Le « Blues post-sexe » des femmes : 

Pourquoi les femmes sont-elles déprimées après des rapports sexuels consentis ?

Par Freya Brown

Traduit par Francine Sporenda


RF_Drapeau_FrancaisTraduction

 

Nous allons examiner dans ce texte les sentiments de tristesse et de regret que les femmes éprouvent souvent après un rapport sexuel consenti. Ces sentiments sont beaucoup plus courants qu’on ne le croit, comme le mettent en évidence certaines anecdotes. La plupart des femmes sexuellement actives peuvent se rappeler une (ou plusieurs) occasions où elles ont donné leur consentement à des rapports sexuels mais –pendant ou après cette rencontre–se sont senties salies, honteuses, déprimées, pleines de regrets, vides ou un mélange de tout cela. De nombreuses femmes ont eu des expériences où elles ont exécuté volontairement ou même avec enthousiasme certains actes sexuels pour un homme, mais ont pourtant pleuré après. Chez certaines femmes, ces expériences ont été fréquentes, ou même sont présentes presque chaque fois qu’elles ont eu des rapports sexuels.

RF_Blues_PostSexe_Consentement_001On peut constater à quel point ces sentiments sont communs en faisant une recherche en ligne. En tapant « pourquoi je me sens déprimée après avoir eu des rapports sexuels ? », ou une question similaire, les moteurs de recherche renvoient des résultats qui donnent à réfléchir. Sur Yahoo Answers par exemple, on trouvera une masse de questions, la plupart de femmes, cherchant à comprendre pourquoi elles se sentaient mal après une rencontre sexuelle censée être saine. Une jeune femme demande : « je lui ai dit que je le voulais, et je croyais que je le voulais mais après qu’il ait eu fini, mon état d’esprit a complètement changé. Je me suis sentie sale après, et je voulais juste qu’il parte. Et maintenant, j’ai passé toute la journée au lit, et je me sens comme une m… de. Qu’est ce qui ne va pas chez moi ? » Un autre exemple : « je me sens juste morte après un orgasme. Quel terrible sentiment de regret ! Sans aucune raison. J’aime le sexe, j’aime mon copain, et je me sens bien dans ma peau. Je hais totalement ce que je ressens après des rapports sexuels. » Et on pourrait en citer bien d’autres.

Cette question a aussi été abordée dans divers magazines féminins. Cosmopolitan a publié un article en 2011 sur le « blues post-sexe » des femmes (1), et deux articles en 2013 sur les regrets éprouvés après des rencontres sexuelles occasionnelles (2). Women’s Health Magazine a aussi publié des tuyaux censés permettre aux femmes d’éviter ces sentiments de tristesse et de regret (3). En 2013, Gurl.com a offert des conseils pour aider les femmes à gérer ces regrets (4). Les commentaires à la suite de ces articles tendent à renforcer la perception que ces regrets sexuels sont communs chez les femmes. Et il est intéressant de noter que, lorsqu’un commentaire sur l’article de Gurl.com suggérait que ce que l’article décrivait pouvait être assimilé à un viol, l’auteur a répondu que ce n’était pas le cas, et qu’elle parlait des regrets après des rapports sexuels consentis (5).

Il y a plus que des anecdotes. Bien que les recherches empiriques sur le sujet des expériences négatives de la sexualité faites par les femmes soient assez limitées, d’intéressantes études universitaires récentes fournissent des évaluations concrètes en ce qui concerne la fréquence du phénomène. En 2011, Bird, Schweitzer et Strassberg ont interrogé 222 jeunes femmes, établissant ainsi que 33% d’entre elles ont fait l’expérience d’une « dysphorie post-coïtale », incluant des « sentiments de mélancolie, des crises de larmes, de l’anxiété, de l’irritabilité ou une agitation psychomotrice » après avoir eu des rapports sexuels. Environ 1/3 de ces femmes, soit 10% de l’échantillon total, avaient expérimenté cette « dysphorie post-coïtale » dans les 4 semaines précédant le sondage, indiquant qu’un nombre important de femmes ressentaient fréquemment un malaise après avoir eu des rapports sexuels—pour certaines, c’était même à chaque fois. De plus, Bird et al. ont trouvé que les sentiments négatifs après des rapports sexuels ne correspondaient que rarement à une expérience précédente d’abus sexuels (telle que définie par les chercheurs) et que les sentiments négatifs ressentis par ces femmes sur leurs expériences sexuelles étaient –au moins dans certains cas—sans rapport avec leurs sentiments envers leurs partenaires (6).

