Carolina Lucretia Herschel – de la servitude et la formation autodidacte à l’autorité savante : vie de choix ou vie d’adaptations ?

Par Hélène Palma

 

Traduction RF_Drapeau_Francais

 

 

Sir William Herschel and Caroline Herschel
Sir William Herschel & Caroline Herschel, Coloured lithogr (Credit: Wellcome Library, London)

Caroline Herschel (1750-1848) fut parmi les premières femmes astronomes du monde[1] et non des moindres, puisqu’elle atteignit un degré de maîtrise de cette science et de reconnaissance par ses pairs dans ce champ scientifique qui étaient extrêmement rares pour une femme du XVIII° siècle issue d’un milieu relativement modeste[2]. Caroline Herschel parvint à cette excellence scientifique principalement grâce à une formation autodidacte comme nous le verrons, ce qui fait d’elle un exemple particulièrement frappant de cette possibilité qu’avaient les femmes d’atteindre une reconnaissance scientifique à une époque où elles avaient généralement peu accès à l’éducation.

Il est intéressant de souligner qu’avant son auto-formation scientifique, Caroline fut une musicienne de talent. Elle était chanteuse lyrique et avait pour ambition de mener une carrière artistique à Bath où son frère travaillait déjà en tant qu’organiste à la Chapelle Octagon (Octagon Chapel). C’est William Herschel, son frère, qui décida brusquement de changer de voie et qui imposa littéralement à sa sœur Caroline de nouvelles perspectives d’avenir, inspirées par sa passion personnelle pour l’astronomie. On s’est rarement demandé comment la jeune femme avait réagi à ce changement brutal de projet[3], qui revenait littéralement à anéantir ses propres projets de carrière dans la musique. Cet article propose, en examinant les biographies, la correspondance personnelle, les journaux intimes et les travaux de Caroline Herschel[4], d’envisager son existence différemment : il semble que c’est avant tout une vie de contraintes, de sacrifice de soi et de servitude que Caroline Herschel mena ; même si cela la conduisit in fine à l’excellence scientifique et à la renommée internationale.

 

 

A Hanovre : une vie de contraintes et de corvées

Carolina Herschel, car tel était son vrai nom, naquit à Hanovre le 16 mars 1750 au foyer d’Isaac Herschel et Anne Ilse Moritzen. Les Herschel eurent dix enfants dont seuls six atteignirent l’âge adulte. Carolina était la seule fille, à l’exception d’une sœur de dix-sept ans son aînée. Cette situation, qui faisait d’elle quasiment la seule fille au milieu d’une fratrie de garçons fit qu’elle fut considérée d’emblée comme celle qui devait s’occuper de la maison et seconder sa mère. Cela limita évidemment ses possibilités d’accéder à une quelconque éducation. C’est en particulier sa mère, qui, alors qu’elle ne chérissait pas spécialement la petite fille (ce dont Carolina souffrit beaucoup), estimait que l’éducation de l’enfant devait se résumer à l’essentiel, à savoir une formation utile et pratique : ‘ma mère était tout particulièrement décidée à me faire donner une éducation sommaire mais en même temps utile’, (Herschel 1876, 20)[5]. Une telle limitation de ses perspectives éducative et sociale pour des motivations sexistes était néanmoins tempérée par l’influence positive d’autres membres de sa famille, en particulier son père. Isaac, le père de Caroline, était en effet un homme remarquablement curieux sur le plan intellectuel, qui soutenait ses enfants. Il insista pour que ceux-ci, y compris Carolina, reçoivent une éducation de qualité : ‘Mon père souhaitait me donner quelque chose qui ressemble à une éducation soignée’ (Herschel 1876, 20)[6]. Isaac était également un musicien qui encouragea très tôt ses enfants à s’intéresser à la musique. Plusieurs des enfants Herschel montrèrent en effet du talent dans ce domaine, William ayant un don pour le hautbois et le violon tandis que Jacob devint organiste professionnel à l’âge de dix-neuf ans comme le confirment les souvenirs de Carolina :

« Ce devait être en 1753 lorsque mon frère (Jacob, âgé de 19 ans) fut choisi comme organiste pour le nouvel orgue de l’église de la garnison ; car je me souviens lorsque ma mère m’emmena avec elle le premier dimanche pour son inauguration. Avant qu’elle ait eu le temps de fermer l’accès à la rangée de bancs, j’eus peur lorsque commença le prélude avec son accompagnement. Alors je me précipitai hors de l’église et rentrai à la maison. » (Herschel 1876, 4-5)[7].

