Justice & « Syndrome d’Aliénation Parentale » :

Sous la loi des pères

Interview de Maralee McLean

By Francine Sporenda

Traduction  RF_Drapeau_Francais

 

 

rf_mclean_005Maralee McLean est une avocate des droits des enfants et spécialiste des violences conjugales. Elle est l’auteure de « Prosecuted But Not Silenced, Courtroom Reform for Sexually Abused Children » et a écrit de nombreux articles (ABA Child Law Journal, Women’s E-New etc.) sur le fait que les tribunaux aux Affaires familiales ne protègent pas les enfants victimes d’abus sexuels. Maralee est membre du bureau du Women Media Center (WMC), SheSourceExpert, NPEIV (National Partnership to End Interpersonal Violence) et All American Speakers (RAINN). Elle a fait des conférences dans des Facultés de Droit et est la porte-parole de plusieurs associations de mères. Sa passion pour défendre les enfants et les mères est née parce qu’elle a vécu le pire cauchemar d’une mère mais en combattant le système, elle a réalisé que son cauchemar était vécu par de nombreuses femmes.  Elle a organisé un rallye des mères devant le Capitole de l’état du Colorado et a participé à des travaux législatifs sur ces questions pendant plus de vingt ans. Elle a témoigné devant le Congrès des Etats-Unis pour promouvoir la responsabilité de la justice afin de mieux protéger les enfants victimes de violences sexuelles. Son histoire a été couverte par de nombreux medias et internationalement par CNN.

 

FS : Dans votre livre, vous racontez comment Doris Truhlar, la gardienne at litem (personne désignée par un tribunal pour protéger les intérêts d’un-e mineur-e NDLT) assignée à votre fille Ami, qui s’est montrée constamment très partiale en faveur du père de votre fille est (comme beaucoup de travailleurs sociaux) une partisane du « SAP » (« Syndrome d’aliénation parentale »). Comment se fait-il que cette théorie du « SAP » soit encore largement adoptée aux Etats-Unis alors qu’elle a été reconnue comme n’ayant aucune validité par les psychiatres (du moins en Europe) ?

MM : Oui, Doris Truhlar, la gardienne ad litem, a utilisé les théories discréditées de Richard Gardner sur l’aliénation parentale. Ces théories ne sont pas reconnues par l’AMA (American Medical Association) ni par l’APA (American Psychological Association). La gardienne ad litem, qui était avocate, était censée représenter et défendre l’intérêt de l’enfant. Mais la sécurité de ma fille n’était pas sa priorité et les droits du père ont pris le pas sur la protection de mon enfant.

Sa partialité était évidente tout au long de la procédure judiciaire, elle a déclaré que ne pas avoir son père dans sa vie causerait à ma fille un dommage irréparable. Sans jamais prendre en considération le dommage irréparable causé à une enfant de 3 ans forcée à vivre avec celui qui abusait d’elle, et à subir ses viols indéfiniment. Elle s’est constamment référée aux théories de Gardner et dans mon cas, l’a même payé pour le consulter.

rf_mclean_003Cette théorie est toujours largement utilisée aux Etats-Unis parce qu’elle a été lancée ici, quand Richard Gardner, après avoir publié lui-même ses livres, en a envoyé des exemplaires à de nombreux tribunaux du pays. Les Etats-Unis ont été littéralement saturés de ses théories ; de nos jours, ce serait inadmissible. Une autre raison de son influence est le manque de formation du personnel judiciaire et des experts. Le « SAP » est une défense utilisée par les pédocriminels pour se débarrasser d’accusations d’abus sexuels sur des enfants en les présentant comme mensongères. Le postulat que les mères font systématiquement de fausses accusations correspond en fait à moins de 2% de cas réels, c’est un mythe. Alors que le cas où la garde de l’enfant victime d’abus sexuels est confiée à son agresseur représente 70% des situations de conflits de garde. Le « SAP » a été présenté comme une théorie idéale pour les avocats de la défense, parce que plus il y a de preuves d’abus sexuels, plus l’aliénation maternelle est présentée comme certaine. L’accusation d’aliénation parentale sert à réduire au silence les rapports établissant l’agression sexuelle et à justifier que la mère, qui a été la principale figure d’attachement de l’enfant, soit séparée de lui. De nombreuses femmes ont dû fuir les Etats-Unis pour protéger leurs enfants. Cependant, je vois des cas de femmes en Europe qui ont les mêmes problèmes quand elles essaient de protéger leurs enfants. C’est une discrimination mondiale contre les femmes, qui va de pair avec une corruption et une cupidité extrêmes des personnes qui traitent ces cas et avec le contrôle exercé par les pères sur les cours de justice.

