De Cologne à la Nuit Debout, les contradictions du féminisme à gauche

Par Francine Sporenda

 

 

Les événements de Cologne ont été consternants pour les féministes, à plus d’un titre. D’abord, face à ces agressions de centaines de femmes lors du Nouvel an, il y a eu la réalisation qu’aux nombreuses formes de discriminations et de violences que subissent les femmes occidentales venaient s’en ajouter de nouvelles. Avec l’importation du taharrush gamea, harcèlement sexuel en bande organisée supposé (à tort) être inédit en Europe, on a eu l’impression que le patriarcat prenait les femmes en tenaille : en plus des violences gynophobes de nos sociétés néo-patriarcales, nous allions devoir gérer celles des cultures patriarcales traditionnelles : le porno plus la shariah.

On a eu aussi la confirmation que toute une partie de la gauche semble définitivement engagée dans une stratégie consistant à sacrifier les Droits des femmes pour assurer la paix sociale et s’attirer les votes de catégories d’électeurs assignés à une identité religieuse du seul fait de leurs origines. Mais la constatation la plus pénible a été que des féministes de gauche ont accepté de se faire les complices de cette stratégie, justifiant l’injustifiable à coup d’explications fantaisistes, de rationalisations laborieuses et de décodages orientés.
Dès que ces événements ont été connus, à gauche, les équipes de « damage control » des mauvaises nouvelles idéologiques sont montées au créneau et la machine à fabriquer de fausses causalités s’est mise en marche. On s’est précipité pour sauver la réputation supposée endommagée des « migrants » ou « réfugiés » et pour cela les hypothèses les plus absurdes ont été avancées. Selon les commentateurs, c’était la faute de la police, du désengagement de l’Etat, du néo-libéralisme, de la frustration sexuelle, de la liberté d’allure des femmes occidentales etc. Par contre, les victimes elles-mêmes ont suscité peu d’intérêt et la reconnaissance de la réalité de ces violences et du traumatisme subi ne s’est faite que lentement, et comme à reculons, y compris dans des associations féministes. Comme l’a dit Marieme Helle-Lucas, « le premier souci a été de préserver les coupables et non de défendre les victimes ». A droite, par contre, la réaction a été rapide et les arguments essentialistes type « choc des cultures » ont proliféré pour stigmatiser ces « migrants » et dénoncer l’accueil des réfugiés, l’accent étant mis sur l’urgence de protéger « nos femmes » de ces prédateurs sexuels venus d’ailleurs. De cette soudaine conversion des hommes de droite au féminisme, la féministe canadienne Alexa Conradi a dit justement qu’« ils se soucient des femmes seulement quand il y a du migrant à casser ».
Mais sur ces événements, les explications les plus capillotractées sont indiscutablement venues de la gauche. Parce que de très nombreuses féministes sont de gauche, ces agressions les ont placées devant un dilemme cornélien: se comporter en féministes et désigner explicitement les coupables, ou choisir l’antiracisme et les déresponsabiliser. Prises entre ces deux exigences contradictoires, elles ont tenté de les concilier, se livrant pour cela à des acrobaties logiques périlleuses. En voici deux exemples particulièrement frappants :

Le premier est un article intitulé « The Farce of Cologne » où la thèse avancée pour rendre compte de ces agressions est que ces jeunes hommes « arrivaient dans un pays où ils trouvaient des publicités pornographiques sur tous les panneaux d’affichage et sur tous les écrans télé ». En Allemagne, « l’achat de sexe est normalisé », et dans cette « culture du viol », « les victimes de viol sont stigmatisées et les violeurs sont impunis ». C’est donc le mauvais exemple de l’Allemagne, « bordel de l’Europe », qui aurait corrompu et converti au harcèlement sexuel ces jeunes gens supposés parfaitement respectueux des femmes avant d’y mettre le pied.