Le père de Carolina donna toujours un exemple positif à chacun de ses enfants, insistant sur l’importance du travail et consacrant beaucoup de temps à la musique : ‘Copier de la musique absorbait chaque moment de répit et le tenait debout parfois jusque tard dans la nuit ; il ne laissait jamais sa plume se reposer même pour fumer la pipe, une habitude qu’il cultivait moins par luxe que pour soulager son asthme’, (Herschel 1876, 14)[8].

Isaac Herschel était aussi un amoureux de la nature et il encouragea ses enfants à admirer les merveilles qui les entouraient. Il était plus particulièrement intéressé par l’observation du ciel la nuit et Carolina, dans ses souvenirs, le décrit ‘dans la rue, par une nuit claire et glacée, lui faisant découvrir plusieurs des constellations les plus belles après avoir observé une comète alors visible’, (Herschel, 1876, 8)[9]. Isaac Herschel encouragea bien-sûr Carolina à aller à l’école et à étudier, ce qui fournit à la petite fille les compétences fondamentales pour affronter les difficultés que la science astronomique lui poserait plus tard dans sa vie. Heureusement pour Carolina, le système éducatif allemand était déjà très bon au XVIII° siècle : ‘il est possible que les taux les plus élevés d’alphabétisation d’Europe aient été atteints en Prusse, du fait de l’introduction du système de scolarisation obligatoire à partir de 1717’, (Brock, 27)[10]. Carolina était toutefois consciente qu’en dépit du soutien de son père, une partie de sa famille l’exploitait au détriment de son développement personnel. Elle exprima d’ailleurs ouvertement son amertume à ce sujet dans ses écrits personnels : ‘J’avais été sacrifiée au service de ma famille et dépossédée de moi-même sans la moindre perspective ou le moindre espoir d’une récompense à venir’ (Lettre de Carolina à John Herschel, Herschel Papers, 71-72.)[11].

La distance critique qu’elle prit avec sa propre existence et l’attitude de sa famille la conduisit à prendre la décision de fuir physiquement Hanovre afin de se débarrasser de la pression qu’exerçaient sur elle sa mère et une partie de sa famille. L’occasion se présenta sous la forme d’une invitation de son frère William, son aîné de douze ans. Il lui suggéra de le rejoindre à Bath où il travaillait comme musicien depuis six ans. William fit le déplacement jusqu’à Hanovre en 1772 et revint en Angleterre ‘en compagnie de sa sœur’ (Herschel Papers, 1876, 28)[12].

 

 

Bath, Angleterre : nouveau départ pour Caroline ?

William Herschel s’était installé à Bath en 1766 et avait rapidement gagné une excellente réputation tant comme organiste que comme professeur de musique :

« Au moment où William Herschel ramena sa sœur avec lui à Bath, il était installé là comme professeur de musique et comptait parmi ses élèves de nombreuses dames de haut rang. Il était également organiste de la Chapelle Octagone et composait fréquemment des hymnes, psalmodies et services entiers pour le chœur qu’il dirigeait » (Herschel 1876, 29)[13].

Carolina avait à l’origine l’ambition de devenir musicienne professionnelle en Angleterre. Après son installation à Bath en 1772, elle transforma son prénom en Caroline et se mit à exercer sa voix avec application. Elle fit ses débuts cinq ans plus tard, en 1777, lorsqu’elle interpréta un oratorio de Handel, Judas Maccabée. En 1778 elle fut promue première soliste pour Le Messie (Handel). Elle sacrifia chaque aspect de sa vie personnelle, y compris ses interactions sociales, particulièrement ses amitiés, pour se consacrer à son ambition musicale :

« Au cours de l’été j’ai perdu la seule connaissance (pas même amie) féminine que j’aie jamais eu l’occasion de connaître très personnellement. Car mon temps était absorbé par l’entraînement et la copie de partitions (Herschel 1876, 37)[14]« .

Elle-même excellente musicienne formée par son père et son frère William, Caroline fut capable de recopier les partitions du Messie et de Judas Maccabée. Elle écrivit les partiels pour un orchestre de quasiment cent membres ainsi que les parties chantées du Samson. Elle instruisait également les chanteurs sopranes dont elle était la soliste. Son talent devint célèbre à l’échelle nationale et on lui proposa de chanter au Festival de Birmingham. Il est donc évident que sa carrière de musicienne, de cantatrice, l’aurait conduite à avoir un succès immense si elle avait persévéré dans cette voie. Mais une fois encore, Caroline dut faire face à un nouvel obstacle familial : son frère décida d’arrêter la musique pour se consacrer à l’astronomie et changer de carrière :

« Se consacrer à la musique produisait un revenu et une certaine distraction (..). Chaque moment libre de la journée et bien des heures volées à la nuit étaient consacrées à des études qui allaient le contraindre à devenir lui-même observateur des cieux (..) Ses élèves savaient qu’il n’était pas seulement maître de musique. Certaines dames prenaient des cours d’astronomie avec lui » (Herschel, 1876, 30)[15].