Bien que des recherches universitaires récentes aient correctement identifié les sentiments de tristesse et de regret ressentis par les femmes après des rapports sexuels—même quand ils sont consensuels– les explications avancées pour ces ressentis sont consternantes. Par exemple, bien que, dans leur étude sur la dysphorie post-coïtale, Bird et al.ne proposent aucune explication de cette dysphorie, l’un des auteurs de l’étude suggère ailleurs que, parce que l’étude n’a découvert qu’une faible corrélation entre la dysphorie post-coïtale et de précédentes agressions sexuelles, d’autres facteurs, tels qu’une prédisposition biologique, pourraient être plus importants. (7) Une autre étude sur la dysphorie post-coïtale, réalisée au Royaume-Uni, aboutit aux mêmes conclusions (8).

Le recours aux explications par les gènes et les hormones est commun dans l’exploration de l’expérience des femmes. Il est commode, si l’on veut éviter de s’interroger sur les relations réelles entre les individus, de rendre compte de certains faits en termes biologiques. Plutôt que d’examiner si les sentiments dysphoriques, le regret ou le manque de désir chez les femmes reflètent un problème général des relations sexuelles dans une société patriarcale, ce phénomène est présenté comme un problème médical interne aux femmes, un dysfonctionnement sexuel dont elles souffriraient.

RF_Blues_PostSexe_Consentement_002Ce genre d’ « explication » est celle que l’on retrouve derrière le médicament Filibanserine, récemment approuvé par la Food and Drugs Administration, qui promet d’augmenter le désir sexuel chez les femmes (9).  Apparemment, nous sommes plus disposés à encourager les femmes à se droguer pour les convaincre qu’elles veulent plus de sexe qu’à nous poser des questions sur la nature des relations sexuelles en système patriarcal.

Tous les chercheurs dans le domaine de la sexualité ne sont pas d’accord pour admettre que le fait que les femmes éprouvent de la tristesse et des regrets constitue un problème médical de « dysfonction sexuelle ». Cependant, une masse d’analyses définissent les expériences sexuelles négatives des femmes en termes de « pressions sélectives » et de psychologie évolutionniste (10). Evidemment, cette explication n’est pas meilleure que les explications médicales ci-dessus. Le problème des expériences sexuelles négatives des femmes est présenté de nouveau comme quelque chose qui leur est interne, qui vient d’elles et non de la société—mais cette fois, ça n’est plus un dysfonctionnement sexuel mais un trait évolutif. Selon le discours psycho-évolutionniste, si les femmes sont ainsi, c’est juste une conséquence de l’histoire de l’évolution humaine. Questionner les relations sexuelles patriarcales est impensable dans cette approche, puisqu’il n’y a rien dans ces relations qui ne puisse être conçu comme faisant partie de la « nature humaine » telle que définie par la psychologie évolutionniste.

Ces deux types d’explications des regrets et de la dysphorie post-sexuelle des femmes servent à détourner l’attention de la dynamique de la sexualité dans le système patriarcal. Même si on reconnaît l’existence d’un problème de dysfonction, puisque le problème est présenté comme venant des femmes, la solution n’implique aucun examen du comportement des hommes, ni des relations entre les hommes et les femmes en général : c’est aux femmes de s’arranger pour s’adapter aux choses telles qu’elles sont. Les féministes ont fréquemment rejeté ces explications biologiques ou évolutionnistes de leurs expériences, mais, en fait, le modèle du consentement adopté dans les mouvements féministes joue un rôle assez similaire.

 

 

Explications par le camp du « consentement »

Les avocats du consentement ont plusieurs façons de gérer les expériences sexuelles négatives des femmes dans le contexte de rapports sexuels consentis. La première, et la plus habituelle, est simplement de les ignorer. Comme nous l’avons expliqué au début de cet article, le concept de consentement tend à exonérer de tout questionnement tout ce qui se passe après le consentement—donc les campagnes ayant pour thème le consentement ne s’occupent pas ce qui se passe pendant ou après les rapports sexuels. Pour répéter ce qui a été dit plus haut, lorsque la sexualité est définie comme un échange entre des partenaires égaux, et quand la définition de ce qui constitue un viol ou non est basée entièrement sur la question de savoir si ces partenaires sont d’accord ou pas, ce qui arrive à une femme durant les rapports sexuels et les effets que ces rapports ont sur elle physiquement et émotionnellement sont hors sujet.

