Par Francine Sporenda

L’argument de la pulsion sexuelle incontrôlable est un cliché central du discours de justification et d’excuse des violences masculines.  S’il ne s’agit que de répondre à la question : « les pulsions sexuelles masculines sont-elles vraiment incontrôlables ? », la réponse est évidente et immédiate : non, elles ne le sont pas. Parce que—à moins d’être fous, ou ivres– les hommes ne violent pas les femmes lorsque les conditions extérieures ne sont pas propices et qu’ils ne sont pas quasi-certains de l’impunité (ou croient l’être) : ils ne violent pas en public, que ça soit au restaurant, au travail, dans une gare, ou dans un grand magasin. Le passage à l’acte d’un violeur survient suite à une évaluation des risques et des chances de succès—il faut qu’il y ait absence de témoins (sauf si complices), faiblesse physique relative de la cible, qu’elle soit incapacitée par alcool ou drogue etc. Si le risque est trop grand, le passage à l’acte est suspendu. D’ailleurs, l’argument de la pulsion incontrôlable est tout aussi invalide dans le cas des hommes qui battent leur compagne : à les en croire, quand ils sont en colère après elle, ils ne peuvent pas se retenir de la frapper, mais ils le peuvent quand il s’agit de leur patron. Le viol n’est pas le résultat d’une pulsion mais d’un calcul voire d’une stratégie.

Ce qu’il est nécessaire d’analyser plus en détail par contre, c’est le rôle que joue cet argument rebattu dans le discours patriarcal, et quels messages il véhicule quant à la sexualité masculine.

Affirmer que les pulsions sexuelles masculines sont incontrôlables, c’est d’abord poser un énoncé paradoxal : c’est suggérer à la fois que ces pulsions sexuelles sont hautement dangereuses, asociales, voire criminelles et pourtant qu’elles ne peuvent pas/doivent pas être réprimées : c’est mal, mais on ne peut rien y faire, boys will be boys. Pas question donc de vraiment punir le viol, l’inceste et la pédophilie, tout au plus peut-on canaliser ces « pulsions » vers la prostitution qui, dans le discours patriarcal traditionnel, existerait justement pour préserver les femmes et les enfants du viol. Ce qui est fallacieux, vu que non seulement la preuve de cette soi-disant réduction des viols par la prostitution n’a jamais été apportée mais qu’au contraire diverses études indiquent qu’en règle générale, ce serait dans les cultures où il y a le plus de prostitution qu’il y a le plus de viols. En tout cas, il n’existe aucun autre crime—meurtre, vol, etc. –dont le discours dominant dit : c’est un crime qui ne doit pas être puni, c’est un «crime acceptable ».

« TOUS DES VIOLEURS »

Qui plus est, ce sont les hommes patriarcaux eux-mêmes qui se décrivent comme des prédateurs et des criminels sexuels en puissance, c’est la virilité elle-même qu’ils posent comme foncièrement sauvage, amorale et au-dessus des lois. Et ils nous disent qu’il ne faut pas essayer de réprimer leurs pulsions parce que ça serait impossible : ces pulsions sont naturelles, biologiques, hormonales, et on ne peut pas aller contre la nature.

Que ces pulsions soient présentées par le discours patriarcal comme « naturelles » vise à les faire passer, au même titre que les autres pulsions naturelles—manger, boire, etc–pour des besoins physiologiques vitaux dont la satisfaction est impérative, sinon la survie des individus empêchés de les satisfaire serait mise en péril. Les hommes aiment insister sur le fait que la non-satisfaction de leurs pulsions sexuelles est douloureuse (le syndrome des « couilles explosives ») et entraînerait dépérissement physique, troubles psychologiques et dépression. Cette assimilation des désirs sexuels masculins à des besoins vitaux est reçue comme une telle évidence dans le discours dominant qu’elle justifie la création d’un « service sexuel » (en clair mise à disposition gratuite de prostituées) payé par les contribuables dont devraient pouvoir disposer les individus invalides de sexe masculin.  Dans cet argumentaire justifiant la mise à disposition de prostituées pour les invalides, la pulsion sexuelle masculine n’est plus simplement naturalisée, elle devient médicalisée, elle relève d’un droit à la santé : qui oserait refuser à un mâle en souffrance des prestations sexuelles qui lui sont quasiment prescrites par un médecin ?