Caroline dut rapidement accepter d’aider son frère dans ses activités nocturnes : elle devait l’assister lors de ses observations du ciel, devait écrire les conclusions qu’il émettait, devait l’aider à polir les lentilles pour observer le ciel. Autant d’activités qui, comme elle le regrettait ouvertement, l’empêchaient de pratiquer la musique:

« J’étais très entravée dans ma pratique musicale puisque mon aide était continuellement requise dans la mise en place de divers dispositifs et je devais m’amuser à fabriquer le tube de carton pour les lentilles qui devaient arriver de Londres car à l’époque, il n’y avait aucun opticien à Bath » (Herschel 1876, 35)[16].

Caroline comprit rapidement qu’une fois de plus, ses projets allaient être contrariés par la faute de sa famille et que ses intérêts personnels seraient sacrifiés parce que son avis de fille et de femme n’avait aucune importance : ‘en bref, j’ai toujours été gênée et empêchée dans mes efforts pour m’améliorer dans quelque forme de savoir que ce soit, et qui aurait pu, selon mes espoirs, me fournir un moyen de subsistance décent’ (Herschel 1876, 31)[17]. Le découragement flagrant dont souffrait Caroline à ce point de son existence est aisé à comprendre : à l’invitation de son frère et parce qu’elle souhaitait se débarrasser de la pression de sa famille, elle avait accepté de quitter sa ville et de s’installer à l’étranger. Elle avait passé des années à parfaire ses compétences musicales dans l’espoir de faire carrière dans la musique pour s’apercevoir au bout du compte qu’elle devait encore céder à la pression d’un membre de sa famille et tout recommencer sans garantie que la nouvelle voie choisie serait satisfaisante intellectuellement et financièrement.

 

 

Reconversion professionnelle forcée …

On se souvient de quelle manière Caroline fut initiée à l’observation nocturne du ciel par son père, Isaac. En dépit d’une certaine réticence initiale, elle se résolut donc une fois de plus à s’adapter à la situation et à accepter de devenir l’assistante de son frère dans ses activités :

« Je m’aperçus que de l’aide était parfois requise lorsque des mesures particulières devaient être effectuées avec le micromètre à lampe, etc, ou lorsqu’il fallait activer le feu ou préparer le café pour une longue nuit d’observation »[18].

On pourrait considérer cette attitude comme typique d’une soumission volontaire aux exigences d’un frère. On pourrait même parler de ‘servitude volontaire’ au sens où l’entendait Etienne de la Boëtie (Discours de la servitude volontaire, 1576). Chez La Boëtie en effet le terme est employé pour dénoncer la soumission du peuple à toute forme de tyrannie politique ; mais ultérieurement le terme a été adapté, notamment chez des penseurs du XX° siècle, pour expliquer des comportements dont celui de Caroline Herschel semble relever. Louis Althusser parlait d’assujettissement à l’autorité[19] quand Bourdieu employait l’expression ‘violence symbolique’ pour désigner les comportements de soumission, particulièrement chez les groupes sociaux opprimés (travailleurs, minorités, femmes) : ‘La violence symbolique est cette forme particulière de la contrainte qui ne peut s’exercer qu’avec la complicité active – ce qui ne veut pas dire consciente et volontaire – de ceux qui la subissent’ [20].

Nous verrons que cette terminologie s’applique à Caroline Herschel, qui s’est d’abord rebellée contre sa famille en fuyant Hanovre et la pression domestique de sa mère pour se soumettre ensuite aux exigences de son frère en devenant sa femme de ménage et son assistante technique. Car tel fut le rôle alloué par son frère à Caroline Herschel : ‘faire du café’, ‘transcrire des articles dans des langues qu’elle ne comprenait pas et n’avait jamais étudiées’[21], la tâche de prise en charge de son frère allant parfois jusqu’à l’alimenter :

« Afin de le maintenir en vie, j’étais même obligée de porter les aliments par morceaux à sa bouche : ce fut le cas lorsqu’il termina une lunette de sept pieds de haut auprès de laquelle il avait travaillé seize heures d’affilée »[22].

Pendant ce temps, William avait tout loisir de travail à la construction et à l’amélioration de ses instruments :

« Mon frère s’appliquait à améliorer ses miroirs, dressait dans son jardin un support pour soutenir son télescope de 20 pieds ; (…). Plusieurs tentatives furent effectuées sur un miroir avant qu’un projet de télescope de 30 pieds puisse être mené à bien »[23].