 

 

FS : Dans ses livres et ses articles (http://www.leadershipcouncil.org/1/pas/RAG.html) Richard Gardner, le père de la théorie du « SAP », écrit qu’« il y a une certaine quantité de pédophilie dans tout le monde » et que « la pédophilie a été considérée comme une norme pour la vaste majorité des individus dans l’histoire du monde ». Selon lui, « l’inceste est bénin, les enfants y prennent même du plaisir », et si le père violente son enfant, c’est parce que sa femme ne satisfait pas ses désirs sexuels. Comment expliquez-vous que les livres d’un pédocriminel proclamé soient devenus la Bible des professionnels (travailleurs sociaux et juges) qui sont censés protéger les enfants ?

MM : Je reste choquée par la théorie de Gardner et le manque de recherches sur ce sujet. La plupart des gens trouveraient ses convictions détestables. Pourtant, il y a des professionnels de la justice qui se réfèrent encore à ses théories et forcent ainsi des enfants victimes d’abus sexuels à vivre avec leur agresseur. Les professionnels de la justice qui utilisent le « SAP » pour arracher les enfants aux bras de mères aimantes et protectrices se font les « enablers » (facilitateurs) de ces agressions sexuelles, des violences conjugales et du contrôle coercitif des pères.

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Manifestation de mères devant le Capitole

Même quand le système judiciaire est averti au sujet des livres et des écrits de Gardner, ces avertissements ne sont pas pris en considération et ignorés. La chaîne de télévision CNN international a couvert mon histoire et a intitulé le programme « Syndrome d’aliénation parentale ». Ils ont interviewé Richard Gardner qui a déclaré : « mettez ces femmes en prison, faites-les taire ». La vidéo de l’émission a été montrée au juge. Et le juge a quand même ignoré les preuves médicales, les rapports des docteurs et des hôpitaux et les rapports de police établis sur les agressions sexuelles subies par ma fille. Et la cour a émis une injonction de non communication (avec l’enfant NDLT) pour me réduire au silence.

La plupart des femmes dans mon cas reçoivent des injonctions de non-communication et des peines de prison. Il y a eu sept juges différents qui se sont occupés de mon affaire, ça n’a rien changé, c‘est un problème systémique. Deux experts sur les droits de garde et d’accès désignés dans mon cas ont cité Gardner, Underwager et Wakefield. Ces auteurs de référence sont définitivement du côté des pédocriminels et ils ne tiennent aucun compte de ce que les agressions sexuelles font à l’enfant. Les psychothérapeuthes Leona Kopetski et Claire Purcell n’ont pas inclus les trois rapports des médecins et les trois rapports de police établissant les abus sexuels subis par mon enfant et n’ont pas non plus contacté les vingt-cinq témoins impliqués.

Il est ridicule que les juges, les avocats, les travailleurs sociaux, les pychothérapeuthes, les experts et les gardiennes ad litem ne soient jamais tenus responsables de leurs erreurs, et en particulier qu’on les laisse baser leur approche sur cette théorie et ne pas protéger les enfants, en fait mettre en danger des générations d’enfants. La discrimination des femmes par les cours de justice et la partialité témoignée contre elles, c’est un abus du pouvoir paternel, et le prix payé par nos enfants est énorme. Et à la clé, il y a la destruction des femmes qui essaient de les protéger. Manifestement, nous avons besoin de plus de transparence dans nos tribunaux et que tous les professionnels de la justice soient tenus pour responsables.

 

 

FS : Vous dites, que grâce à ces théories, aussitôt qu’elle porte des accusations d’agression sexuelle contre son mai ou ex-mari, la mère est automatiquement qualifiée de « mère abusive et aliénante » par le système judiciaire et elle perd la garde de l’enfant au bénéfice du père agresseur en essayant de le protéger de ses violences sexuelles. Diriez-vous que l’acceptation de la théorie du SAP rend impossible la dénonciation des agressions sexuelles infligées à un enfant par son père et offre ainsi un totale garantie d’impunité aux pères incestueux ?