Une autre tactique, plus subtile et peut-être plus gênante, de la part de ceux qui soutiennent le modèle du consentement : minimiser ou déformer délibérément ces expériences négatives de sexualité consentie. Un site canadien, « ConsentEd », évoque le « viol gris », et affirme que c‘est un « mythe de violence sexuelle ». Au premier coup d’œil, leur analyse de l’expression « viol gris » semble plutôt pertinente :

« Malheureusement, l’expression « viol gris » est devenue très fréquente pour décrire des agressions sexuelles non stéréotypées. Alors que le « vrai viol » renvoie souvent à une agression par un inconnu ou impliquant un niveau élevé de violence, le « viol grise décrit habituellement des agressions se produisant lors d’un rendez-vous lorsque de l’alcool est consommé, ou lorsque la victime a consenti à certains actes sexuels mais pas à d’autres. Le terme « viol gris » a plusieurs implications dérangeantes. D’abord, il promeut le mythe de la mauvaise communication comme cause du viol : que le viol peut parfois être un accident, quand en réalité, c’est toujours un acte de violence délibéré. Il perpétue aussi l’idée qu’il y a une zone grise où une personne peut consentir en partie et à un certain niveau. Mais tels que reconnus par la loi canadienne, le consentement ou l’absence de consentement sont réellement clairs et intuitifs. » (11)

Bien que ce passage vise clairement à faire prendre conscience que le viol et l’agression sexuelle sont présents dans des situations non reconnues comme telles par la culture dominante, il repose aussi sur des prémisses contestables. On note que « ConsentEd » n’identifie le « viol gris » que dans des situations où existe une vulnérabilité explicite, où il y a usage de la force ou absence de consentement. La description continue par l’affirmation que le viol est toujours un acte de violence délibéré et que suggérer autre chose impliquerait à tort qu’une agression sexuelle puisse être un accident (comme s’il n’y avait pas d’autre option). De plus, ConsentEd déclare que la ligne de démarcation entre rapports sexuels consentis et viol dans ce contexte est toujours « claire et intuitive ». D’une part, cela signifie que lorsque l’alcool fait partie des rapports sexuels, il y a clairement viol à leurs yeux, ce qui est manifestement une position progressiste. Cependant, ça signifie aussi que des rapports sexuels où il y a consentement et pas d’usage de la force ne sont clairement pas du viol et que le sentiment d’inconfort, voire de dégoût que vous ressentez après coup n’est qu’un mythe.

Le terme de « viol gris » est sans doute malheureux mais il tire sa popularité du fait qu’il décrit une situation qui n’est pas considérée comme un viol selon les règles qui nous sont enseignées (y compris celles que ConsentEd et d’autres promeuvent) mais qui néanmoins nous laisse l’impression d’avoir été violée. Bien qu’ils aient de bonnes intentions dans la plupart des cas, les avocats du modèle du consentement, parce qu’ils restent à l’intérieur d’un cadre bourgeois-légaliste, continuent à protéger la dynamique des relations sexuelles patriarcales de tout examen. C’est-à-dire qu’en posant qu’il y a une ligne claire entre le sexe acceptable et le viol, et en conférant à la zone grise un statut de mythe, ils perpétuent l’idée que le sexe consensuel ne PEUT PAS être nuisible pour les femmes. En conséquence, ils encouragent effectivement les femmes à internaliser l’idéologie patriarcale—plutôt que de questionner le concept de « consentement » lui-même.

Une autre tactique employée par les avocats du consentement pour gérer les expériences sexuelles négatives consenties est d’avoir recours au concept de « dépasser ses limites ». Contrairement aux organisations mentionnées ci-dessus, certains défenseurs du modèle du consentement n’ont pas de problème avec la « zone grise » : le consentement est considéré comme flexible et fluide et des concepts comme le « méta-consentement » ou des « cartes du consentement » sont produits pour gérer cette fluidité (12). Dans ce contexte, les sentiments d‘inconfort ou même de dysphorie sont compris comme résultant du fait que vos limites ont été repoussées.