Les activités de William devinrent rapidement célèbres et lui valurent la réputation d’un scientifique de grande qualité. Ceci le conduisit à voyager beaucoup : en 1782 William Herschel fut invité à Londres où il rencontra le roi George III. Il rencontra également Nevil Maskelyn, astronome royal, et Alexandre Aubert, astronome amateur tout comme William. C’est à ce moment-là que William entreprit la construction de son télescope à Greenwich :

« Ces deux dernières nuits j’ai observé les étoiles à Greenwich avec le Dr Maskelyne et M. Aubert. Nous avons comparé nos télescopes et le mien a été jugé de meilleure qualité que tous ceux de l ‘Observatoire Royal »[24].

C’est probablement à ce moment que le statut de Caroline changea : d’assistante, elle devint, à force de travail et de curiosité, une véritable scientifique. En effet, restée seule dans leur maison alors que William était en déplacement, Caroline s’impliqua dans les activités de son frère de manière plus autonome. Elle présentait les télescopes et les divers instruments de mesure aux gens célèbres qui venaient, poussés par la curiosité, jusqu’à Bath. Cela supposait qu’elle sache manier, seule, ces outils :

« Le Prince Charles (frère de la Reine, le Duc de Saxe-Gotha et le Duc de Montague étaient ici ce matin. J’avais un message du Roi me demandant de leur montrer les instruments »[25].

Les absences prolongées de son frère représentaient l’occasion d’utiliser seule les instruments d’astronomie. Elle commença ainsi à explorer seule le ciel : ‘Je voulais partir à la recherche de comètes et je vois dans mon journal que j’ai commencé le 22 août 1782 à écrire et décrire tout ce que je voyais lors de mes observations, qui étaient horizontales’[26]. Caroline se délectait de passer des nuits entières à regarder le ciel dans le froid hivernal et en 1783 elle avait déjà découvert quatorze nébuleuses. Lorsque son frère était à la maison, elle l’interrogeait sans cesse sur les moyens techniques de faciliter ses observations :

« Une fois de plus elle était déterminée à maîtriser cette nouvelle discipline et assaillait son frère de questions compliquées au moment du petit déjeuner (…). Elle notait les réponses et d’autres réflexions dans son ‘Livre de vérités générales’ qui contenait des exemples pour calculer l’altitude, convertir le temps sidéral en temps universel, trouver le logarithme d’un nombre donné »[27].

Les observations patientes de Caroline la menèrent à faire des découvertes réellement pionnières : ‘1° août. J’ai compté cent nébuleuses aujourd’hui et ce soir j’ai vu un objet qui se révèlera probablement demain être une comète’[28]. En effet le 1° août 1786, Caroline venait de découvrir sa première comète, comme elle en fit part immédiatement au Dr Blagden puis à Alexander Aubert :

« Monsieur, eu égard à l’amitié qui vous lie à mon frère, je me permets de vous déranger durant son absence en vous soumettant le compte-rendu d’observation suivant, imparfait, concernant une comète : (…) comme (mon frère) est actuellement en Allemagne en déplacement, j’ai profité de l’occasion pour faire des observations dans la région du soleil afin de chercher des comètes ; et hier soir, le 1° août, à environ 22h, j’ai trouvé un objet qui ressemble beaucoup, en couleur et en éclat, aux 27 nébuleuses de la Connaissance des Temps, à ceci près cependant qu’il est rond. Je soupçonne qu’il s’agit d’une comète »[29].

Sa recherche fructueuse lui valut le respect de ses pairs et de la société toute entière[30]. Alexander Aubert lui envoya un courrier le 7 août 1786 dans lequel il exprimait son intérêt pour sa découverte et son respect pour ses compétences :

« Chère demoiselle Herschel (…), vous avez rendu votre nom immortel et vous méritez une récompense pour votre opiniâtreté dans la science astronomique et pour votre amour pour votre frère vénéré et méritant, de la part de l’Etre qui a ordonné et mis en mouvement tous ces objets que nous trouvons. J’ai reçu votre très gentille lettre concernant la comète le 3 mais n’ai pas été en mesure de l’observer avant samedi, le 5, à cause d’un ciel nuageux. Je l’ai trouvée immédiatement grâce à vos indications. (..) En voici une petite esquisse telle qu’elle était la nuit dernière et celle d’avant, selon l’échelle de l’Atlas Coelestis de Flamsteed »[31].

Les découvertes de Caroline furent d’une importance capitale pour sa carrière d’astronome. En effet, l’année suivante, en 1787, le Roi attribua à William Herschel une bourse de £2000 pour son travail en astronomie mais il spécifia que Caroline devait également recevoir de l’argent pour son travail méritant : il s’agissait là d’une reconnaissance officielle de la qualité de sa recherche. Pour la première fois de sa vie, Caroline était payée pour son travail et cela lui facilita non seulement l’existence mais fit d’elle la première femme scientifique à gagner sa vie grâce à son savoir et à ses compétences[32] :

« Un salaire de £50 par an me fut alloué en tant qu’assistante de mon frère (..). Il s’agissait, de toute ma vie, de la première somme d’argent dont je pouvais disposer à ma guise. Cela me soulagea grandement »[33].