(Suzzan Blac)

Cet argument des pulsions sexuelles incontrôlables opère en fait la naturalisation d’une construction sociale ; le désir masculin est naturalisé en besoin pour lui conférer une évidence indiscutable. En règle générale, les dominants naturalisent les éléments fondateurs de leur domination pour occulter son historicité et la faire apparaître comme inchangeable.

Qui, devant une telle urgence sanitaire, oserait rappeler qu’éjaculer n’est pas un besoin, et qu’aucun homme n’est jamais mort de chasteté ? Et que, même si l’on admet l’hypothèse non-scientifique qu’une vidange régulière des testicules est nécessaire à la bonne santé masculine, tous les hommes, peuvent effectuer eux-mêmes cette vidange, y compris les invalides—à moins qu’ils ne soient amputés des deux mains ?

Mais non, pour que les hommes se portent bien, ils doivent impérativement éjaculer dans des orifices corporels—vagin, bouche ou anus—et pas dans n’importe quels orifices, pas dans des orifices masculins, uniquement et exclusivement dans des orifices féminins. Bien que les individus de sexe masculin possèdent deux orifices parfaitement identiques aux orifices féminins, il est hors de question pour les hommes hétérosexuels d’envisager qu’ils puissent servir à la satisfaction de leurs pulsions : seuls les orifices féminins sont sexualisés, alors que les orifices masculins échappent à cette sexualisation. Entre parenthèses, un intervenant sur Facebook parlait de « sanctuarisation du vagin » à propos d’une dénonciation féministe de la notion de « devoir conjugal » : selon lui, les femmes ne devraient pas faire tant d’histoires quand elles sont contraintes à des relations sexuelles non désirées. En fait, s’il y a des orifices qui sont sanctuarisés, ce n’est pas le vagin des femmes –mis à disposition des hommes par le mariage, la prostitution, la pornographie, le viol, la pédophilie, et l’inceste— mais ceux des hommes hétérosexuels, dont le refus de se laisser pénétrer est aussi obsessionnel que leur exigence de pénétrer les femmes de toutes les façons possibles.

La notion de pulsion incontrôlable sert surtout à déresponsabiliser les hommes : par cette affirmation d’incontrôlabilité, les hommes disent : quoi que nous fassions, aussi atroces que soient les crimes sexuels que nous commettons, nous ne saurions en être tenus pour responsables: « c’est pas nous, c’est nos pulsions ».  Pulsions dont les hommes peuvent de plus rejeter la responsabilité sur les femmes—voire les petites filles— en les faisant passer pour des allumeuses et des tentatrices.

Enfin, il y a la menace implicite que contient la notion de « pulsion incontrôlable » : si ces pulsions sauvages et asociales et pouvant être dirigées vers n’importe quelle cible ne sont pas assouvies, elles constituent un danger pour l’ordre public. En filigrane se profile le fantasme de hordes d’hommes en rut qui se répandraient dans les rues, agressant sexuellement tout ce qui leur tomberait sous la main, y compris des filles et des femmes dites « respectables », attentant ainsi à la propriété des autres dominants, ou même s’en prenant aux dominants eux-mêmes.

Pour toutes ces raisons, les pulsions sexuelles incontrôlables seraient donc un donné inchangeable, une caractéristique définissante de la masculinité que l’on devrait accepter sans discuter et dont on ne pourrait au mieux qu’organiser la satisfaction de façon à ce qu’elles ne perturbent pas trop l’ordre social. Ceci impliquant bien entendu que les femmes devraient se résigner à être violées à volonté par les hommes puisque que ces pulsions sont plus fortes que tout, et que rien ne peut y faire obstacle : inutile de résister, soumettez-vous au droit d’accès sexuel masculin, c’est la nature qui veut ça, votre destin inévitable est d’être pénétrée. « Biology is destiny » disait Freud…

(Suzzan Blac)

