Prostitution : sous l’emprise d’un sociopathe
Interview de Wendy Barnes

Par Francine Sporenda

 

 

rf_prostitution_wendy_barnes_002Wendy Barnes est une survivante de la prostitution qui vit maintenant avec sa fille Latasha en Californie du Sud et travaille à plein temps dans le service de relations avec la clientèle d’une entreprise. Dans son temps libre, elle parle en public de sa vie lorsqu’elle était sous la coupe de proxénètes, de sa sortie de la prostitution et de son retour dans la « vraie vie ».  Wendy espère qu’en partageant son histoire, elle aidera les autres à comprendre les réalités de la prostitution et donnera de l’espoir aux survivantes de ce trafic. Dans son livre « And Life Continues », elle raconte son expérience de la prostitution.

  

FS : Dans un texte publié sur votre blog, vous décrivez ce qui mène une jeune femme à la prostitution. Mais Greg, votre petit ami de lycée, avec qui vous vous êtes mariée très jeune, était encore au lycée quand il est devenu proxénète. Qu’est-ce qui amène un adolescent à devenir proxénète si jeune ?

WB : D’abord, je voudrais clarifier ma relation avec Greg : nous n’avons jamais été vraiment mariés, tout le monde croyait que nous étions mariés parce nous vivions ensemble et que nous avons eu des enfants ensemble. Greg est devenu proxénète en 1985, quand c’était vu comme « cool ». Le proxénétisme et la prostitution étaient glamourisés par la culture rap et par Hollywood. Et son père l’encourageait à avoir de nombreuses petites amies. Greg vient d’une famille très dysfonctionnelle ; bien que son père ne soit pas un proxénète lui-même, il était violent, et sa mère et sa grand-mère étaient fières qu’il soit proxénète parce qu’il gagnait des masses d’argent. Donc le fait qu’il soit proxénète, dans cette famille et cet environnement, ça lui attirait beaucoup d’admiration et d’approbation.

 

FS : C’est la première fois que j’entends parler d’un proxénète qui a commencé cette activité quand il était encore au lycée. Vous dites que c’est sa famille qui l’a littéralement poussé là-dedans ?

WB : Pas littéralement poussé, mais les circonstances et l’enthousiasme familial pour l’argent qu’il rapportait à la maison l’ont certainement encouragé dans le proxénétisme. Son père, sa tante, son oncle, sa mère et sa grand-mère étaient toujours ravis quand Greg nous amenait, nous « ses filles », aux barbecues familiaux parce que c’est nous qui amenions la nourriture. Avant de nous amener à ces réunions familiales, Greg nous déposait d’abord dans des magasins, et on volait toutes sortes de nourritures : plein de steaks, et tout ce qui allait avec. Ou quelqu’un de sa famille lui disait qu’il avait besoin d’argent, et Greg lui donnait un billet de 100 $.  Ils trouvaient tous ça très bien que Greg soit un proxénète parce qu’ils aimaient l’argent.

     

FS : Vous décrivez quelque chose qui pourrait s’appeler « pimp culture » (NDLT culture du proxénétisme)…

WB : Dans les années 80 et 90, les proxénètes étaient admirés, ils étaient glamour, la culture du rap et Hollywood en faisaient presque des dieux

 

 

rf_prostitution_wendy_barnes_004FS : Vous mentionnez que Greg avait une « écurie » (c’est le terme couramment utilisé) de jeunes filles et que toutes les filles qu’il recrutait avaient 14 ou 15 ans. De nouvelles filles étaient régulièrement ajoutées et des anciennes étaient écartées. Vous dites aussi que Greg n’avait aucun problème pour recruter des nouvelles filles et qu’il se vantait d’avoir un don pour repérer celles qui seraient faciles à séduire. Qu’est-ce qu’il cherchait chez une fille qui lui donnait la certitude qu’elle serait facile à piéger ?

WB : La chose qu’il recherchait avant tout, c’est le manque d’estime de soi. La mauvaise opinion qu’elles avaient d’elles-mêmes d’abord, puis le fait de venir de familles brisées, et enfin la naïveté. Penser qu’on ne valait rien, c’était essentiel, c’est ce qu’il recherchait.