MM : Cette théorie pose automatiquement une étiquette de mère aliénante sur toute femme qui a agi en toute bonne foi pour protéger son enfant.
rf_mclean_007Ces accusations sont fondées dans 98% des cas et habituellement, le père exerce aussi des violences conjugales sur la femme physiquement, émotionnellement et par la coercition. Lui enlever ses enfants, c’est la pire forme de violence, et pourtant, c’est la mère qui se retrouve mise en accusation.
Dans 90% des cas où il y a des agressions sexuelles, c’est le père qui obtient la garde complète et des mères protectrices en sont réduites aux visites supervisées, ou à une injonction de non-communication avec leurs enfants. La théorie du « SAP » est extrêmement nocive, mais cela va plus loin que la simple pseudo-science de Gardner. Quand les tribunaux partent du postulat que le contact de l’enfant avec le père passe avant même la sécurité de l’enfant, ce dont il s’agit, c’est de contrôle paternel sans limites et de totale garantie d’impunité pour les pères incestueux. Ces cas sont des affaires criminelles qui devraient être jugées par un tribunal criminel (et non aux Affaires familiales NDLT).

 

 

FS : Vous dites qu’aux yeux du système de justice, le droit du père est sacré et doit être protégé à tout prix, et que ces droits priment sur le droit des enfants de vivre libres de violences sexuelles. Vous soulignez que, alors que les perpétrateurs de ces violences sont essentiellement les pères et les beaux-pères (environ 50%), ils sont pourtant les moins susceptibles d’être poursuivis en justice. Pourquoi cette partialité et indulgence du système envers les pères ? Est-ce lié aux lobbies masculinistes ?

MM : Les tribunaux ne cherchent pas à repérer les cas de violence conjugale et dans de nombreux cas où ces violences sont présentes, ils donnent quand même la garde au père agresseur, « dans le meilleur intérêt de l’enfant ».

rf_mclean_001Leur postulat est que le père est mieux à même d’entretenir la relation avec la mère et l’enfant que la mère avec le père et l’enfant. J’ai perdu ma fille alors que les associations de droits des pères ne recevaient pas encore de subventions fédérales. Je sais que des femmes ayant perdu leur enfant se mobilisent contre ces associations mais le résultat serait le même, qu’elles reçoivent des subventions ou pas. Les mouvements de pères ne sont pas la raison principale pour laquelle les pères obtiennent la garde quand ils agressent sexuellement des enfants, c’est le fait que la sécurité des enfants n’est pas prioritaire qui est déterminant. Il y a une « discrimination de genre » dans les tribunaux de tous les états des Etats-Unis, et de nombreux districts ont créé des commissions pour enquêter sur ces discriminations.

Ils ont trouvé de fortes discriminations envers les plaignantes de sexe féminin : le niveau de preuve exigé des femmes est plus élevé, et les femmes sont jugées a priori moins crédibles. Il y a un manque de formation des personnels de justice en ce qui concerne les violences conjugales et les violences sexuelles sur les enfants, mais ça ne justifie pas de confier un enfant à son agresseur. La sécurité de l’enfant est primordiale et devrait toujours passer en premier.

 

 

FS : Une des raisons avancées pour justifier que le père ne devrait jamais perdre la garde de l’enfant, c’est que les pères incestueux pourraient être soignés et cesser leurs violences sexuelles, et dans ce cas, les contacts avec l’enfant peuvent reprendre. Ces hommes peuvent-ils vraiment être guéris ?

MM : Absolument pas, ils vont continuer à violenter l’enfant, ou les enfants du voisin. Il n’y a pas de traitement. Vous voyez vraiment des pédocriminels qui, comme les alcooliques et les drogués, iraient d’eux-mêmes se présenter à une clinique et déclareraient qu’ils ont un problème ? Non ! La plupart des pédocriminels ne voient pas leur comportement comme un problème, ils sont indifférents au mal qu’ils font aux enfants, ils ne se soucient que de la satisfaction de leurs « besoins ».

 

 

FS : Vous dites que le coût total pour arriver à une décision de justice est très élevé (100 000 $). Pouvez-vous expliquer ce qu’une femme menant une bataille pour la garde de son enfant doit payer et comment ces coûts très élevés favorisent les intérêts des pères ?