PULSIONS A GEOMETRIE VARIABLE

Sauf que ces pulsions masculines non-contrôlables/non réprimables ne le sont pas pour tous les mâles : on observe que des comportements sexuels délictueux ou criminels seront réprouvés et sévèrement punis si les perpétrateurs appartiennent à certaines catégories sociales, en particulier les catégories racisées et/ou économiquement défavorisées. Il est intéressant de noter à ce sujet que, dans l’Amérique sudiste esclavagiste, les cas d’esclaves noirs ayant violé des blanches (femmes et filles de leurs maîtres) avec qui pourtant ils vivaient côte à côte en tant qu’esclaves de maison sont presque inconnus (le fantasme des noirs violeurs de femmes blanches ne s’étant vraiment développé que suite à l’abolition de l’esclavage pour dénoncer comme dangereuse la liberté accordée aux hommes noirs).  Et s’il y a une certaine tolérance (par solidarité masculine) envers les pulsions sexuelles des hommes appartenant à ces catégories dominées, ce n’est qu’à condition qu’elles prennent pour cible des femmes appartenant à leur classe sociale ou à leur groupe « ethnique ». Mais si ces pulsions sexuelles venaient à s’épancher sur des épouses ou filles d’hommes de catégories dominantes, elles devront être contrôlées et sévèrement punies. Par contre, on observe que les hommes riches et puissants peuvent commettre des crimes et délits sexuels sans qu’il en résulte pour eux aucune conséquence pénale, voire même sociale—l’exemple de Polanski, de Tron, de Baupin et de DSK est là pour nous le rappeler.

 Et bien entendu, seules les pulsions sexuelles masculines sont incontrôlables. Quand il s’agit des femmes, leurs désirs sexuels ne sont jamais présentés comme des « besoins » ou des « pulsions » qui ne doivent pas être contrôlés, au contraire, tout est fait pour contrôler la sexualité féminine dans la plupart des cultures.

 En fait, les pulsions masculines ne sont pas incontrôlables, elles sont simplement incontrôlées et elles ne sont incontrôlées que parce que ceux qui détiennent le pouvoir ne l’utilisent pas pour se contrôler eux-mêmes mais pour contrôler ceux qu’ils dominent. Si les dominé-es ont intégré très tôt qu’ils ne peuvent pas obtenir ce qu’ils veulent, doivent accepter de vivre dans la frustration et réfréner leurs « pulsions » parce que sinon, ils risquent de s’attirer de graves ennuis, les dominants, eux, peuvent par contre « jouir sans entraves » : les instruments de contrôle sexuel et social –lois et normes—qu’ils élaborent ne s’appliquent pas à eux. Les désirs sexuels présentés comme des besoins impérieux et non négociables sont caractéristiques de la sexualité de dominant : seuls les désirs des dominants sont des ordres. Etre dominant, c’est pouvoir faire passer ses désirs pour des besoins et ses besoins pour des droits. La notion de « droits sexuels » étant évidemment irrecevable puisque la sexualité implique une interaction avec un partenaire :  il ne peut pas plus y avoir de « droit sexuel » qu’il n’y a de « droit à l’esclavage », parce qu’il ne peut y avoir de droit à disposer d’autrui.

Les pulsions sexuelles ne sont donc contrôlables et réprimables que chez les dominé-es. Et les femmes étant la catégorie la plus dominée depuis des milliers d’années, on peut poser que plus une culture est patriarcale, plus leurs pulsions sexuelles seront réprimées—au point d’être devenues anémiques voire inexistantes dans des cultures où la sexualité féminine se résume à une prestation de service.

En fait, si la prédation sexuelle masculine est présentée paradoxalement comme une « bonne criminalité » qui ne doit pas être réprimée, c’est parce qu’elle est un enjeu central pour le patriarcat, pour différentes raisons que nous allons exposer.

D’abord, rappelons que la notion de crime n’est pas absolue et immutable, elle est essentiellement relative—il n’y a pas de crime en soi : le caractère criminel d’une action ne dépend pas tant de l’action elle-même que de la valeur conférée à la victime et au perpétrateur, et à leur place relative dans une hiérarchie. Tuer un noir ou une femme—a fortiori une femme noire–, ce n’est pas comme tuer un homme blanc. Tuer un animal, ce n’est pas un crime. La prédation sexuelle masculine, quand elle ne concerne que les femmes, n’est au mieux que « formellement » criminalisée : concrètement, on observe que, bien que le viol et la pédophilie soient légalement des crimes, ils sont le plus souvent jugés comme des délits—et la vaste majorité de ces crimes n’est même pas judiciarisée.