      

FS : Est-ce que ces jeunes filles recherchaient son approbation, l’approbation qu’elles n’avaient jamais reçue de personne avant lui, ou est-ce qu’elles étaient flattées de fréquenter un homme qui avait de l’argent et pouvait leur acheter des beaux vêtements ?

WB : Je dirais que c’était plus une question d’ « amour »—pas d’avoir de beaux vêtements. Greg était différent des autres proxénètes là-dessus : il ne nous achetait jamais de beaux vêtements. Si nous voulions quelque chose—des vêtements, du maquillage etc.—nous devions le voler. Ce qui nous motivait, c’était « l’amour », l’attention qu’il nous accordait, quand il nous regardait dans les yeux et qu’il nous faisait sentir spéciales et uniques.  Il se montrait plein d’égards, il se conduisait comme si nous étions importantes à ses yeux, on était accros, on n’en avait jamais assez. Même quand les violences commençaient, on vivait pour ces moments magiques où il se comportait comme si nous comptions pour lui, où il nous regarderait avec « amour » de nouveau. Nous le voulions tellement que nous étions prêtes à endurer des années de misère, juste dans l’espoir qu’il nous aime encore, parce qu’on croyait que personne d’autre ne nous aimerait. Nous n’avions jamais reçu d’amour de nos familles, de nos parents, de la société. Il n’y avait pas d’amour pour nous nulle part, sauf de notre proxénète.

 

 

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Snoop Doggy Dogg, rappeur et ex-proxénète

FS : Donc toutes les femmes de son « écurie » étaient amoureuses de lui ?

WB : Correct. Aucune d’entre nous ne se voyait comme la « pute » de Greg et ne le voyait comme un proxénète. Je n’ai même jamais compris qu’il était proxénète avant d’être libérée de lui : pour moi, il était mon partenaire, le père de mes enfants. « Je ne suis pas une pute, je fais ça parce qu’il m’a dit que je devais le faire pour lui prouver que je l’aime et pour nourrir mes enfants. Je veux être une bonne mère, donc je vais dans la rue et je me prostitue. Mais je ne suis pas une prostituée, je ne ferais jamais une chose pareille, c’est juste une chose que je dois faire pour m’en sortir ». Il nous manipulait mentalement : aux yeux d’un observateur extérieur, c’était évident que nous étions toutes des prostituées et qu’il était notre proxénète, mais aucune d’entre nous ne voyait les choses comme ça. Nous pensions toutes qu’il nous aimait, je pensais qu’il m’aimait, moi, la mère de ses enfants, chaque fille était persuadée qu’il l’aimait. Dans notre tête, on pensait qu’on était dans la prostitution juste le temps nécessaire pour retomber sur nos pieds.

 

 

FS : Vous dites que ces filles étaient prêtes à faire n’importe quoi pour lui et étaient en compétition constante pour son attention. Pouvez-vous nous donner des exemples de ce que Greg faisait pour vous mettre en rivalité les unes avec les autres afin d’obtenir de vous ce qu’il voulait ?

WB : Si une fille rapportait plus d’argent qu’une autre, il la mettait sur un piédestal, il la félicitait devant les autres et les rabaissait : « regardez cette fille, voilà ce qu’elle peut faire, vous n’avez fait que 100 $ cette nuit, vous êtes vraiment des pauvres m…des. Regardez ça, elle a fait 500 $, ça, c’est une femme, c’est une femme qui montre qu’elle m’aime, elle m’aime vraiment, et je l’aime. Vous êtes nulles ! » Et bien sûr, on la détestait, et on pensait ; « Je suis une m…de parce qu’elle a gagné bien plus d’argent que moi ».