RF_Blues_PostSexe_Consentement_003Le sexologue Charlie Glickman compare ce ressenti avec le fait de reculer ses limites quand on fait de la musculation : les partenaires sexuels peuvent vouloir découvrir quelles sont leurs limites—et désirer aller plus loin (13). Bien sûr, Glickman tente de distinguer la bonne façon de dépasser ses limites et la mauvaise–mais cette distinction est vide. La comparaison avec la musculation vise à présenter le fait de dépasser ses limites comme une activité désirable et saine. Et dans la sexualité comme dans les activités sportives, les sentiments d’inconfort feraient partie du processus de trouver et de dépasser ses limites. En bref, le message est que les expériences négatives des femmes font partie d’un processus sain et désirable de dépassement de soi ; donc ces avocats du modèle du consentement reconnaissent que ces sentiments négatifs existent—mais prétendent qu’ils sont sains et même qu’il est normal de les ressentir suite à des rapports sexuels.

En bref, les modèles centrés sur le consentement ignorent, minimisent ou déforment les expériences négatives des rapports sexuels, ou même dans certains cas, ils donnent une image positive de ces expériences. Comme les explications pseudo-scientifiques avancées ci-dessus pour rendre compte du blues post-coïtal des femmes, le modèle du consentement fait le maximum pour nous empêcher de porter un regard critique sur ce qui est au cœur de la dynamique des relations sexuelles. En plus, il encourage les femmes à internaliser leurs sentiments négatifs, ou à les voir comme quelque chose de positif. En bref, ce modèle empêche les femmes d’exprimer leur insatisfaction sexuelle. Pour ces deux raisons, le modèle du consentement renforce la culture du viol.

 

 

Le contenu objectif des relations sexuelles patriarcales

En opposition avec les avocats du consentement, nous considérons que les expériences sexuelles fréquemment négatives vécues par les femmes reflètent le contenu objectif des relations sexuelles dans le système patriarcal. Et pour comprendre les expériences de ces femmes de façon cohérente, nous devons examiner ce contenu objectif.

Là, nous n’avons pas besoin de réinventer la roue : un corpus féministe important existe déjà sur le sujet de la sexualité. Nous allons centrer notre approche sur deux œuvres de l’universitaire féministe Catherine MacKinnon (« Feminism, Marxism and the State » et « Sexuality, Pornography and Method »). Le travail de MacKinnnon sur la sexualité inclut des points de vue importants et elle s’est approchée plus près de ce qu’est la sexualité en système patriarcal que beaucoup d’autres auteures féministes.

Dans « Sexuality, Pornography and Method », Mac Kinnon écrit :

« Après Lacan, et en fait après Foucault, il est devenu courant d’affirmer que la sexualité est socialement construite. Rarement précisé est ce qui est socialement construit, encore moins qui construit, et comment, quand et où…  » (14)

Autrement dit, bien que beaucoup de gens acceptent la notion que la sexualité est construite, la question de savoir pourquoi la sexualité a été construite telle qu’elle est, et comment, n’est pas examinée. En fait, la sexualité est plus ou moins considérée comme un donné, comme étant « présociale » dans une certaine mesure et « construite » seulement dans la mesure où la sexualité peut prendre des formes différentes.

« Le modèle typique de la sexualité qui est tacitement accepté reste profondément freudien et essentialiste : c’est une pulsion innée, primaire, pré-politique, non formatée, divisée selon la ligne de clivage du genre biologique et centrée sur les rapports hétérosexuels… dont la pleine expression est réprimée par la civilisation … L’expression de la sexualité est vue comme quelque chose qui, dans une certaine mesure, est pré-culturelle et réprimée par la société… universellement invariante, et sociale seulement dans la mesure où elle a besoin de la société pour prendre des formes spécifiques. La pulsion elle-même est une sorte de faim, un appétit basé sur un besoin biologique ; exactement de quoi cette faim a faim, et comment elle est satisfaite fait l’objet d’infinies variations culturelles et individuelles, comme la cuisine et la préparation de la nourriture . » (15)