Il est stupéfiant que ce raisonnement culpabilisant l’Allemagne pour le comportement des harceleurs ait pu être tenu une minute puisque c’est en Egypte, lors des manifestations de la place Tahir, que ces comportements de harcèlement en bande organisée ont été initialement signalés dans les médias. Autre fait qui aurait du d’emblée l’invalider : des événements similaires ont eu lieu en Suède, pays que l’industrie du sexe a largement fui parce que l’achat de sexe y est pénalisé–et les publicités pour bordels peu visibles.

Mais surtout, on est plongé dans la perplexité par l’image irréaliste de l’industrie du sexe au Maghreb et au Moyen-Orient telle que proposée par l’auteure de cet article. On peut la suivre dans sa dénonciation du caractère hypocritement patriarcal des sociétés occidentales où les hommes, prétendument égalitaires, seraient en fait parmi les plus gros consommateurs mondiaux de pornographie. Mais lorsqu’elle affirme que, dans les cultures patriarcales traditionnelles fortement marquées de puritanisme religieux, la pornographie est « clandestine » et la prostitution est « illégale » donc peu répandue, cela révèle un manque d’information et d’analyse féministe consternant.

D’abord, la prostitution est loin d’être illégale dans tous les pays musulmans–c’est le cas au Maroc, dans certains émirats, en Arabie Séoudite, en Iran et au Yemen; dans d’autres, comme Dubaï, elle est semi-légale, ou légalisée comme en Turquie. Mais surtout, considérer que, parce qu’une culture « puritaine » proscrit officiellement la prostitution, on doit prendre cette proscription pour argent comptant et assumer que celle-ci est quasi-inexistante est une analyse fausse : contrairement à ce que l’auteure assume, le puritanisme (chrétien ou musulman) n’implique pas du tout l’interdiction REELLE de la prostitution—au contraire : cette institution patriarcale étant—de pair avec le mariage–un élément fondateur de la domination masculine, plus une société est patriarcale, plus la prostitution y est présente—même si officiellement condamnée.

En fait, le Maroc, un des pays où la prostitution est illégale, est connu comme un des principaux foyers de prostitution dans le monde musulman. Les touristes qui n’ont pas peur de sortir des sentiers battus connaissent l’existence des quartiers chauds des grandes villes marocaines, et ce n’est un secret pour personne que la prostitution des femmes et des enfants y prospère et que le tourisme sexuel représente une partie non négligeable de la fréquentation touristique. La prostitution de luxe est particulièrement développée dans les lieux touristiques comme le fameux « quartier rouge » d’Agadir, et de nos jours, les revenus de la prostitution « ont remplacé ceux de l’immigration ». Plus de 20 000 prostituées marocaines, la plupart mineures, exercent aussi dans les pays du Golfe—Dubaï, Bahrein (dite le « bordel du Golfe »), et même Arabie Séoudite–aux yeux de certains, c’est une exportation comme une autre. Mais ça reste un sujet tabou : la violente réaction de rejet qui a frappé les actrices et le metteur en scène du film marocain « Much Loved » qui traite de ce sujet, en témoignent.

Les estimations convergent : un rapport du Département d’Etat américain fait état d’un boom catastrophique de la prostitution dans de nombreux pays : émirats/Qatar, Oman, Irak, Egypte, Jordanie, Maroc, Tunisie, Liban. Dans son rapport de 2012, la Fondation Scelles donne une estimation de 40/42 millions de prostituées dans le Maghreb et au Moyen-Orient, les ¾ ayant entre 13 et 25 ans, et 90% étant sous la coupe de proxénètes. Si le Maroc est exportateur de prostituées, les lieux qui sont les plaques tournantes de ce trafic sont Dubaï –surnommée « Sodome sur mer »– et le Liban. A Dubaï, où la prostitution est semi-légalisée, il existe des hyper-bordels du type de ceux qui existent en Allemagne : un de ces établissements nommé « Le Cyclone », abrite plus de 500 prostituées. Même l’obligation traditionnelle de discrétion est de moins en moins respectée : maître Fatima ben Brahim, avocate, parle de « bordel à ciel ouvert », d’une prostitution qui est « dans la rue, partout, chez vous » en Algérie. Pour la seule ville d’Alger, le chiffre de 8 000 bordels est avancé.