Par contre, cette prédation sexuelle masculine, quand elle cible d’autres hommes, est très mal tolérée socialement. D’abord parce qu’en féminisant des dominants en leur faisant subir des pénétrations, elle porte symboliquement atteinte à la domination masculine. La notion que chaque homme puisse devenir une proie sexuelle pour d’autres hommes, c’est à dire être pénétré donc traité comme une femme, est littéralement insupportable en système patriarcal. Ce fantasme patriarcal anxiogène, la vision d’une complète anarchie sexuelle, d’une vaste orgie indifférenciée, où les hommes se pénétreraient les uns les autres, détruisant ainsi la hiérarchie des sexes qui fonde l’ordre social, est conjurée par l’homophobie, qui stigmatise très fortement ces pratiques chez les dominants. L’agression sexuelle masculine ne doit en aucun cas être dirigée vers d’autres hommes, cela détruirait la solidarité masculine sur laquelle fonctionne le patriarcat. On voit des statistiques rappelant qu’aux Etats-Unis, une femme est violée toutes les 3 minutes, cela n’indigne pas grand’monde et n’ébranle en rien l’ordre social.  Par contre, imagine t’on les conséquences sur la domination masculine si cette statistique concernait des viols d’hommes par d’autres hommes ?

 Rappelons que, dans les sociétés patriarcales, les lois, les institutions et les pratiques sociales garantissent et organisent le droit inconditionnel au coït pour les hommes.  Cet accès sexuel garanti et illimité est fondé originellement sur les deux institutions complémentaires du patriarcat : le mariage et la prostitution, la maman et la putain. Accès sexuel encore élargi par l’accès « illégal » du viol, de la pédophilie et de l’inceste, et par cette invention du patriarcat moderne, la « libération sexuelle » des femmes.  Mais il faut comprendre que ce droit ne vise pas seulement à assurer l’assouvissement des désirs sexuels masculins, il a une autre fonction bien plus importante : d’abord, chaque fois qu’un homme pénètre une femme, il se réactualise comme dominant, puisque la pénétration est par excellence l’acte qui établit le pénétrant comme dominant et le/la pénétré-e comme dominé-e (je n’ai pas besoin de rappeler tous les mots du vocabulaire populaire qui établissent cette équivalence pénétré=dominé : se faire baiser, se faire mettre, se faire entuber, etc).  Et chaque coït est non seulement une réaffirmation du statut dominant du pénétrant mais du système patriarcal en général. Et à chaque fois qu’une femme se laisse pénétrer, dans la vision patriarcale, elle reconnait implicitement son statut individuel de subordination et son appartenance collective au groupe des dominées.

Chaque pénétration est l’expression sexuelle du rapport de pouvoir patriarcal entre hommes et femmes et fonctionne pour remettre les partenaires à leur juste place : la femme en dessous, l’homme au-dessus (rappelons que la position du missionnaire était imposée par l’église pour son caractère « hiérarchiquement correct »).  Le coït, acte hiérarchisant par excellence, a donc un caractère éminemment politique, puisque c’est le paradigme fondateur de la domination masculine. D’où la question : la domination masculine peut-elle être abolie si l’hétérosexualité reste la norme ?

(Suzzan Blac)

Sont sexualisées aussi parce qu’elles sont également opératrices de hiérarchisation toutes les pratiques qui dégradent les femmes– insultes, humiliations, tortures. La pornographie qui met en scène tous ces actes représente le paroxysme de cette sexualité hiérarchisante–la domination masculine étant remise en question actuellement, elle doit aller plus loin et plus fort pour réaffirmer son emprise et re-inférioriser les femmes.  Dans ce but, ces actes hiérarchisants doivent être multipliés et diversifiés à l’infini, tous les orifices doivent être investis, de nouvelles formes de dégradations doivent être inventées : il faut qu’il y ait toujours plus de sexualité pour qu’il y ait toujours plus de domination.

 Face à l’érosion (relative) du pouvoir patriarcal, il y a une double contre-offensive de restauration de ce pouvoir : par la religion, qui vise à ramener la femme à son rôle de maman (reproductrice), par la pornographie, qui vise à la reconduire à son rôle de putain (objet sexuel). Les frontières entre ces deux fonctions devenant poreuses et les femmes étant maintenant mises en demeure d’assumer les deux.