La violence était une autre façon dont il nous dressait les unes contre les autres : « qui va être battue ce soir ? » Toutes les nuits, quelqu’un était battu, et parfois même était torturé toute la nuit. Et souvent, même si vous étiez triste pour la fille qui était torturée, il y avait aussi un sentiment de soulagement que ça ne tombe pas sur vous. On essayait même de créer des ennuis aux autres filles pour sauver notre peau. Et alors, pour être la première à la dénoncer à Greg, on cherchait à passer devant elle, à la bousculer, à la faire tomber–pour ne pas être celle qui serait torturée cette nuit.

Par exemple, une des filles était allée à un « Jack in the Box » et avait acheté un sandwich au poulet, un sandwich au poulet à 1 $. Mais nous n’avions pas le droit de manger sans son autorisation, nous n’avions même pas le droit de dépenser un dollar sans sa permission. Elle avait acheté un sandwich au poulet à 1 $, elle savait qu’elle avait désobéi, et elle a essayé de me dénoncer parce qu’elle savait que j’avais acheté un paquet de cigarettes sans la permission de Greg. Mais c’est moi qui ai parlé à Greg la première, et j’ai parlé du sandwich au poulet. Et c’est elle qui a été battue cette nuit, et pas moi.

 

 

FS : Vous dites aussi dans votre livre que vous avez essayé de quitter Greg plusieurs fois, mais que vous êtes revenue à lui chaque fois, jusqu’à ce qu’il soit mis en prison pour longtemps, ce qui vous a empêchée définitivement de revenir à lui. Vous décrivez l’emprise qu’il avait sur vous comme semblable à une toxicomanie. Pour établir cette emprise, vous dites qu’il jouait sur vos faiblesses. Sur quelles faiblesses jouait-il pour vos garder sous son emprise ?

WB : Peut-être le mot « faiblesse » n’est pas le bon, il jouait sur nos vulnérabilités, il connaissait nos points sensibles, là où nous étions à vif, et c’est là qu’il appuyait pour nous manipuler. Pour vous donner un exemple :  il avait recruté une nouvelle fille, elle était jeune, sa mère l’avait abandonnée. rf_prostitution_wendy_barnes_006Et Greg lui disait : « ta mère, elle ne t’aime pas vraiment, personne ne veut de toi. Nous sommes les seuls qui t’aimons vraiment, pourquoi est-ce que tu voudrais nous quitter ? » Pour moi, c’était mes enfants qu’il utilisait pour me garder sous son contrôle. Il me disait : « tu peux partir quand tu veux mais les enfants restent avec moi ». Tout ce que je voulais, c’est être une bonne mère pour mes enfants, il le savait et il en jouait.

 

 

 

FS : Aussi, il a menacé votre mère, il a dit qu’il se vengerait sur votre mère si vous le quittiez.

WB : Oui, il a menacé de faire du mal à ma mère, et il utilisait des menaces similaires avec les autres filles. Une des filles était terrifiée que sa famille sache qu’elle se prostituait, pour elle c’était la pire chose au monde qui puisse lui arriver, que sa famille sache ce qu’elle faisait. Et Greg la menaçait : « je vais appeler ton père et ta mère et leur dire ce que tu fais. Si tu me quittes, je les appelle ! ». Et c’est ce qu’il a fait, quand elle est devenue finalement si désespérée qu’elle a décidé de le quitter et qu’elle lui a dit : « je m’en fiche, je m’en fiche maintenant ». Il a appelé son père et sa mère et leur a dit : « je veux que vous sachiez que votre fille n’est qu’une pute et une droguée ». Bien sûr, il ne leur a pas dit qu’elle était toxicomane parce que c’était lui qui l’avait forcée à prendre du crack.

 

 

FS : Quelque chose qui m’a aussi frappée dans votre livre est quand vous dites que, parfois, vous aviez l’impression qu’il était à l’intérieur de votre tête et qu’il pouvait deviner toutes vos pensées–il disait que la raison pour laquelle il avait ce pouvoir sur les filles qu’il prostituait est qu’il avait fait un pacte avec le diable. Il vous avait si totalement programmée que vous aviez l’impression que « mes actions étaient produites par les pensées qu’il avait insérées dans ma tête ». Pouvez-vous nous dire quelles pensées il avait planté dans votre tête pour vous contrôler ?