En Turquie, les quartiers chauds d’Istanbul –Aksaray, Zurafa etc–font l’objet de visites organisées et sont répertoriés dans les guides de tourisme. Bien sûr, comme partout où la prostitution est légale et réglementée, le nombre de bordels légaux exerçant sous licence officielle est minime (une cinquantaine) alors que les bordels et la prostitution clandestine ont explosé. La fondation Scelles estime qu’il existe environ un millier de ces bordels illégaux en Turquie et environ 100 000 prostituées dans le pays.

Comme c’était le cas en Europe autrefois, il est relativement usuel dans certains de ces pays que la première expérience sexuelle d’un jeune garçon se fasse avec une prostituée, sous la tutelle d’hommes plus âgés, parents, amis ou père. Le Boston Globe (10/10/2001 relate d’ailleurs que les terroristes de 9/11 ont tenté de se payer des prostituées la veille de l’attentat. La prostitution n’est donc pas du tout une pratique rarissime dans les pays musulmans « puritains » et les jeunes agresseurs de Cologne n’ont pas attendu d’être en Allemagne pour la découvrir.

Et évidemment, internet permet l’accès à la pornographie à peu près partout dans le monde, y compris dans les pays musulmans, dont certains sont connus pour en être gros consommateurs. En France, la police a signalé que, lors de perquisitions dans des lieux occupés par des islamistes, la saisie de leurs ordinateurs et iphone avait révélé des vidéos pornographiques et pédopornographiques. Des islamistes auraient échangé des vidéos pornographiques pour dissimuler des messages. Un stock de matériel pornographique aurait été retrouvé au domicile d’Oussama ben Laden après son exécution et le Courrier international signale que « sur les huit pays les plus adeptes de sites pornos, six sont musulmans ».

Cette longue parenthèse pour souligner que prétendre que la commodification sexuelle des corps féminins omniprésente dans la société allemande serait une révélation choquante pour des jeunes hommes issus de cultures musulmanes est une thèse européo-centrée renvoyant à une vision illusionnée, ignorante et condescendante de la prétendue austérité sexuelle de ces sociétés–pas très loin du mythe rousseauiste du Bon sauvage.

Le comble de l’absurdité a été atteint par Anne Wizarek, jeune féministe allemande, dans un débat qui l’a opposée à Alice Schwarzer, féministe historique de la Deuxième vague. Selon Wizarek : « le coeur du problème n’est pas l’islam, c’est le patriarcat ». Ignorance confondante des analyses féministes les plus élémentaires de la part d’une personnalité féministe qui ne voit pas le rapport entre religion monothéiste et patriarcat ! Alice Schwarzer qui elle a de plus solides bases féministes, a rappelé qu’il y a dans les mouvements de gauche une vieille habitude de poser les luttes féministes comme secondaires, marginales, voire contre-révolutionnaires par rapport aux combats vraiment importants, les combats « sexuellement neutres » comme l’antiracisme (c’est-à-dire dont les objectifs sont définis à partir d’une perspective masculine qui se donne comme neutre).

Ces deux exemples ont un point commun : les auteures féministes de ces textes ont fait des efforts désespérés pour ne pas désigner comme vrais responsables des agressions ceux qui les ont commises. On constate que ces mêmes féministes qui dénonçaient depuis des décennies les dénis, minimisations et rationalisations propagés par le discours dominant pour disculper les hommes blancs de leurs violences envers les femmes les ont reprises à leur compte pour dédouaner de jeunes migrants de ces mêmes violences: celles qui martelaient le slogan « name the agent » ont, cette fois-ci, tout fait pour ne pas le nommer.

