FEMEN :  LE CAUCHEMAR DES INTEGRISTES

INTERVIEW DE PAULINE HILLIER

Par Francine Sporenda

Pauline Hillier naît en Vendée en 1986 et grandit dans une famille de la classe moyenne de tradition chrétienne. Sa méfiance à l’égard de la religion commence dès son plus jeune âge, dérangée par les confessions forcées avec le prêtre de son église et les leçons morales de la catéchèse. En grandissant, elle développe son esprit critique et renonce définitivement à la religion. Après des études d’arts du spectacle et de gestion culturelle, elle s’expatrie deux ans à Barcelone où elle écrit son premier roman. Là-bas, elle est fortement marquée par le mouvement des Indignés et fait grâce à lui ses premières gammes d’activiste de rue. En 2012, quelques mois après son retour en France, elle s’engage dans le mouvement Femen et emménage rapidement dans son quartier général auprès d’Inna Schevchenko. Elle participe à de nombreuses actions et en particulier à l’action retentissante dans l’église Notre-Dame lors des débats sur le mariage pour tous. En 2013, elle mène avec deux autres militantes la première action de Femen dans un pays musulman, devant le palais de justice de Tunis, pour demander la libération d’une sympathisante tunisienne. Elle est brutalement arrêtée et condamnée à quatre mois de prison. Elle sera libérée au bout d’un mois de détention dans des conditions difficiles, après avoir subi de nombreuses humiliations et privations. En 2013, le quartier général de Femen prend feu durant la nuit, Pauline Hillier, surprise dans son sommeil, échappe de justesse aux flammes. Les circonstances exactes de l’incendie ne seront jamais déterminées. En quatre ans, elle participe à une vingtaine d’actions et est arrêtée dans six pays. Pauline Hillier est auteure de « A vivre couché » aux éditions Onlit, contributrice au « Manifeste Femen » aux Editions Utopia, contributrice à « Rebellion » aux Editions des Femmes et vient de publier « Anatomie de l’oppression » avec Inna Schevchenko (Seuil).

F : Pourquoi considérez-vous que les femmes qui portent le voile en Occident sont une minorité privilégiée?

PH : Parce qu’elles ont la possibilité de le retirer dès demain si elles le souhaitent : c’est un vrai privilège. Malheureusement, l’écrasante majorité des femmes voilées dans le monde n’ont pas cette chance. Celles qui font le choix de le porter dans des pays où elles n’y sont pas forcées ne doivent pas invisibiliser les millions d’autres, qui y sont contraintes par la loi (Iran, Arabie Saoudite, Afghanistan..) ou par la force (dans le secret des familles partout dans le monde). Je dirais même que, d’une certaine manière, elles leur portent un coup terrible. Evidemment, ces avocates du foulard islamique ne trouvent pas de femmes voilées de force pour les contredire sur les plateaux de télévision : je doute que les pères ou maris qui forcent leurs filles ou épouses à se voiler les autorisent ensuite à venir en témoigner dans les médias… Dans certains pays, des femmes sont battues ou tuées si elles retirent leur voile, ça me paraît irresponsable et cynique de vouloir en faire ici un symbole de liberté.

F : Vous êtes contre les lois anti-burkini: « on ne combat pas l’intégrisme par la dictature », dites-vous. Pourtant des lois anti-burka ont été prises dans différents pays, européens et musulmans. Qu’en pensez-vous?

PH: La burka dissimule le visage de celle qui la porte. A priori, elle n’a pas été interdite pour des considérations féministes mais pour des raisons de sécurité. Tout citoyen doit pouvoir présenter son visage aux autorités en cas de contrôle d’identité. Le moindre contrôle de pass Navigo peut de fait poser problème avec une burka. Par ailleurs, le voile intégral pose aussi des problèmes de sécurité pour, par exemple, la conduite de véhicules qui exige une bonne visibilité. Officiellement en France, les dissimulations du visage sont interdites parce qu’elles « peuvent constituer un danger pour la sécurité publique et méconnaissent les exigences minimales de la vie en société », donc ça n’est pas son caractère inhumain et anti-femme qui est visé.

Le burkini ne cache pas le visage de celle qui le porte et ne peut donc pas tomber sous le coup de cette interdiction (1). Nous ne défendons pas l’objet en lui-même, qui est pour nous un symbole d’oppression religieuse sexiste, mais nous ne pouvons pas pour autant cautionner des méthodes brutales et humiliantes tels que les arrêtés municipaux et les interpellations sur la plage de femmes qui ne sont certainement pas des criminelles !

F :  Vous êtes contre le voile avant 16 ans et vous considérez que le voile des fillettes participe d’une « culture de la pédophilie ». Pouvez-vous expliquer pourquoi?

PH : Dans l’absolu, je serais même contre l’adhésion à une religion avant 16 ans. En France il n’est pas possible d’adhérer à un parti politique avant cet âge puisqu’on considère qu’un enfant n’a pas la maturité et le libre arbitre suffisants pour faire des choix idéologiques délibérés. J’ai conscience que c’est utopique mais ça devrait être la même chose pour les religions, qui relèvent elles aussi d’une adhésion idéologique. Par ailleurs, le voile est censé soustraire les femmes aux regards concupiscents des hommes. Voiler la tête d’une petite fille de 5 ans, c’est donc admettre, et même suggérer qu’elle est une source de désir sexuel. Ca me parait complètement détraqué. En Iran, une nouvelle loi interdit même aux petites filles de faire du vélo en public. Enfourcher sa bicyclette devient un acte suggestif ! Quel genre de malade faut-il être pour avoir des idées pareilles ? Un pédophile en puissance.