 

 

Excellence scientifique

En mai 1788 à l’âge de 38 ans, Caroline dut à nouveau s’adapter aux exigences familiales : elle quitta la maison de son frère parce que celui-ci venait de se marier. Caroline entama alors une vie instable et solitaire, allant de logement en logement, et venant chez son frère pour y accomplir ses recherches. Cette période de sa vie semble venir confirmer que Caroline vécut bel et bien une vie de sacrifices et de contraintes[34]. Caroline continua bien entendu à observer le ciel et se délectait de cette activité dans laquelle elle excellait. Elle découvrit d’autres comètes en janvier et avril 1790, puis en décembre 1791, octobre 1791, octobre 1793, novembre 1795 et août 1797 : ‘avant la fin de l’an 1797, elle avait annoncé avoir découvert huit comètes’[35]. Elle devint ainsi extrêmement célèbre, non seulement comme la sœur de William Herschel mais comme astronome à proprement parler, reconnue et admirée par ses pairs. Sa réputation franchit les frontières et atteignit des spécialistes étrangers tels que l’astronome français Joseph Jérôme Lefrançois de Lalande (1732-1807), qui fut d’autant plus sensible à l’exploit que Caroline Herschel accomplissait en tant que femme astronome, qu’il avait lui-même cherché à instruire des femmes dans cette science, publiant en 1785 une Astronomie des dames. Voici ce qu’il lui écrivit en juillet 1790 :

« Ma chère et savante Commère,— (…) Nous tâchons tous de seconder vos heureux travaux et ceux de votre illustre frère ; nous vous prions tous de recevoir vous-même et de lui présenter nos respects (..).Votre très humble et très obéissant serviteur, De la Lande ». J. De La Lande To Caroline Herschel. Rue Collège Royal, le 12 Juillet, 1790. (Herschel 1876, 90).

En 1798 la Royal Society publia le Catalogue d’étoiles de Caroline, qui était le résultat de ses observations : il contenait une liste de plus de 560 étoiles que John Flamsteed n’avait pas intégrées à son catalogue ainsi qu’un index des erreurs que Caroline y avait décelées. Caroline publia aussi un certain nombre de notices pour la revue de la Royal Society intitulée Philosophical Transactions. Ces publications contribuèrent bien entendu à parfaire son excellente réputation : devenue aussi célèbre que son frère, leurs contemporains se référaient à présent à ces deux érudits en utilisant l’expression ‘the Herschel siblings’ qu’on pourrait traduire par ‘les Herschel, frère et sœur’.

A la mort de William le 25 août 1822, la pauvre vieille fille qu’était Caroline, âgée de 72 ans, se résigna à quitter l’Angleterre pour s’installer à nouveau à Hanovre. Elle y reçut régulièrement les visites d’éminents astronomes. En 1828 elle reçut la Médaille d’Or de la Royal Astronomical Society et en 1835 le titre de membre honoraire de cette institution. Voici un extrait du discours très élogieux que lui adressa M. South de la Royal Astronomical Society lors de sa séance du 8 février 1828 :

« (…) en tant qu’observateur elle mérite, et je suis sûr qu’ils lui sont acquis, nos remerciements sincères. Sa présence lors des observations n’était pas toujours nécessaire. Croyez-vous qu’elle en profitait de la nuit pour se reposer ? Point du tout : partout où son frère se trouvait, elle était là. Un instrument d’observation placé au milieu de la pelouse devint un outil de divertissement ; mais ses divertissements étaient d’une qualité supérieure et grâce à eux nous lui sommes redevables de la découverte de la comète de 1786, de la comète de 1788, de la comète de 1791, de la comète de 1793 et de la comète de 1795 qui nous est familière depuis la remarquable découverte d’Encke. Nombre des nébuleuses des catalogues de Sir William Herschel furent également découvertes par sa sœur, durant ses heures d’observation »[36].

Caroline réagit à la bonne nouvelle avec humilité et gratitude. Elle envoya une lettre à son neveu John Herschel, le fils de William, qui disait sa surprise et sa gêne à l’idée de recevoir cette médaille : ‘A nouveau je dois exprimer mes remerciements, à toi et peut-être à M. South, de penser autant de bien de moi et pour m’avoir fait l’immense honneur, mais si peu mérité et si inattendu, de me remettre une médaille’[37].

 

 

 Conclusion : une vie de choix ? Une vie d’adaptations ?