 

Cologne : causes viol par des "migrants" - @SAMINT
Cologne : causes du viol par des « migrants » – @SAMINT

 

Alors que, depuis au moins la seconde vague, de nombreuses campagnes féministes ont cherché à faire passer la notion que la cause du viol, ce n’est pas les jupes courtes, l’alcool ou sortir seule la nuit–c’est le violeur, cette notion féministe séminale semble avoir été oubliée—et pas seulement par la maire de Cologne qui, en intimant aux femmes de se tenir à longueur de bras d’éventuels agresseurs, a postulé que la prévention du viol était la responsabilité des femmes. On a assisté chez des féministes à ce reniement spectaculaire : elles ont recyclé ces schémas patriarcaux de déresponsabilisation des violeurs au bénéfice des hommes racisés car elles ont fait le choix de protéger ces hommes au lieu de protéger les femmes contre leurs violences. Marieme Helle-Lucas a discerné dans ces réactions une « implicite hiérarchie des droits humains » : « les droits des femmes passent après les droits des minorités, les droits religieux, et ce jusqu’à l’ONU… ». Et Elisabeth Badinter a commenté : « le féminisme qui se reconnait dans l’extrême-gauche a adopté les priorités de l’extrême-gauche ».

 

Quand on écoute l’un des initiateurs de la Nuit Debout, Frédéric Lordon, qui dénonce la « violence du capital » et la « violence identitaire raciste » sans jamais parler des violences sexistes, on constate une fois de plus que cette gauche nie ou minimise l’oppression des femmes et que –comme le souligne Elisabeth Badinter- les féministes qui militent dans ces mouvements s’alignent souvent sur ce déni. Cette grave dérive de féministes de gauche par rapport aux fondamentaux féministes doit nous amener à analyser leur position dans ces mouvements.

On constate d’abord que si la revendication de parité y est invoquée—au moins marginalement– concrètement, les femmes y sont le plus souvent tenues à l’écart des fonctions de leadership qui restent occupées par des hommes. Elles jouent au mieux le rôle de sous-chef, d’agent d’exécution, d’auxiliaire, et il arrive que l’accès à ces fonctions auxiliatrices soit conditionné par le fait d’avoir des relations intimes avec les leaders : d’où l’appellation de « putes à chef » dans ces mouvements (ce mode de fonctionnement vient de loin puisqu’il a été la règle dans certains Partis communistes autrefois, le Parti communiste italien par exemple). A noter que la honte de cette « promotion canapé » est entièrement rejetée sur les femmes qui l’acceptent, et ne touche pas les hommes « progressistes » qui leur imposent ces chantages sexuels: on ne parle pas de « chefs à putes »–au contraire, le fait de séduire des militantes ajouterait plutôt à leur prestige . En tout cas, même sans passer par le canapé, les femmes doivent passer par les hommes pour monter en grade dans ces mouvements (comme dans tous les partis politiques): ceux-ci y sont les « gatekeepers » du pouvoir, aucune ascension politique féminine n’est possible sans leur aval. Et évidemment ils ne donnent leur aval qu’à des femmes co-patriarcales qui ne remettent pas en cause leur domination.

Le même type de division du travail entre sexes qui existe dans l’ensemble de la société est reproduit dans ces groupes : aux femmes les tâches logistiques, et plus généralement le soutien matériel, émotionnel et sexuel des hommes, tandis que ceux-ci se réservent les fonctions nobles qui leur appartiennent traditionnellement : la prise de parole, l’analyse politique et l’usage de la violence. Souvent, militer dans un mouvement de gauche, pour une femme, c’est se retrouver en position de groupie admirative entourant des leaders rivalisant entre eux d’éloquence et de postures viriles, tels des cerfs au fond des forêts s’affrontant pour la possession des femelles. Dans le mouvement « Nuit Debout », on voit que la parité des prises de paroles n’est pas respectée malgré les courageux efforts des participantes, que le pourcentage des prises de paroles féminines se situe autour de 15%/20% (à peu près le pourcentage moyen d’élues dans les Parlements occidentaux) et que cette dis-parité ne semble pas poser problème à la majorité des hommes présents. On note aussi que les femmes se plaignent d’être plus souvent interrompues, moins attentivement écoutées, que sans validation masculine un point de vue féminin n’intéresse guère, que le harcèlement sexuel et les commentaires sexistes y sévissent (cf les blagues salaces sur la « pêche aux moules » du magazine « dissident » Fakir, de François Ruffin, un des initiateurs de Nuit Debout) etc—tous comportements constatables dans n’importe quel groupe mixte.