WB : Greg était un expert du lavage de cerveau, et il savait combiner la violence et les drogues pour influencer notre psychisme et agir sur l’image que nous avions de nous. Pendant les nuits de torture, il me disait des choses négatives et les répétait sans arrêt, jusqu’à ce que ses mots deviennent ma réalité: « tu n’es rien sans moi », « tu n’y arriveras jamais dans la vraie vie », « personne ne t’aime sauf moi ». Quand vous avez au départ une mauvaise image de vous-même, et que vous pensez que personne ne s’intéresse à vous, c’est facile pour quelqu’un comme Greg de planter des pensées négatives dans votre tête pour verrouiller son contrôle. rf_prostitution_wendy_barnes_007Ces pensées me rentraient sous la peau parce qu’il me les répétait constamment et que nous avions peu d’accès au monde extérieur pour contrer son emprise sur nous. Excepté pour les moments où il nous accordait un peu d’attention et d’« amour », il n’y avait jamais rien de positif dans ce qu’il nous disait, et cela devenait une partie de nous-même. J’étais tellement sous son influence que si Greg me disait : « le ciel est violet », je regardais le ciel et je me persuadais qu’il était violet. Il ne fallait surtout pas que je voie le ciel bleu—parce que je serais battue. Nos pensées lui appartenaient—pour survivre, nous devions croire tout ce qu’il nous disait.

 

 

FS : Il vous avait programmée… Quand des femmes sont en contact prolongé avec un sociopathe, elles finissent par parler comme lui. Une des raisons pour lesquelles vous êtes revenue plusieurs fois vers lui, c’est parce que, comme vous le dites : « je savais comment vivre comme la « pute » de Greg, je ne savais pas comment vivre ma nouvelle vie à Portland ». Et « les autres filles me manquaient, le sentiment de faire partie du groupe ». Certaines survivantes parlent de l’ennui et des corvées de la vraie vie, du sentiment d’être différente des gens ordinaires etc. Pouvez-vous expliquer pourquoi vous aviez ce sentiment de confort dans le monde de la prostitution et pourquoi vous ne vous sentiez pas à votre place dans la vraie vie ?

WB : Il faut que vous compreniez que, dans la prostitution, plusieurs fois par jour, chaque jour, vous faites face à votre mort. Ca peut être parce que vous êtes poursuivie par la police, ou par votre proxénète, ou parce que vous avez affaire avec un client dangereux. Votre cœur s’emballe, vous avez froid, vous avez chaud : tous les jours, il y a cette intensité, vous êtes confrontée à une situation dangereuse après l’autre. C’est ce qui est normal dans la prostitution. Alors, quand vous sortez de cette vie et que vous essayez de vous intégrer dans le « monde réel »—comme je l’appelle–, il y a ce sentiment de vide : « où est cette intensité, où est ce frisson de risquer sa vie ? » J’avais besoin de ça.

rf_prostitution_wendy_barnes_008Et donc j’ai eu de la chance : j’ai été capable de comprendre que j’avais besoin d’un ersatz et d’un garde-fou, j’ai été capable de comprendre que j’avais besoin de quelque chose d’intense pour remplacer ce sentiment. Je me suis dit : « je vais essayer ça, et on verra si ça marche » : je suis allée à des parcs d’attraction où il y avait les montagnes russes les plus vertigineuses. Je suis montée sur ces montagnes russes—elles étaient terrifiantes. Je me rappelle que je fermais les yeux et je me disais : « c’est stupide, je suis stupide, c’est fou, c’est dingue! » Quand j’étais sur ces montagnes russes, j’avais le vertige, c’était excitant. Et j’ai réalisé à la fin de cette journée que j’avais passé un bon moment, que j’avais rempli ce vide, que j’avais eu ce frisson dont j’avais besoin—en toute sécurité. Et j’allais dans ces parcs d’attraction plusieurs fois par an, pour ressentir ce frisson. Les survivantes doivent trouver un autre frisson quand elles sont sorties de cette vie. Ca peut être d’aller à la bibliothèque et de lire un roman d’horreur qui va vous terrifier ou un roman policier à suspense. Sous quelque forme que ce soit, nous avons toutes besoin de retrouver ce frisson pour pouvoir nous intégrer au monde réel

