PAR ANONYME

Si vous pensez que vous ne pouvez échapper à une situation, vous faites tout pour la rendre agréable. Arriver à s’accommoder ainsi d’une situation misérable est un processus insidieux. En ce qui concerne la prostitution, si celles qui y entrent ont été pendant des années négligées émotionnellement ou socialement, traitées avec ambivalence ou indifférence et/ou carrément violentées, le terrain psychologique pour des attentes réduites a été préparé.

Avant d’entrer dans la prostitution, mon expérience limitée de la sexualité était vraiment désolante. Quand j’avais dix-sept ans, juste un an avant d’entrer dans la prostitution, j’ai été violée, violée par un homme lors d’un rendez-vous. Droguée et humiliée par un homme deux fois plus âgé que moi. Le lendemain matin, quand je me suis réveillée sur le sol de son appartement—lui dans le lit—il s’est moqué de moi alors que j’essayais de me rhabiller et d’avoir l’air présentable ; puis il s’est tourné sur le côté et il s’est rendormi.

Entrer dans la prostitution, c’était la conséquence de ça : parce que, pour moi, les relations sexuelles homme-femme, c’était ça. C’était ça, le sexe. Aussi humiliant que ce soit de l’admettre maintenant, quand mes premiers clients m’ont donné de l’argent, m’ont fait des compliments et m’ont traitée avec une sorte de politesse superficielle, je me suis sentie respectée et appréciée. Mais si la prostitution m’a semblé ok, c’est parce que je la comparais à être violée, et qu’en plus, mon violeur se soit moqué de moi et de ma détresse. J’avais mis la barre très bas.

Bien sûr, ceux qui défendent l’industrie du sexe le font souvent en défendant les clients, en les décrivant comme des types gentils et corrects. Mais leur définition de la correction des clients est basée sur des caractéristiques superficielles, pas sur des comportements et des attitudes fondamentaux. Un homme, souvent marié et père de famille, peut louer une femme, ne pas se soucier de ce qui amène cette femme à échanger du sexe contre de l’argent, ni d’où elle sort, et obtenir une gratification sexuelle sachant qu’il y a une quasi-certitude qu’elle le fasse parce qu’elle n’a pas le choix, où même que ça lui est pénible –et faire comme si comme si tout ça n’existait pas. Ces attitudes fondamentales sont dissimulées sous des formes de politesse extérieures qui ne coûtent rien à utiliser.

Quand les prostituées défendent les clients, elles défendent ces attitudes superficielles, de la même façon qu’une épouse qui subit régulièrement des violences psychologiques et est contrôlée ou battue compensera ces agressions en se disant –et en disant aux autres– qu’il y a eu ces fois où il lui a acheté des fleurs, ou fait des câlins, ou qu’il l’a aidée pour les tâches ménagères. J’entends ces excuses à chaque fois que je rencontre une prostituée qui va s’attarder en détail sur toutes les bouteilles de vin qu’un client lui a payées, ou tous les compliments sur sa beauté qu’il lui a faits. Ou quand une prostituée décrit ainsi les habitudes de son meilleur client : « oh j’ai ce type qui me paie mille Livres juste pour parler ! »

Dans les relations de leurs expériences avec les clients qu’elles racontent à elles-mêmes et aux autres, elles préfèrent citer l’exceptionnel, le rare, le moins dommageable et le plus glamour. Dans un documentaire récent de la BBC sur la zone de prostitution libre à Leeds, où une prostituée polonaise a été récemment assassinée, une jeune femme toxicomane accro aux drogues de classe A qui devait faire le trottoir pour nourrir son addiction a fait ce genre de récit sur son meilleur client. Cela m’a frappée que, même dans une situation aussi désespérée où sa vie était constamment menacée, même sur le trottoir, une jeune prostituée sortait quand même le cliché : « le travail sexuel, c’est génial ».