LE COIT EST POLITIQUE

Ce qu’énonce explicitement l’argument de la pulsion incontrôlable, c’est que l’accès sexuel masculin doit être inconditionnel et illimité et que rien ne doit le restreindre—même si cet accès sexuel implique la perpétration de violences destructrices pour les personnes concernées et très coûteuses pour la société.  Et corrélativement, que ce droit inconditionnel à l’accès sexuel garanti aux hommes, a pour conséquence qu’il est pratiquement impossible aux femmes d’échapper au coït. Mais cet énoncé occulte un fait essentiel : que cet accès sexuel illimité n’est pas prioritairement une question de satisfaction des pulsions, mais de conservation du pouvoir sur les femmes. Comme rappelé plus haut, dans la vision patriarcale, une femme pénétrée est une femme soumise. La consigne que donnaient les sexologues du XXème siècle aux maris était de pénétrer régulièrement leur femme pour assurer sa docilité. Les Munducurus (peuplade de l’Amazonie) n’ont jamais entendu parler de sexologie, mais un de leurs proverbes dit la même chose : « nous dressons nos femmes avec la banane ». En fait, si la pulsion sexuelle incontrôlable doit être acceptée bien que potentiellement criminelle, c’est parce qu’elle est partie intégrante et condition même de l’exercice de l’hégémonie masculine.  Cette criminalité ne doit pas être réprimée parce que c’est elle qui garantit en dernier recours la subordination des femmes.

Derrière l’alibi des « pulsions incontrôlables », le message codé qui est envoyé aux hommes, c’est « ne contrôlez pas vos pulsions, au contraire, lâchez leur la bride, parce qu’elles sont l’instrument de votre pouvoir. Plus vous pénétrerez les femmes, plus elles vous obéiront » : il est crucial pour assurer l’emprise masculine que les femmes soient « bombardées » de pénétration.  Et corrélativement, si les actes qui confèrent la dominance sont la pénétration, l’invasion, l’effraction, et le marquage, un dominant doit être en mesure de les effectuer le plus souvent possible. D’où la consommation intensive de Viagra et de pornographie qui, en maximisant les érections, vise à maximiser l’investissement masculin du corps des femmes donc à maximiser la domination masculine–les images pornographiques fournissant en outre des instructions détaillées pour effectuer cet investissement.

Acte hiérarchisant par excellence, la réussite du coït présuppose aussi l’existence d’une hiérarchie : les femmes émancipées de la tutelle masculine qui se comportent en égales et ne respectent pas les normes de la féminité (c’est-à-dire de la subordination) ne font pas bander—sauf s’il s’agit justement de les punir de leur émancipation ; par leur manque de soumission, elles sont vues comme « castratrices ». Les « sorcières », ces figures historiques de la rébellion féminine, ont été persécutées (entre autres) parce qu’on les accusait de réduire les hommes à l’impuissance (voire de leur voler leur pénis pour les collectionner dans des boîtes). Réduire les hommes à l’impuissance sexuelle, c’est leur confisquer leur pouvoir, la perte du pouvoir sexuel étant vue comme entraînant la perte du pouvoir politique—d’où de nouveau l’importance vitale de recourir à la pornographie et au Viagra.  En fait, cette revendication à la libération « naturelle » des pulsions incontrôlables n’est pas avant tout une revendication masculine au plaisir sexuel mais au contraire une stratégie pour dominer.

L’ACCES SEXUEL CONDITIONNE LA DOMINATION MASCULINE

Si, pour que soit garantie l’emprise masculine sur les femmes, les hommes patriarcaux doivent se maintenir en capacité de les pénétrer le plus souvent possible, l’autre condition de cette emprise est qu’aucune femme ne puisse échapper à cette pénétration. D’où le fait qu’ils deviennent enragés quand des femmes prétendent leur refuser cet accès, par exemple en défendant le droit au séparatisme et à des espaces féminins non mixtes. De ce point de vue, le mouvement trans peut être vu comme une contre-offensive patriarcale visant (entre autres) à empêcher les femmes de fermer la porte au nez des hommes pour se retrouver entre elles dans des espaces exclusivement féminins–la revendication insistante des trans étant de pénétrer ces espaces non-mixtes.

VIOL ET PROSTITUTION, CONDITIONS DE L’ACCES SEXUEL ILLIMITE

Le mariage est une façon institutionnalisée d’assurer cet accès sexuel : dans le mariage traditionnel, l’époux avait le droit légal d’avoir des relations sexuelles avec son épouse même si celle-ci ne le voulait pas et pouvait exiger son « droit conjugal » (l’envers du « devoir conjugal » des femmes) par le viol si nécessaire. Le viol faisait donc partie intégrante du mariage, il en était le fondement, la nuit de noces n’était qu’un viol légal– et elle l’est toujours dans de nombreux pays. Mais même encore de nos jours dans les pays occidentaux, le sexe conjugal est présenté comme consenti alors qu’il est en réalité obligatoire.