Contrairement à cette description, dans l’analyse matérialiste, il n’existe pas d’idée de la sexualité antérieure aux relations sociales, ni existant quelque part de façon métaphysique hors du contexte des pratiques sociales. La sexualité, c’est ce qui est pratiqué dans la société, ce qu’elle signifie pour les individus. Il est donc nécessaire de découvrir comment la sexualité est pratiquée, ce qu’elle signifie pour les personnes concernées, comment elle les affecte, et comment elle est devenue ce qu’elle est si nous voulons vraiment comprendre ce qu’elle est. L’explication par le recours à une nécessité biologique ne résout rien. Car bien que la reproduction sexuelle soit nécessaire à la perpétuation de l’espèce, comme le dit MacKinnon : « si la reproduction avait un quelconque rapport avec le but de la sexualité, on n’aurait pas des rapports sexuels toutes les nuits (ou même deux fois par semaine) pendant quarante ou cinquante ans, et la prostitution n’existerait pas ». (16)

Un autre exemple de cette approche soulignée par MacKinnon est cette tendance chez certaines féministes (comme Suzan Brownmiller dans son livre « Against Our Will ») de faire disparaître la notion de « violences sexuelles » en affirmant que le viol est de la violence et non de la sexualité. C’est une approche fondamentalement erronée, dans la mesure où, comme le mentionne MacKinnon, le viol est bien de la sexualité pour le violeur, et même pour la victime, puisqu’elle peut avoir de la difficulté ensuite à avoir des rapports sexuels qui ne soient pas ressentis comme un viol (17). Affirmer que le viol est quelque chose d’autre que du sexe, bien qu’il soit pratiqué comme tel, est précisément le type d’abstraction que l’analyse matérialiste doit questionner. L’objet de notre investigation doit être la sexualité telle qu’elle existe dans le monde, c‘est-à-dire un ensemble de pratiques sociales, qui incluent des relations de domination (bien qu’il soit plus exact de poser que la domination est en fait au fondement de la sexualité en système patriarcal). Avant tout, comme nous l’avons mentionné, le viol est bien du sexe, puisqu’il est pratiqué comme tel. Et si le viol est du sexe, cela révèle quelque chose sur la sexualité, et conduit à s’interroger : comment un tel acte de domination est-il devenu du sexe, pour le violeur et sa victime ?

RF_Blues_PostSexe_Consentement_004Un élément essentiel de la réponse est que, dans une société patriarcale, les hommes aussi bien que les femmes érotisent la hiérarchie, codée socialement comme mâle/femelle dans l’hétérosexualité, « butch/femme » chez les lesbiennes, et dominant/dominé dans le SM (18). La dynamique hiérarchique de la sexualité est plus facile à voir dans l’hétérosexualité : pour les hommes, la sexualité est la conquête d’un corps de femme. La sexualité d’une femme est une chose « à prendre ». Dans la mesure où les hommes se soucient du plaisir féminin, c’est seulement parce que l’orgasme féminin est un « trophée » masculin, la récompense d’une conquête réussie, une validation de la virilité. De plus, les hommes voient la soumission féminine comme « sexy », tandis que les femmes apprennent à érotiser la domination et l’affirmation virile, et à associer leur soumission au plaisir sexuel.

La pornographie omniprésente est indubitablement un lieu où l’objectification et la domination sont massivement présentes (« forcer des femmes réelles à avoir des rapports sexuels vendus pour générer un profit, ce qui permet ensuite de forcer d’autres femmes réelles à avoir des rapports sexuels, et nous apprend comment baiser ou être baisée ») (19). Significativement, les fantasmes sexuels masculins impliquent une affirmation de pouvoir, le contrôle et l’agressivité, tandis que les femmes peuvent avoir des fantasmes de viol (20). La sexualité (dans les relations hétérosexuelles (mais c’est vrai aussi en général) est totalement genrée et centrée sur l’érotisation de la domination.

MacKinnon écrit :

« chaque élément des stéréotypes de genre sur les femmes est intrinsèquement sexuel. La vulnérabilité est l’apparence ou la réalité d’un accès sexuel facile, la passivité signale la réceptivité et l’absence de résistance, renforcées par la faiblesse physique apprise, tandis que la douceur signifie qu’on est pénétrable par quelque chose de dur… La domesticité sert à nourrir la progéniture engendrée qui prouve la puissance virile… L’infantilisation des femmes évoque la pédophilie, la fixation sur des parties du corps démembré (l’homme amateur de poitrines, l’homme amateur de jambes etc.) évoque le fétichisme. Le masochisme signifie que le plaisir à être violentée devient sensualité. » (21)