Qu’est-ce qu’il y d’autre de si dur quand on est dans le monde réel ?  Vous devez comprendre que quand on est dans la prostitution, il y a un certain langage, une façon spéciale de parler, une façon de se comporter avec laquelle on est confortable. La plupart du temps, on utilise beaucoup de mots grossiers Dans ce monde, il y a un gros mot dans chaque phrase. Et quand vous arrivez dans le monde réel, vous parlez à une personne « normale », et un mot sur deux qui sort de votre bouche est une grossièreté, et vous vous entendez parler. Et vous voyez cette expression sur le visage de votre interlocuteur: « qu’est-ce que c’est que cette personne qui parle aussi grossièrement ? D’où sort-elle ? » Quand ça m’arrivait, j’avais honte de moi et je pensais « je ne suis pas à ma place ici ».

Autre problème :  les choses les plus simples pour une personne « normale » peuvent être des obstacles insurmontables pour une survivante. Je suis sortie de la prostitution il y a 16 ans. Une de mes plus grandes peurs, c’est une table dressée dans un restaurant. Où les couteaux et les fourchettes doivent être placés, comment les utiliser correctement…

 

 

FS : Vous avez peur d’utiliser la mauvaise fourchette ?

WB : Pas seulement ça, j’ai peur que si je fais une gaffe, les gens vont me juger. Je ne me sens pas à mon aise dans ce genre d’environnement où je dois porter des vêtements habillés, je ne me sens pas à ma place avec ce genre de personnes qui fréquentent ces restaurants où il y a ces jolies tables avec tous ces couverts.

rf_prostitution_wendy_barnes_009Ils ne vivent pas dans le même monde que moi, ils n’ont pas les mêmes problèmes que j’ai tous les jours : comme d’arriver à payer mes factures…. Si ces gens ne peuvent pas comprendre ma vie actuelle, comment pourraient-ils comprendre ma vie d’avant ?  Ces restaurants chics, ces tables sophistiquées me font peur, m’intimident, c’est quelque chose qui m’est complètent étranger, un monde complètement nouveau. Quand vous avez été pendant longtemps dans la prostitution, vous ne savez pas ce que les choses signifient, vous ne savez pas ce qu’il faut faire, vous ne savez pas comment vous conduire : passer un entretien d’embauche, gérer un compte en banque, payer vos factures. Imaginez que vous déménagiez en Chine sans parler la langue, sans rien savoir de la culture de ce pays, ni comment vous y comporter, et vous aurez une idée de ce que c’est, pour une survivante, de sortir de la prostitution et d’essayer de trouver sa place dans le monde réel.

 

 

FS : Les choses que vous mentionnez—comme déposer un chèque sur un compte en banque—peut-être semblent-elles si compliquées parce que c’était Greg qui s’en chargeait pour vous, vous n’aviez pas à faire ces corvées quand vous étiez avec lui ?

WB : Oui, il contrôlait tout, on ne pouvait rien faire sans sa permission, tous les jours, il me disait : « voilà ce que tu devras faire aujourd’hui ». Et les chèques, on n’en voyait presque jamais : tout était cash, que du cash.

 

 

FS : Vous dites que vous avez laissé Greg violenter des jeunes filles pendant des années : vous étiez une victime mais vous étiez aussi sa complice : vous étiez la « bottom bitch » (NDLT : la prostituée la plus ancienne qui supervise les autres).  Pourquoi est-ce que des victimes de la prostitution deviennent les complices de leur proxénète et même deviennent elles-mêmes proxénètes ?