Caroline Herschel passa indéniablement sa vie à se sacrifier, à sacrifier ses propres intérêts et ses propres désirs au nom de sa famille entière d’abord puis pour permettre à son frère William d’assouvir sa passion pour l’astronomie. Caroline suivit en somme ‘avec un empressement et une humilité constants, le chemin qui avait été tracé pour elle’[38]. Ce qui revient à admettre qu’elle ne fit jamais de choix personnels concernant sa vie mais qu’elle tenta d’affronter les obstacles qui se dressaient devant elle avec autant de courage que possible. Elle s’adapta avec une efficacité remarquable aux différentes conditions que lui imposait son entourage. Caroline ne décida donc jamais de sa vie. En particulier, elle ne décida pas de devenir astronome, bien qu’elle excella dans cette discipline, découvrant comètes et nébuleuses, publiant nombre de livres et recevant des distinctions à ce titre (Médaille d’or de la Royal Astronomical Academy en 1828 puis Médaille d’Or de la science reçue du roi de Prusse en 1846). Caroline se soumit toute sa vie, mais grâce à son opiniâtreté exceptionnelle cela ne la conduisit pas à une impasse. Au contraire, cela lui permit d’accéder à une carrière scientifique remarquable à une époque ou peu de femmes recevaient une instruction en sciences:

« Comme femme ayant découvert des objects célestes, Caroline Herschel, contrairement à ses contemporaines, dont les liens avec la science étaient limités aux ouvrages de vulgarisation, fut une pionnière »[39].

Traduction  Version anglaise :

« Carolina Lucretia Herschel, from servitude and self-education to academic authority : a life of choices or a life of adaptation ? » 

https://revolutionfeministe.wordpress.com/2016/07/03/carolina-lucretia-herschel-from-servitude-and-self-education-to-academic-authority-a-life-of-choices-or-a-life-of-adaptation/

 

 

 

Notes :

[1] En effet, à part Elisabeth Hevelius née Koopman (1647-1693), décrite pas François Arago comme « la première femme, à ma connaissance, qui n’avait pas peur de faire des observations et des calculs astronomiques » (Arago, 1865, 312), et qui était très intéressée par l’astronomie mais toujours sous l’autorité de son époux, Johannes Hevelius (1611-1687), les femmes qui développèrent un haut degré de compétence dans ce domaine n’étaient pas nombreuses. Comme le fait remarquer Kristine Larsen, l’astronomie était une pratique  « inclusive » (Larsen, 2009, 104), c’est-à-dire que cette discipline se pratiquait en famille. Mais les femmes qui conduisaient seules leur recherche et qui publiaient le résultat de leurs observations en leur nom étaient rares. Caroline Herschel est probablement la première.

[2] Caroline venait de la petite classe moyenne, avec un père quelque peu instruit mais de nombreux frères et sœurs, ce qui affaiblit considérablement les moyens financiers du foyer et conduisit à sacrifier l’éducation des enfants, particulièrement celle de Caroline. Sa situation était donc très différente de celle de femmes instruites et issues de milieux aisés comme Margaret Cavendish, Duchesse de Newcastle (1623-1673) ou Emilie du Châtelet (1706-1749), Marquise et mathématicienne traductrice des Principia Mathematica de Newton.

[3] Voir les biographies de Claire Brock (2007), Marilyn Ogilvie (2008) ou Michael Hoskin (2013).

[4] Memoir and correspondence de Caroline Herschel furent publiés en 1876 par la veuve de John Herschel, neveu de Caroline.

[5] ‘my mother was particularly determined that (my education) should be a rough, but at the same time a useful one’.

[6] ‘My father wished to give me something like a polished education’.

[7] ‘It must have been in 1753 when my brother (Jacob, aged 19) was chosen organist to the new organ in the garrison church ; for I remember my mother taking me with her the first Sunday on its opening, and that before she had time to shut the pew door, I took fright at the beginning of a preludium with a full accompaniment, so that I flew out of church and home again.’

[8] ‘Copying music employed every vacant moment, even sometimes throughout half the night, and the pen was not suffered to rest even when smoking a pipe, which habit he indulged in rather on account of his asthmatical constitution than as a luxury’.

[9] ‘On a clear frosty night, into the street, to make (her) acquainted with several of the most beautiful constellations, after (they) had been gazing at a comet which was then visible’.

[10] ‘It is possible that the highest literacy levels in Europe may have been reached in Prussia, because of the introduction of obligatory schooling system from 1717’.

[11] ‘I had been sacrificed to the service of my family under the utmost self privation without the least prospect, or hope of future reward’ (Letter from Carolina to John Herschel, Herschel Papers, BL Eg 3762, 71-72).

[12] ‘In the company with (his) sister’ (Herschel 1876, 28).