Pour vérifier ces assertions, il suffit d’écouter ce que disent les hommes quand ils parlent des femmes. Dans la culture occidentale par exemple, c’est un comportement masculin commun de noter les femmes sur un barème de 1 à 10 en fonction de leur sex appeal. Habituellement, le premier commentaire que font les hommes sur les femmes, quel que soit le contexte, concerne leur apparence, essentiellement leur attractivité sexuelle à leurs yeux. Autrement dit, l’acceptation sociale des femmes par les hommes dépend largement de l’excitation qu’elles suscitent chez eux ou de leur disponibilité sexuelle.

« Socialement, être de sexe féminin signifie féminité, qui signifie attractivité sexuelle, qui signifie disponibilité sexuelle d’un point de vue masculin. Ce qui définit une femme comme telle est ce qui excite sexuellement les hommes. La socialisation genrée est le processus par lequel les femmes internalisent (s’approprient) une image masculine de leur sexualité comme définissant leur identité en tant que femmes.  C’est le point de vue central mais jamais explicite du livre de Kate Millett « Sexual Politics », c’est ce qui résout la dualité dans le terme de « sexe » lui-même : ce que les femmes apprennent afin de « devenir des femmes »–en tant que genre—vient de l’expérience de la sexualité :  une femme qui est un objet sexuel pour l’homme, l’usage de la sexualité des femmes par les hommes. » (22)

De ce point de vue, la sexualité devient plus que le simple acte des rapports sexuels lui-même, elle est aussi l’ensemble des pratiques entourant la sexualité, par exemple la présentation (vêtements, coiffure, maquillage, caractéristiques physiques), les comportements, les rites etc. qui conditionnent les individus à la sexualité et qui indiquent la disponibilité sexuelle féminine. Et on doit noter que ces pratiques sont intégrales au genre lui-même. Par exemple, une personne est perçue comme féminine si elle satisfait à certaines pratiques correspondant aux normes sociales de ce qui est sexuellement excitant pour les hommes. L’existence même de la féminité et de la masculinité est sexuelle. « Une femme est un être qui est identifié et qui s’identifie comme quelqu’un dont la sexualité existe pour quelqu’un d’autre, et ce quelqu’un d’autre est habituellement mâle » (23). Corrélativement, les hommes sont un groupe caractérisé par la masculinité comme socialement construite et définie par cette poursuite de la sexualité féminine. (24)

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Ainsi, le genre et la sexualité sont indissociables. De la même façon que la sexualité patriarcale implique l’érotisation de la hiérarchie des genres, la sexualité définit aussi la nature même des genres hiérarchisés. Il est absolument impossible de dissocier la sexualité en système patriarcal de l’oppression de genre. Les pratiques sexuelles—de la présentation aux rapports sexuels eux-mêmes—(re)produisent les femmes comme « êtres pour les hommes », qu’ils objectifient et soumettent.

Pour simplifier, l’objectification est une composante essentielle de ce qui définit le genre dans la mesure où elle signifie que l’on existe pour quelqu’un d’autre ; dans les sociétés patriarcales, cela signifie généralement qu’on existe pour les hommes. Et les pratiques sexuelles, comme nous l’avons vu, objectifient principalement les femmes. Donc la sexualité en système patriarcal est un ensemble de pratiques oppressives qui transforment un individu en un « être pour les autres », habituellement les hommes. Cela nous permet de voir comment le viol peut être une forme de sexualité— le viol, l’objectification brutale d’une autre personne—est-ce que c’est si radicalement différent de la sexualité patriarcale en général ? En fait, c’est la nature de la sexualité patriarcale même, en tant qu’elle est objectification sexuelle des personnes opprimées sur la base de leur genre, qui explique ces expériences négatives de la sexualité abordées plus haut. Ces expériences négatives ne font que refléter que le fait que toute la sexualité—consensuelle ou non—joue un rôle central dans la reproduction de l’oppression de genre.

En conclusion, aucune forme de sexualité et aucune pratique sexuelle ne devrait échapper à la critique. Même si une définition plus étroite du viol que celle recouvrant toute la sexualité est nécessaire, cela ne fait pas automatiquement de la sexualité qui n’est pas du viol de la « bonne sexualité », ou une catégorie de sexualité qui serait au-dessus de tout questionnement. Il est important que nous comprenions que la sexualité en système patriarcal est un ensemble de pratiques oppressives, et que ceci ne peut être changé simplement en modifiant notre façon de penser sur la sexualité ou certaines formes spécifiques de sexualité que nous pratiquons.