WB : Dans mon cas, et celui de pas mal d’autres, voilà comment cela pouvait arriver : quand Greg amenait une nouvelle fille,  elle avait habituellement environ quinze ans. C’est une fugueuse, on lui a dit qu’elle pouvait gagner beaucoup d’argent en se prostituant. Elle ne s’est jamais prostituée, c’est la première fois. Elle peut aller dans la rue et se prostituer, ou je peux lui arranger des passes avec certains de mes clients réguliers et la laisser « travailler » chez moi où elle sera plus en sécurité parce que je serai dans l’appartement. Je me souviens d’avoir été comme cette fille, je m’inquiète pour elle, je ne veux pas qu’elle soit toute seule dans la rue pour sa première fois, je ne vois pas d’autres options—quand vous êtes dans ce monde, vous subissez un lavage de cerveau si total que ça ne vous vient même pas à l’esprit qu’il y a d’autres options. Donc il n’y a que deux options : ou je la laisse aller toute seule dans la rue pour sa première nuit, et elle risque d’être tuée, braquée ou violée, ou je lui fais rencontrer des clients que je connais, ça se passe chez moi, et elle gagne l’argent dont elle a besoin pour que son proxénète soit content. La rue, c’est brutal, je sais ce que c’est d’être dans la rue, donc évidemment, je préfère qu’elle « travaille » chez moi. Et voilà : aux yeux de la loi, je suis une proxo. Je ne réalise pas que je suis une proxénète, je ne me vois pas comme proxénète. J’ai juste eu peur pour elle, j’ai juste essayé de l’aider, faire ce qui est mieux pour elle.

Il y a une ligne entre le bien et le mal qui devient floue quand vous êtes dans la prostitution, et ça vous prend beaucoup de temps, même quand vous êtes sortie de cette vie, pour comprendre que vous étiez proxénète. C’est mal, mais certaines filles disent : « j’essayais juste de les aider, je n’ai rien fait de mal ». Des années après être sortie de cette vie, je peux maintenant dire à cette fille : « si ! Vous avez fait quelque chose de mal, même si je comprends que vous deviez le faire à ce moment particulier ». Beaucoup de survivantes tiennent ce discours : « j’étais une victime, je n’avais pas le choix » et je comprends ça. Mais cette ligne entre le bien et le mal, elle ne doit plus être floue, et pour trouver sa place dans le monde réel, on doit assumer : « j’ai fait ça, et c’est mal ! »

 

 

FS : Et cela requiert beaucoup de courage pour le reconnaître. Vous décrivez Greg comme un sociopathe qui battait « ses filles » sans raison, et à certains moments, se vantait d’avoir fait un pacte avec le diable. Considérez-vous que les proxénètes sont d’abord des sociopathes, et est-ce que c’est l’explication définitive de leur extrême violence envers les femmes ?

WB : Oui ! Quand j’étais dans la prostitution, je ne savais pas ce qu’était un sociopathe ; mais quelques années plus tard, quand j’étais à l’université, quelqu’un a prononcé le mot « sociopathique » devant moi.  Je l’ai cherché. Quand j’ai lu la description, j’ai vu que c’était Greg tout craché, c’était 100% Greg ! Un sociopathe est totalement incapable d’aimer ou de se soucier de qui que ce soit, tout chez lui est un jeu de manipulation pour obtenir de vous ce qu’il veut, toutes les personnes dans leur vie ne sont que des pions, qu’ils déplacent, qu’ils manoeuvrent, qu’ils dirigent, qu’ils sacrifient, pour qu’ils puissent gagner—ils doivent toujours être les gagnants partout et à n’importe quel prix. C’est ce qu’est Greg, et c’est ce que sont tous les proxénètes. Tous les proxénètes et tous les trafiquants de femmes sont des sociopathes. Certaines personnes pensent qu’ils sont nés comme ça, mais je me demande : si un homme « normal » entre dans ce « jeu », que ce soit suite à des pressions de son entourage, ou pour d’autres raisons, est-ce qu’il devient un sociopathe ? Peut-être qu’ils n’étaient pas sociopathes quand ils étaient jeunes mais quand ils entrent dans cette vie, ils sont obligés de le devenir pour pouvoir vivre avec ce qu’ils sont devenus…

 

 

 

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