C’est le cas à tous les niveaux de l’industrie du sexe. J’ai travaillé dans la prostitution d’intérieur à un moment où internet facilitait la publicité pour la prostitution, et où d’ex-pensionnaires de bordels réinventaient leur image et se présentaient comme « escorts haut de gamme »,  « courtisanes » et « femmes dommes ». Mais aussi glamour que soient les appellations qu’elles se donnaient, ces récentes « businesswomen » devaient toujours travailler dans des appartements miteux, devaient toujours prendre des drogues pour pouvoir fonctionner et voyaient toujours les mêmes clients qui fréquentaient aussi les bordels bas de gamme et les prostituées de rue. Les mêmes clients qui leur mettaient la pression pour qu’elles consentent à des prestations dangereuses, douloureuses et inconfortables et s’estimaient roulés si elles refusaient : « vous êtes la prostituée la plus chère de la ville, vous devriez accepter de faire telle ou telle pratique sexuelle, vous êtes une arnaqueuse! »

Ces femmes que je connaissais, elles venaient de milieux défavorisés, avaient grandi dans des HLM ou des familles d’accueil, et elles voyaient le fait d’être « escort » et de gagner un salaire correct– mais pas exceptionnel– comme faisant d’elles des modèles de réussite. Quand j’ai fait un bref passage dans le mouvement « Sex Work Is Work », j’ai constaté que beaucoup de femmes engagées dans ce mouvement insistaient sans arrêt sur le fait qu’elles n’étaient pas des victimes et qu’elles étaient terrifiées qu’on les voie comme telles. Elles avaient souvent des diplômes et avaient essayé de lancer leur petite entreprise, ou de devenir des personnalités médiatiques. Ce mouvement qui rejetait le modèle nordique, il m’a semblé qu’il se construisait sur les anxiétés compréhensibles de femmes qui s’étaient fait piéger dans le cul de sac de la prostitution.

La vérisimilitude, c’est un terme souvent utilisé dans la critique théâtrale : c’est quand une pièce ou un film peut induire dans l’audience le sentiment qu’ils sont en train de faire l’expérience de quelque chose de bien réel, malgré l’artifice évident du rideau et de l’écran. Dans la prostitution comme ailleurs, le fait que nous puissions si facilement être séduits par des choses fausses et des illusions et rester dans l’ignorance volontaire ne peut être ignoré.

Cela m’a pris un moment pour prendre un recul objectif vis-à-vis de l’industrie du sexe et pouvoir la voir plus clairement. Mais si vous êtes accro au déni, il faut que les choses deviennent vraiment graves pour en arriver là. Finalement, j’ai été obligée de voir que, tant que j’ai été engagée dans la prostitution, j’avais rejeté tout ce qui existait en dehors d’elle. Amis, loisirs, valeurs et opinions. J’ai réalisé que j’étais devenue anxieuse, déprimée, me détestant moi-même, sujette à des crises de panique et que ma vie se réduisait à boire pour pouvoir supporter la prostitution, et à me prostituer pour pouvoir me payer à boire. J’ai vu que je ne me souciais plus du tout de moi, de ma sécurité et de ma santé et que j’avais perdu tout intérêt à mes yeux.

J’ai vu des amies prostituées qui semblaient auparavant raisonnablement équilibrées avoir des dépressions nerveuses massives et se mettre en rage à la plus petite vexation ou contrariété. Cette incapacité croissante à gérer leurs rapports sociaux me semble avoir pour origine les années pendant lesquelles les limites entre elles et le monde extérieur ont été presque inexistantes : le fait de ne pas avoir le pouvoir de discriminer, de décider de qui pourrait les toucher, de qui pouvait utiliser leurs corps. Une amie a injecté de l’eau de Javel dans son vagin, elle croyait que les yeux des clients lui lançaient des poignards, et finalement, elle a juste disparu. Etre confrontée à ces détresses me forçait à confronter la mienne. Ces détresses que l’industrie cachait sous le glamour, la « liberté sexuelle » et le « choix ».