[13] ‘At the time when William Herschel brought his sister back with him to Bath, he had established there as a teacher of music, numbering among his pupils many ladies of rank. He was also organist of the Octagon Chapel, and frequently composed anthems, chants, and whole services for the choir under his management’.

[14] ‘During this summer I lost the only female acquaintance (not friends) I ever had an opportunity of being very intimate with. For my time was so much taken up with copying music and practising’.

[15] ‘Devotion to music produced income and a certain degree of leisure (..). Every spare moment of the day, and many hours stolen from the night, had long been devoted to the studies which were compelling him to become himself an observer of the heavens (..) To his pupils he was known as not a music-master alone. Some ladies had lessons in astronomy from him’.

[16] ‘I was much hindered in my musical practice by my help being continually wanted in the execution of the various contrivances, and I had to amuse myself with making the tube of pasteboard for the glasses which were to arrive from London, for at that time no optician had settled at Bath’.

[17] ‘In short, I have been throughout annoyed and hindered in my endeavours at perfecting myself in any branch of knowledge by which I could hope to gain a creditable livelihood’.

[18] ‘I found that a hand was sometimes wanted when any particular measures were to be made with the lamp micrometer, etc, or a fire to be kept up, or a dish of coffee necessary during a long night’s watching’ (Herschel 1876, 42).

[19] ‘Idéologies et appareil idéologique d’Etat’ (Positions, Paris : ed. sociales, 1976, 73).

[20] La Noblesse d’Etat : Grandes écoles et esprit de corps, Paris : Minuit, 1989.

[21] ‘Her role consisted exclusively, at least at the beginning, in performing secondary tasks such as ‘making coffee’ or ‘transcribing articles in languages she did not understand and had never been taught’’ (Brock, 120).

[22] ‘by way of keeping him alive I was even obliged to feed him by putting the vitals by bitts into his mouth — this was once the case when at the finishing of a 7-feet mirror he had not left his hands from it for 16 hours together’ (Herschel Caroline, Michael Hoskin ed. 2003, 55).

[23] ‘My brother applied himself to perfect his mirrors, erecting in his garden a stand for his twenty-foot telescope ; (..) Many attempts were made by way of experiment against a mirror before an intended thirty-foot telescope could be completed’ (Herschel 1876, 41).

[24] ‘These two last nights I have been star-gazing at Greenwich with Dr Maskelyne and Mr Aubert. We have compared our telescopes together, and mine was found very superior to any of the Royal Observatory’ (letter dated June 3 1782, Herschel 1876, 47).

[25] ‘Prince Charles (Queen’s brother ) Duke of Saxe-Gotha and the Duke of Montague were here this morning. I had a message from the King to show them the instruments’ (Herschel 1876, 61).

[26] ‘I was to ‘sweep’ for comets and I see by my journal that I began August 22nd 1782 to write down and describe all remarkable appearances I saw in my ‘sweeps’, which were horizontal’ (Herschel 1876, 52).

[27] ‘Once again she was determined to master her new art, and bombarded her brother with complex ‘inquiries’ over breakfast Š…‹ She recorded the answers to her queries and other speculations in her ‘Commonplace Book’, which contained examples of how to take equal altitudes, how to convert sidereal time into mean time, how to find the logarithm of a number given’ (Brock, 135).

[28] ‘August 1.—I have counted one hundred nebulae to-day, and this evening I saw an object which I believe will prove tomorrow night to be a comet’ (Herschel 1876, 64).

[29] ‘Sir, in consequence of the friendship which I know to exist between you and my brother, I venture to trouble you, in his absence, with the following imperfect account of a comet : (…) as (my brother) is now on a visit to Germany, I have taken the opportunity to sweep in the neighbourhood of the sun in search of comets; and last night, the 1st of August, about 10 o’clock, I found an object very much resembling in colour and brightness the 27 nebula of the Connoissance des Temps, with the difference, however, of being round. I suspected it to be a comet; (…)’, Miss Herschel To Dr. Blagden. August 2, 1786. (Herschel 1876, 65-66).

[30] Emily Dickinson (1830-1886) lui dédia un poème en1864 : ‘Nature and God — I neither knew/Yet Both so well knew me/They startled, like Executors/Of My identity./Yet Neither told — that I could learn –/My Secret as secure/As Herschel’s private interest/Or Mercury’s affair –‘), (Dickinson, Johnson ed. 1960, poem 835).

[31] ‘Dear Miss Herschel, (…) you have immortalized your name, and you deserve such a reward from the Being who has ordered all these things to move as we find them, for your assiduity in the business of astronomy, and for your love for so celebrated and so deserving a brother.I received your very kind letter about the comet on the 3rd, but have not been able to observe it till Saturday, the 5th, owing to cloudy weather. I found it immediately by your directions (…) I give you a little figure of its appearance last night and the preceding night upon the scale of Flamsteed’s Atlas Coelestis’. Alex. Aubert, Esq., To Miss Herschel. London, 1th August, 1786 (Herschel 1876, 66).