Si la domination masculine est la norme dans tous les partis politiques, on note que la culture des mouvements gauchistes est nettement plus viriliste, héritage probable de l’idéologie marxiste-léniniste selon laquelle la mobilisation des travailleurs contre l’oppression capitaliste est conçue comme devant déboucher sur la lutte armée et la prise du pouvoir par la violence. Plusieurs décennies après l’abandon par les partis de cette validation de la violence comme instrument politique, elle n’a toujours pas disparu de l’inconscient de certains de ces mouvements, à preuve les « dérives » musclées qui se produisent assez fréquemment lors des manifestations auxquelles ils participent.

Mais surtout, en plus du fait que les comportements sexistes, le harcèlement et la drague y sont souvent tolérés, que la violence machiste y est glamourisée et que les femmes y sont cantonnées à des positions subalternes, les militantes vivent dans une contradiction permanente entre leur féminisme et les positions masculinistes de ces groupes sur nombre de points essentiels—prostitution, voile, pornographie, islamisme, excision etc. Exposées à ces positions, et vu le fait que les femmes sont formatées à déférer aux points de vue masculins et à rechercher l’approbation masculine, les militantes peuvent ainsi être amenées à soutenir des revendications antiféministes pour ne pas être désavouées et exclues par leurs camarades. Et on observe aussi que, pour les militantes prises dans ces contradictions entre féminisme et gauchisme, l’issue habituelle est la prioritisation des objectifs du parti aux dépens de leurs objectifs féministes—tandis que l’inverse est beaucoup plus rare. Ou comme le dit Christine Delphy : « dans les groupes mixtes, Noirs-Blancs ou femmes-hommes, et en général dans les groupes dominés-dominants, c’est la vision dominante du préjudice subi par le groupe dominé qui tend à… dominer ». C’est ce que l’on constate avec Clémentine Autain et son soutien hallucinant à l’islamiste Tariq Ramadan. Et c’est aussi le cas de Christine Delphy elle-même. Et au final, les féministes engagées dans des mouvements de la gauche radicale se retrouvent paradoxalement sur des positions féministes libérales –pro-prostitution et pro-voile : le radicalisme de gauche étant imprégné d’idéologie machiste et ne remettant pas en cause le principe de domination masculine comme base de son fonctionnement, il est incompatible avec le féminisme radical.

 

Machos de "Gauche" - @SAMINT
Machos de « Gauche » – @SAMINT

 

Cette internalisation du point de vue masculin va –dans le cas d’Houria Boutedlja par exemple—jusqu’à une complicité active avec les violences masculines et jusqu’à jeter des sœurs sous le bus pour protéger les auteurs de violences : comme lorsqu’elle demande aux femmes de couleur violées de ne pas porter plainte contre leur violeur si c’est un homme de couleur—car il est insupportable à ses yeux qu’une femme de couleur envoie en prison un « frère ». Après les violences de Cologne, des « féministes » particulièrement aliénées ont même défilé avec un panneau portant le slogan « plutôt violée que raciste » ! Comme si refuser d’être violée par des hommes racisés était raciste.