Après m’être dangereusement approchée de l’idée du suicide, j’ai décidé d’essayer de m’échapper. C’était mon moment « dos au mur ». Mais j’avais un appartement dont je devais payer le loyer, des dettes qui s’accumulaient, une anxiété si sévère que je ne pouvais même pas monter dans un bus ou rentrer dans une boutique. Touchant le fond du désespoir, j’ai contacté une œuvre supposée aider les femmes prostituées à sortir de la rue, mais ils n’avaient ni le financement ni les locaux pour faire quoi que ce soit d’autre que de m’écouter pleurer au téléphone.

C’est à ce moment que j’ai compris que mon adhésion à la politique du ‘’donnez-nous des droits, ne nous sauvez pas » qui est celle des mouvements anti-modèle nordique avait été très mal avisée. Je m’étais activement opposée au modèle nordique—qui, lui, procure vraiment des moyens de sortir de la prostitution et soutient celles qui veulent le faire—parce que, psychologiquement, je voulais absolument défendre l’image de l’industrie du sexe. Parce que je ne voulais pas être une victime, que je croyais à tort que si je m’avouais à moi-même que j’étais une victime de l’industrie du sexe, cela faisait de moi une personne faible, pathétique et stupide. Et pas simplement une personne qui avait été violée, qui avait perdu tout sens de son autonomie personnelle, qui avait été trompée par la propagande multiforme de l’industrie du sexe–quelqu’un qui, finalement, essayait juste de survivre.

Au XIXème siècle, la réformiste sociale et proto-féministe Josephine Butler a essayé d’abolir la prostitution des enfants (c’est-à-dire l’industrialisation du viol des enfants) et de faire abroger le Contagious Disease Act qui permettait d’arrêter toutes les femmes supposées être des prostituées et de les soumettre de force à un examen médical. Elle a été la cible d’une vive opposition de la part de l’équivalent du lobby de l’industrie du sexe de son époque, essentiellement un groupe de prostituées qui croyaient à tort que cette loi légitimait leur industrie. Toutes les autres prostituées et les femmes non engagées dans cette activité ont été utilisées comme caution dans le but de légitimer ce commerce et d’occulter ses dommages. Heureusement, c’est Josephine et non le groupe de prostituées fourvoyées qui ont gagné, et la prostitution des enfants est devenue illégale.

Quand j’étais dans l’industrie du sexe, la position pro-prostitution que j’ai prise n’était pas basée sur la réflexion ou l’examen, mais sur le besoin de légitimer ce que je voyais comme ma décision, et même ce que je percevais comme mon identité. Quand on parle à des prostituées en exercice qui rejettent le modèle nordique, on se heurte aux mêmes anxiétés et aux mêmes peurs, aux mêmes attitudes défensives intériorisées. J’entends même des femmes qui disent que c’est leur sexualité, leur orientation sexuelle, d’être totalement non-  discriminantes sexuellement, d’aimer être un instrument pour l’usage des autres, d’être à peine capable de dire non. Elles disent « je suis une adulte », comme si ce fait faisait disparaître votre responsabilité envers les autres. L’homme qui franchit la rambarde du Bristol Bridge et qui s’apprête à sauter est aussi un adulte– mais on se précipite quand même pour l’en empêcher.

Autrefois, c’était normal en Grande-Bretagne qu’un officier de police qui était appelé à intervenir dans une situation de violences conjugales ne puisse pas effectuer une arrestation si la victime—habituellement une femme—décidait de ne pas porter plainte. Mais maintenant, nous comprenons mieux les violences conjugales, nous comprenons la tendance qu’ont les victimes à nier ou minimiser les abus qu’elles subissent, par souci de leur survie, parce que partir leur fait peur, ou parce qu’elles persistent à aimer inconsidérément leur agresseur. Et c’est pour cela, et parce que de très nombreuses femmes prises dans ces situations sont assassinées, que la loi a été changée et que la police peut agir maintenant à la place des victimes.

Version originale anglaise https://nordicmodelnow.org/testimonial/anonymous/

Traduction Francine Sporenda

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