F :  Vous notez que le droit des femmes à s’habiller comme elles veulent est en train de reculer: le topless a disparu, les femmes en tenues estivales sont victimes d’agressions. Pouvez-vous commenter sur cette régression de la liberté vestimentaire des femmes?

PH : C’est un des paradoxes de nos sociétés contemporaines, y compris, et peut-être même surtout en « terre religieuse ». La face jour vante les mérites de la femme pudique, «qui se respecte », et la face nuit consomme, comme dans une boulimie frénétique, toute la junk-food de l’industrie du sexe. Les femmes sont prises entre le marteau et l’enclume, avec d’un côté une société qui les hypersexualise, et de l’autre des religions hypocrites qui veulent leur imposer leur idée de la bienséance. La vêtir ou la dévêtir, finalement ça revient au même : il s’agit d’exercer un contrôle autoritaire de son anatomie pour la posséder.

F : Vous dites que « les femmes sont au centre du combat entre conservatisme et progressisme ». Pourquoi l’enjeu du contrôle et de la fertilité des femmes est-il si important pour les intégristes religieux? »

Ph : Le pouvoir de donner la vie est le seul pouvoir qui leur échappe, il faut donc trouver des moyens annexes pour le contrôler. Les religions veulent s’arroger des droits sur le contrôle de la natalité, de la descendance, de la perpétuation de l’espèce. Rien ne doit entraver la volonté masculine de procréation, et la femme n’est que son incubateur externe. Le contrôle de la contraception et la restriction de l’IVG lui permettent d’avoir une prise autoritaire sur la natalité. Le ventre des femmes, comme chacun de ses organes, doit être maîtrisé, pour garantir aux hommes les pleins pouvoirs, dans tous les domaines.

F :  Les Femen ont été accusées de racisme et de colonialisme pour avoir organisé des actions dans des pays musulmans. Que répondez-vous à cela?

PH : Le combat pour les droits humains ne connait pas de frontières. Les femmes «arabes » sont autant dignes de notre considération et de notre solidarité que les femmes européennes, américaines, africaines ou asiatiques. Nous ne nous sommes jamais exprimées « au nom » des femmes musulmanes, nous avons exprimé une solidarité féministe, tout comme les Femen ukrainiennes l’ont fait avec les Françaises à leur arrivée à Paris, sans que personne ne s’en offusque (hormis l’extrême-droite ultra-nationaliste). Pourquoi cela choque dès lors qu’on traverse la Méditerranée ? Femen est un mouvement international et universaliste, si nous menons des actions partout dans le monde, pourquoi pas en « terre d’Islam » ? Au nom de quel particularisme ? Nos difficultés quotidiennes ne sont peut-être pas les mêmes aujourd’hui, mais l’objectif pour demain est le même partout et pour toutes : la liberté et l’égalité. Comparer l’espoir universaliste au crime colonial est une absurdité intellectuelle.

F : Vous écrivez que « le blasphème est pour nous l’expression la plus pure de la liberté d’expression ». Que répondez-vous à des musulmans ou des catholiques qui se disent offensés par vos attaques et critiques de leur religion?

PH : Les croyants doivent apprendre à faire la différence entre le dogme auxquels ils adhérent et leur propre personne. Nous n’avons jamais attaqué des croyants, nous avons toujours visé le dogme ou l’institution. Si quelqu’un me dit que le féminisme, c’est de la merde, bon ça ne me plait pas vraiment mais c’est son opinion, il est libre de le penser et de le dire. Je suis libre de lui répondre. Nous sommes libres d’en débattre. Par contre s’il me dit que je suis une merde, je peux légitimement me sentir offusquée. La nuance est fondamentale. Aucun dogme n’est exempt de critiques, de débats, de controverses, de moqueries ou même de provocations. Si les croyants ont convenu entre eux de règles cultuelles à observer, comme celle de respecter tout ce qu’ils considèrent comme «sacré», ils ne peuvent pas pour autant les imposer à l’ensemble de la société. Moi, je n’ai pas signé de contrat. Le blasphème est une pure invention religieuse, ça n’est pas une règle républicaine. Dans notre république, c’est la liberté d’expression qui est sacrée. 

F : Les Femen ont été diffamées, harcelées sur le net et ont subi plusieurs agressions graves de la part des cathos tradis, GUD etc. En particulier, elles reçoivent constamment des menaces de viol qui témoignent de l’obsession des religieux pour le sexe et le corps des femmes. Pourquoi cette haine viscérale des intégristes religieux et de l’extrême-droite pour les Femen?

PH : Parce que nous sommes un des seuls groupes militants aujourd’hui à pointer du doigt leurs dérives intégristes et à oser se confronter à eux sur le terrain. De plus, nous incarnons la figure de tout ce qu’ils nient et exècrent : des femmes libres, affranchies de leurs morales religieuses et de leurs sceaux identitaires. La Femen est l’antithèse de leur vision de la femme soumise et offerte. Comble de la torture, ils ne parviennent pas à la maîtriser et à la faire taire. La colère les pousse à verbaliser cette frustration: ils menacent de la violer, pour la soumettre de force (par le vagin épicentre de sa féminité) à leur autorité masculine. Mais nous sommes tout de même fières d’incarner leur pire cauchemar, c’est la preuve que nous sommes efficaces.

Mots-clés : burka, burkini, voile, blasphème, intégrisme, féminisme, universalisme.

 

Les opinions exprimées dans les interviews publiés sur ce site ne reflètent pas nécessairement celles de Révolution féministe.

(1) Révolution Féministe est favorable aux arrêtés anti-« burkini » et a lancé une pétition pour l’interdiction du « burkini » tout en publiant un article sur le sujet.

 

 

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