MM : Les coûts peuvent devenir énormes, spécialement si la partie adverse est procédurière. L’agresseur qui utilise les tribunaux comme une arme, ce n’est pas nouveau et ça permet de continuer à harceler et violenter la femme alors même qu’on en est séparé. Dans la plupart des cas dont je m’occupe, les mères sont arrivées au bout de leurs ressources, elles sont épuisées financièrement car elles doivent payer des milliers de dollars : tous les frais de justice, les honoraires des avocats du père, et même des frais garde plus élevés que ceux que le père devrait payer si elles avaient la garde — elles sont en faillite. Ces femmes ne peuvent plus payer d’avocat et en sont réduites à devoir se représenter elles-mêmes devant les tribunaux. La plupart sont aussi épuisées émotionnellement après avoir mené cette bataille pendant des années et elles souffrent de stress post-traumatique sévère. Elles ont enduré des années de trauma mais continuent à ester en justice et à déposer des requêtes dans l’espoir de protéger leur enfant et de restaurer leur relation avec lui. Le lien de l’enfant avec la figure d‘attachement primaire protectrice est perturbé et la perte du parent qui a cru en leur parole et a essayé de les protéger provoque chez les enfants une grande souffrance.

rf_mclean_008Même les femmes qui ont de l’argent pour défendre leur cause devant les tribunaux perdent la garde si l’affaire est étiquetée « SAP » et qu’il y a eu violences sexuelles sur l’enfant. Les tribunaux des affaires familiales ne prennent pas les preuves en considération, n’entament pas de procédures et ne respectent pas le Premier amendement (1). Ce sont des affaires criminelles, et elles ne devraient pas relever des Affaires familiales. C’est un crime de violer, et c’est un crime de commettre des violences conjugales, ce qui doit primer dans la gestion de ces affaires, c’est « la sécurité de l’enfant avant tout »– il faut croire les enfants et protéger les mères qui essaient seulement de les protéger. Et comme les statistiques mettent en évidence que l’essentiel de ces violences familiales sont commises par des hommes, nous devons réfléchir à l’éducation que nous donnons à nos garçons, et les hommes « bien » doivent s’engager dans ce combat.

 

 

FS : Votre ex-mari apparaît comme un manipulateur extrêmement habile capable de charmer les policiers, les avocats, les juges, les experts et les travailleurs sociaux (particulièrement quand c’était des femmes). Ce manque d’information sur le fait que les pervers narcissiques peuvent séduire n’importe qui, même des professionnels chevronnés, semble indiquer qu’il est pratiquement toujours certain qu’ils pourront gagner contre la mère dans un procès pour la garde d’un enfant. Que pensez-vous de cette situation et que peut-on faire à ce sujet ?

MM : Je pense qu’il faudrait davantage de formation sur les pervers narcissiques, et qu’on peut considérer qu’en effet la plupart de ces pères agresseurs sont des sociopathes, des psychopathes ou ont un désordre narcissique. Si vous n’en avez pas fait l’expérience vous-même, vous ne pouvez pas imaginer leur emprise. Ces personnes souffrent d’un développement émotionnel arrêté à un très jeune âge et sont des maîtres de la manipulation. J’ai lu les livres de Robert Hare et un en particulier, « Without Conscience » (Sans Conscience) m’a permis de développer ma compréhension des pervers narcissiques ; et les livres de Sam Vaknin, comme « Narcissistic Personnalities Disorders (Les troubles des personnalités narcissiques   ) décrivent bien ces personnalités. Leurs manipulations et leur charme leur permettent d’obtenir ce qu’ils veulent, et si les juges, les avocats et les experts comprenaient vraiment le fonctionnement de la violence conjugale et les tactiques des agresseurs pour gagner à tout prix, réduisant ainsi la justice à une parodie, ils pourraient sauver des enfants et des femmes innocentes, qui sont les victimes de ces agresseurs. Nous avons besoin de plus de transparence pour le fonctionnement des tribunaux et de responsabilisation de ceux qui y travaillent, les juges se laissent prendre à ces manipulations, de même que les autres professionnels nommés dans ces affaires.  Il y a beaucoup d’éducation à faire afin que les psychopathes et les pervers narcissiques ne fassent pas la loi dans les tribunaux.

 

 

 

Note :

(1) « Le Congrès n’adoptera aucune loi relative à l’établissement d’une religion, ou à l’interdiction de son libre exercice ; ou pour limiter la liberté d’expression, de la presse ou le droit des citoyens de se réunir pacifiquement ou d’adresser au Gouvernement des pétitions pour obtenir réparations des torts subis. »

 

 

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