[32] ‘Caroline was delighted when the King acceded to William’s request, for this made her the first professional female astronomer in history’ (Hoskin, 2013, 122).

[33] ‘A salary of £50 per year was settled on me as an assistant to my Brother (…). And the first money I ever in all my life thought myself to be at liberty to spend to my own liking. A great uneasiness was by this means removed from my mind’ (Herschel, Caroline, Michael Hoskin ed. 2003, 94).

[34] Même si elle ne se plaignait que rarement et qualifiait même William de « plus généreux des frères » (Herschel 1876, 149).

[35] ‘Before the end of 1797 she had announced the discovery of eight comets’ (Herschel 1876, 79).

[36] ‘As an original observer she demands, and I am sure she has, our unfeigned thanks. Occasionally her immediate attendance during the observations could be dispensed with. Did she pass the night in repose ? No such thing : wherever her brother was, there you were sure to find her. A sweeper planted on the lawn became her object of amusement ; but her amusements were of the higher order, and to them we stand indebted for the discovery of the comet of 1786, of the comet of 1788, of the comet of 1791, of the comet of 1793, and of the comet of 1795, since rendered familiar to us by the remarkable discovery of Encke. Many also of the nebulas contained in Sir W. Herschel’s catalogues were detected by her during these hours of enjoyment’ (Herschel 1876, 223-225).

[37] ‘I must once more repeat my thanks to you (and perhaps to Mr. South) for thinking so well of me as to exert yourselves for having the great and undeserved and unexpected honour of a medal bestowed on me’ (Herschel 1876, 228).

[38] ‘with unvarying diligence and humility, the path (…) marked out for her’ (Herschel 1876, 141).

[39] ‘As a woman who had actually discovered astronomical objects, Caroline Herschel, in contrast to her female contemporaries whose only link to science was through the popularisation of ideas, was always two steps ahead’ (Brock, 181).

 

 

 

Bibliographie :

Sources primaires

  • Althusser, Louis, ‘idéologies et appareil idéologique d’Etat’ in Positions (1964-1975), pp. 67-125, Paris : ed. sociales, 1976.
  • Arago, François, Oeuvres Complètes, vol. 3, Paris : Librairie des sciences naturelles, 1865.
  • Bourdieu, Pierre, La Noblesse d’Etat : grandes écoles et esprit de corps, Paris : Editions de minuit, 1989.
  • Dickinson, Emily, The poems of Emily Dickinson, edited by Thomas H. Johnson, New York : Little, Brown and co, 1960.
  • Herschel Caroline : Letter from Herschel Caroline to Herschel John, Letters of Caroline Herschel, Herschel Papers (1822-1866), British Library Egerton, MS 3761-3762.
  • Herschel, Caroline, Autobiographies, Michael Hoskin ed., Cambridge : Science History Publications, 2003.
  • Herschel Caroline, Catalogue of Stars taken from Mr Flamsteed’s Observations in the second volume of the Historia Coelestis, and not inserted in the British Catalogue, with an Index to point out every observation in that volume belonging to the stars of the British Catalogue. To which is added, a collection of errata that should be noticed in the same volume, London : Royal Society, 1798.
  • Herschel, John Mrs, Memoir and Correspondence of Caroline Herschel, New York : Appleton, 1876.
  • La Boëtie, de, Etienne, Discours de la servitude volontaire (1574), Paris : Mille et une nuits, 1997.

Sources secondaires

  • Badinter Élisabeth, Émilie, Émilie ou l’ambition féminine au xviiiesiècle, Paris : Flammarion, 1983.
  • Brock, Claire, The Comet Sweeper, Cambridge : Icon Books, 2007.
  • Larsen Kristine, »A Woman’s Place is in the Dome”: Gender and the Astronomical Observatory, 1670-1970, MP: An Online Feminist Journal, October 2009, (104-124).
  • Hoskin Michael, Caroline Herschel: Priestess of the New Heavens, New York : Science History Publications,
  • Jones Kathleen, Margaret Cavendish: A Glorious Fame. The life of the Duchess of Newcastle, London : Bloomsbury, 1988.
  • Lubbock Constance A., The Herschel Chronicle: The Life-Story of William Herschel and his Sister Caroline Herschel, Cambridge : CUP,
  • Oglivie Marilyn B., Searching the Stars: The Story of Caroline Herschel, Stroud : the History Press,
  • Todd Deborah and Angelo Joseph Jr, A to Z of Scientists in Space and Astronomy, New York : Fact Files, 2005.

 

 

 

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