Traduction  Version anglaise :

Let’s Talk About “Consent” :
https://anti-imperialism.com/2015/07/06/lets-talk-about-consent/

 

 

 

Notes : 

  1. Bersamin, B. Zamboanga, S. Schwartz, M. Donnellan, M. Hudson, R. Weisskirch, S. Kim, V. Agocha, S. Whitbourne, S. Caraway, “Risky business: is there an association between casual sex and mental health among emerging adults?,”Jounal of Sex Research 51, no. 1 (2014): 43-51.
  2. Andrew Galperin, Martie Haselton, David Frederick, Joshua Poore, William von Hippel, David Buss, Gian Gonzaga, “Sexual Regret: Evidence for Evolved Sex Differences,”Archive of Sexual Behavior 42, no. 7 (2013): 1145-61.
  3. Live Science Staff, “Post-Sex Blues Plague Some Young Women,”Live Science, published 3/30/2011, accessed 6/16/2015,http://www.livescience.com/13487-women-post-sex-sadness.html.&#160
  4. Burri, T. Spector, “An epidemiological survey of post-coital psychological symptoms in a UK population sample of female twins,”Twin Research and Human Genetics 14, no. 3 (2011): 240-8.
  5. Erin Brodwin, “The FDA has just backed a drug to improve female sex drive,”Science Alert, published 6/5/2015, accessed 6/16/2015,http://www.sciencealert.com/here-s-how-the-new-fda-backed-female-libido-pill-works.&#160
  6. See: Heitor Fernandes, Lief Kennair, Claudio Hutz, Jean Natividade, Daniel Kruger, “Are Negative Postcoital Emotions a Product of Evolutionary Adaptation? Multinational Relationships with Sexual Strategies, Reputation, and Mate Quality,”Evolutionary Behavioral Sciences, (2015); B. Kirsner, A. Figueredo, W. Jacobs, “Self, friends, and lovers: Structural relations among Beck Depression Inventory Scores and perceived mate values,” Journal of Affective Disorders 75, no. 3 (2003): 131-48.
  7. “Sexual Violence Myths: Grey Rape,”ConsentEd, accessed 6/18/2015,http://www.consented.ca/myths/grey-rape/.&#160
  8. Robin Bauer,Queer BDSM Intimacies: Critical Consent and Pushing Boundaries (New York: Palgrave Macmillan, 2014), 81-84.
  9. Charlie Glickman, “What Does Pushing Boundaries in BDSM Mean?,”Charlie Glickman, published 8/15/2012, accessed 6/18/2015,http://charlieglickman.com/2012/08/15/what-does-pushing-boundaries-in-bdsm-mean/.&#160
  10. Catharine MacKinnon, “Sexuality, Pornography, and Method: Pleasure under Patriarchy,”Ethics 99, no. 2 (1989): 319.
  11. , 319-320.
  12. , 321.
  13. , 323.
  14. , 324.
  15. Catharine MacKinnon,Toward a Feminist Theory of the State (Cambridge: Harvard University Press, 1989), 196.
  16. Crepault and M. Couture, “Men’s erotic fantasies,”Archives of Sexual Behavior 9, no. 6 (1980): 565-81; E. Zurbriggen and M. Yost, “Power, desire, and pleasure in sexual fantasies,” *Journal of Sex Research 41, no. 3 (2004), 288-300.
  17. Critelli and J. Bivona, “Women’s erotic rape fantasies: an evaluation of theory and research,”Journal of Sex Research 45, no. 1 (2008): 57-70.
  18. MacKinnon,Feminist Theory of the State, 198.
  19. MacKinnon,Feminism, Marxism, 530.
  20. , 531.
  21. , 533.
  22. Ibid 531
  23. Ibid, 533
  24. Ibid, 532

 

 

 

LIENS UTILES   Lien utile :

– « Le consentement : un concept piégé » (Par Freya Brown)
https://revolutionfeministe.wordpress.com/2016/07/14/le-consentement-un-concept-piege/

 

 

 

Accueil : https://revolutionfeministe.wordpress.com

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