Et finalement, l’antiracisme perverti validé dans ces mouvements aboutit au pire racisme : en refusant de mettre en cause la domination patriarcale quand elle est le fait d’hommes racisés, des féministes blanches refusent aux femmes de couleur les droits dont elles-mêmes bénéficient, les condamnant à rester sous le joug de leurs tyrans obscurantistes et à se résigner aux traditions les plus gynophobes. Et en acceptant la thèse que le féminisme ne serait qu’une exportation de l’impérialisme occidental et ne saurait s’appliquer aux femmes d’autres cultures, elles se nient en tant que féministes universalistes et cautionnent un soi-disant « respect des cultures » qui n’est qu’un respect du patriarcat. A noter que l’on ne reproche pas aux mouvements « gauche de la gauche » d’être des émanations de l’impérialisme occidental.

Au nom d’une version truquée de l’antiracisme, des féministes sont ainsi enrôlées dans la défense des oppressions patriarcales les plus féroces. Et en plus de les amener à s’identifier à des positions masculinistes, leur présence dans ces mouvements peut être pour elles source de traumas, voire les exposer à des situations d’emprise vu les pressions masculines qui s’exercent sur elles et qui réactivent des conditionnements inconscients à la soumission. Alors que le féminisme vise à mettre en évidence ces conditionnements féminins et à travailler sur soi pour s’en libérer, la militance dans des mouvements politiques virilistes les ravive : elles croient se mettre au service d’une cause, en fait elles se mettent au service des hommes, elles croient œuvrer pour le changement mais elles retournent à la plus ancienne des servitudes, elles croient se battre pour les dominés mais elles se battent pour les dominants.

Et les partis cultivent et exploitent délibérément cet habitus féminin de servir et de se vassaliser aux hommes—parce qu’ils ne pourraient pas fonctionner sans l’investissement des femmes. On leur donne à croire que le projet politique de ces mouvements sera libératoire pour elles mais que l’accomplissement de ce projet libératoire passe nécessairement par leur acceptation de l’autorité masculine : les femmes sont ainsi asservies au nom de leur libération.

Enfin, pour les femmes, militer dans des tels mouvements, c’est encore une façon de rester dans la dépendance et dans l’impuissance apprise de leur éducation patriarcale, ce qui les empêche de s’auto-définir et de s’autonomiser : s’engager dans ces partis les dissuade de s’investir dans des partis féministes. Il y a maintenant des partis féministes dans différents pays d’Europe : Suède, Espagne, Allemagne, Grande-Bretagne mais on peut se demander si la puissance des mouvements de gauche de la gauche en France et leur popularité auprès des femmes n’expliquent pas que ce pays soit le seul grand pays européen à ne compter aucun parti défendant les droits de 50% de la population—alors qu’il y a un parti Vert représenté au Parlement qui ne recueille que 1,2% des suffrages. Dans ces conditions, tout engagement politique féminin passant par cette prioritisation des objectifs masculins et s’actant par le fait de les seconder aboutit nécessairement à conforter les structures de pouvoir patriarcales. Les partis mixtes sont pour les femmes l’équivalent de ce qu’étaient les corporations mixtes patrons-ouvriers prônées autrefois par des régimes autoritaires de droite (Vichy).
Et oui, l’antiracisme est inséparable du féminisme—mais pas si le détournement de ce postulat conduit à refuser systématiquement de mettre en cause les comportements des hommes racisés envers les femmes. Le patriarcat étant un système quasi-universel, il doit être mis en cause globalement et ne peut faire l’objet de dénonciations sélectives surdéterminées par des choix politiques. Et malheureusement par contre, l’antiracisme n’est nullement inséparable du féminisme : combien d’associations antiracistes apportent leur soutien aux associations et aux luttes féministes ? Encore une fois, quand l’altruisme n’est exigé que des femmes et que leur soutien aux hommes est à sens unique, ce manque de réciprocité devrait interroger sur le caractère éventuellement exploitatif de cette relation non analysée entre féminisme et antiracisme. Si l’antiracisme a pour conséquence le renforcement du pouvoir patriarcal des hommes racisés, il doit être questionné. La seule solidarité inconditionnelle à laquelle soient tenues les féministes, c’est celle avec les femmes racisées.
En fonctionnant comme des instruments de domination patriarcale visant à détourner les femmes de se consacrer à la défense de leurs propres intérêts, ces partis tendent aussi à bloquer toute convergence féministe de la part de femmes de communautés différentes dans une démarche féministe universaliste, les empêchent de se penser comme classe de sexe et permettent ainsi de les diviser et de les renvoyer à la défense de leurs communautés patriarcales.
En allant jusqu’au bout de cette analyse, on peut considérer que, dans les pays occidentaux néo-patriarcaux, les partis politiques sont partie intégrante du dispositif de type inclusif qui permet de garantir aux hommes la disposition « volontaire » du travail des femmes, dispositif essentiellement centré sur la contrainte et l’exclusion dans les cultures de patriarcat archaïque. Les événements de Cologne seraient alors un choc non pas des cultures, mais des patriarcats. En fait, de deux formes de patriarcats, non pas tant radicalement différents dans leur nature mais simplement utilisant des méthodes de domination différentes car à des stades d’évolution différents : rappelons que de nombreuses coutumes gynophobes des cultures arabo-musulmanes réprouvées par les Occidentaux étaient en usage en Europe il y a à peine quelques siècles : mariage forcé, mariage des fillettes et pédophilie légale, culte de la virginité, tolérance du viol et punition des femmes violées, légalité pour le mari du fait de battre sa femme, viol conjugal, stigmatisation des filles-mères etc. L’arrivée d’hommes issus de cultures patriarcales traditionnelles dans des cultures néo-patriarcales ayant pour résultat une réjuvénation du système et une synthèse monstrueuse entre la culture du porno et celle de la burka—au grand détriment de toutes les femmes : les hommes occidentaux pornifiés reprenant goût aux pratiques patriarcales archaïques, et les immigrants imposant à leurs épouses en burka des pratiques pornographiques dans l’intimité.

Ces groupes politiques mixtes où les femmes sont admises mais presque toujours au rang de second couteau fonctionnent sur le postulat que la défense des droits des femmes ne peut avoir ni ne doit avoir le statut de cause autonome par rapport aux mouvements progressistes. Les revendications féministes n’y sont intégrées que pour être mieux contrôlées—et étouffées si certaines s’avisaient d’aller trop loin. Tout se passe comme si le seul fait de laisser les femmes se réunir en « non mixte » paniquait les hommes (voir les réactions négatives à ces groupes non mixtes dans Nuit Debout) et comme si la surveillance masculine sur les femmes ne devait jamais cesser de s’exercer avec la plus grande vigilance, sauf à mettre en péril leur domination.

En dernière analyse, ils procèdent d’un refus total de laisser les femmes être leur propre fin et de s’organiser dans ce sens. Ils servent à exproprier les femmes d’elles-mêmes, spoliation originelle qui est fondatrice du patriarcat. Et finalement à récupérer et à détourner le féminisme en pratiquant la stratégie de la coquille vide : on laisse à la rigueur des militantes constituer des groupes féministes affiliés au parti, on utilise leur caution féministe pour attirer des militantes mais le contenu programmatique féministe est subrepticement remplacé par des objectifs patriarcaux : défense du voile, de la prostitution, des religions monothéistes, des droits des hommes racisés ou non etc. Dans ces mouvements, on laisse les femmes faire joujou dans le bac à sable avec des revendications féministes secondaires, mais la question de fond, celle de la domination masculine, n’est jamais posée. Tout mouvement politique qui se dit pro-féministe mais qui fait l’impasse sur la domination masculine est un véhicule de la domination masculine.
Il y a donc un problème fondamental des féministes dans les mouvements de gauche. Il est avancé que cette présence est nécessaire parce qu’elles y jouent le rôle d’éducatrices et font passer le message féministe. Mais qui influence qui dans ces partis ? En outre du fait que cette fonction d’éducatrices les replace dans un rôle d’assistance aux hommes des plus traditionnels, on peut se poser des questions sur le poids du message féministe que les militantes du NPA ont réussi à faire passer quand on voit les complaisances de ce parti envers les islamistes et les responsables voilées qu’il accepte en son sein. On peut se poser la même question à propos de Clémentine Autain, autrefois féministe impeccable, et de ses sympathies affichées pour Tariq Ramadan. Qui a converti qui ?
En tant que féministes cohérentes, nous ne pouvons pas faire silence sur certains combats essentiels du féminisme—voile, prostitution, pornographie, excision, laïcité, harcèlement dans l’espace public, défense des droits des femmes racisées etc—sous prétexte que ces luttes sont en contradiction avec certains points des lignes politiques de ces partis de gauche.

Pareillement, nous ne pouvons pas réduire le féminisme à la défense de la laïcité et des valeurs républicaines–comme certains groupes à la droite de la gauche (le Printemps Républicain) nous ont invité à le faire récemment. Ces valeurs sont effectivement attaquées actuellement—mais il y a une trentaine d’années, elles ne l’étaient pas—et la situation des femmes était loin d’être idéale pour autant.

Le contenu programmatique du féminisme n’a pas à être déterminé en fonction d’idéologies politiques, quelles qu’elles soient. Nous devons aussi comprendre que notre présence dans ces mouvements nous mettra tout ou tard en position de devoir choisir entre nos propres objectifs et ceux du parti—et alors soit nous acceptons de rester à la remorque des hommes et de nous aligner politiquement sur eux en compromettant nos principes féministes, soit nous refusons ces compromissions et nous serons exclues. Les féministes espagnoles peuvent-elles rester dans le parti Podemos, vu les positions pro-« travail du sexe » prises par plusieurs de ses leaders ? Que font les féministes grecques dans Syriza, un parti qui ne compte aucune femme parmi ses dirigeants ?

Lutter contre le capitalisme et le racisme absolument, mais à condition que cette lutte procède d’une analyse authentiquement radicale qui mette en lumière que ces systèmes pernicieux ne sont que les expressions ultimes de modes de fonctionnements patriarcaux fondamentaux : exploitation jusqu’à la destruction de tout ce qui existe—femmes, enfants, animaux, environnement—au bénéfice d’une classe de privilégiés. Tout projet politique qui n’accorde que des strapontins à 50% de la population et refuse de mettre en cause la « mère » (ou plutôt le père) de toutes les oppressions n’est qu’une histoire ordinaire de rivalité entre différentes catégories d’hommes pour la détention du pouvoir : si la révolution se fait sans les femmes, il y aura changement de propriétaire mais la boutique restera la même, gérée selon les mêmes principes de parasitisme et de sadisme patriarcaux. On ne lutte pas contre le capitalisme et le racisme en sacrifiant les Droits des femmes, et tout leader qui préconise cette approche n’est pas un progressiste mais un masculiniste.

 

En conclusion, il est illusoire de compter sur des partis dirigés par des hommes pour défendre nos droits ; ceux-ci ne pourront être pleinement pris en compte et prioritisés que par un parti féministe. Il est temps de rompre cet infantilisme politique qui nous lie aux partis mixtes et de nous assumer politiquement.

 

 

 

Sources :

– « The Farce of Cologne »:
http://diestoerenfriedas.de/the-farce-of-cologne/

– Interview Wizorek/Schwarzer :
http://www.spiegel.de/international/germany/german-feminists-debate-cologne-attacks-a-1072806.html

– « Monde arabe. Cachez-moi ce film porno » :
http://www.courrierinternational.com/article/monde-arabe-cachez-moi-ce-film-porno

– « Quand il s’agit de femmes, il n’y a pas d’hommes de gauche » :
http://labrique.net/index.php/thematiques/feminismes/211-quand-il-s-agit-de-femmes-il-n-y-a-pas-d-hommes-de-gauche

 

 

 

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