Mais le mariage est insuffisant pour que l’accès sexuel masculin soit vraiment illimité, il doit nécessairement être complété par d’autres formes d’accès sexuel « sauvages » pour qu’aucune femme ne puisse s’y soustraire : la prostitution, le viol, la pédophilie et l’inceste.

D’abord parce que ces formes d’accès sexuel élargissent la gamme des femmes disponibles : elle n’inclut ainsi pas juste les épouses, mais potentiellement toutes les femmes puisque le viol permet par définition l’accès sexuel à toutes les femmes, tandis que la pédophilie et l’inceste l’élargissent aux enfants (l’accès sexuel pédophile permettant le « grooming » précoce des petites filles à la soumission).

Mais aussi parce que, ce qui définit la virilité étant la pénétration/violation, le rapport avec des femmes apparemment consentantes, comme dans le mariage, n’est pas assez supériorisant pour les hommes ; il est donc impératif que ceux-ci puissent avoir des relations sexuelles non consenties pour éprouver l’intégralité de leur pouvoir de dominant (l’industrie des poupées sexuelles a très bien capté cela qui fabrique des poupées avec un réglage « viol »).  Le dominant, pour jouir maximalement de sa domination, doit forcer la dominée, non seulement « posséder » son corps mais briser sa volonté (avoir une volonté propre étant ce qui la définit comme sujet). Si la femme veut ce que veut le dominant– des relations sexuelles–, la volonté du dominant ne peut pleinement s’affirmer.  Le mariage actuel « consenti » ne procure plus ce ressenti de dominance hubristique, seuls la prostitution et le viol peuvent le procurer :  les hommes savent que la personne prostituée ne veut pas avoir de rapports avec eux, sinon il ne serait pas nécessaire de la payer. De ce fait, la prostitution dévoile la réalité cachée des rapports hétérosexuels: la violation des femmes est centrale au système patriarcal , mais cette violation doit être présentée comme « consentie » dans les sociétés néo-patriarcales « d’égalité des droits », puisque les interactions sexuelles sont censées y être fondées sur le consentement. Dans les sociétés traditionnelles où la violence patriarcale s’affiche ouvertement, personne ne dit que la prostitution est consentie.

VIOL ET PROSTITUTION

Le viol garantit qu’aucune femme ne puisse échapper à l’accès sexuel : toute femme est à la merci d’un viol—même une femme présidente ou Premier ministre : par le seul fait qu’un homme–même s’il est au plus bas de l’échelle sociale–possède un pénis, il possède le pouvoir de remettre une femme à sa place d’inférieure en la violant.  Comme tel, le viol est un instrument essentiel de la domination masculine : d’abord, il sert à policer les femmes et à assurer leur docilité en les terrorisant.  Et surtout si aucune femme ne peut se protéger totalement contre cet accès sexuel forcé, aucune femme ne peut vraiment être considérée comme l’égale des hommes puisque à tout moment un mâle peut la violer : le viol verrouille la dissymétrie de pouvoir fondamentale entre hommes et femmes.  Par le viol, tarifé ou non, l’homme patriarcal, dont l’hégémonie a été entamée par les avancées féministes, se reconstitue comme dominant. Il fait l’expérience de la domination masculine pleine et entière telle que ses ancêtres masculins la connaissaient.  Il entre dans un espace de non-droit où il peut nier absolument l’humanité et les droits humains des femmes, ce que ne lui permet plus de faire –en tout cas explicitement—le principe d’égalité des sexes proclamé dans les sociétés occidentales. Les clients des prostituées disent souvent qu’ils ne ressentent pas vraiment du plaisir—mais qu’acheter un corps féminin, c’est pour eux un shoot de dominance pure, comme un shoot d’héroïne pour un drogué.  Bander + pénétrer une prostituée, bypasser le fait qu’elle ne veut pas de vous en la payant (celui qui paye commande), franchir les limites qu’elle pose à l’usage de son corps, l’humilier, lui imposer des pratiques douloureuses ou dangereuses, la marquer par une éjaculation faciale comme un chien qui pisse pour marquer son territoire, c’est l’apothéose de la virilité patriarcale.

(Suzzan Blac)

La prostitution rend le viol facile et sans risque en assignant une catégorie de femmes—pauvres, racisées, etc—à être violées : elle garantit que n’importe où, n’importe quand, n’importe quel homme puisse violer sans aucune conséquence pénale ou sociale—s’il a un peu d’argent pour payer. De plus, le rapport sexuel avec une prostituée maximalise la domination, parce qu’il maximalise l’écart hiérarchique : non seulement la prostituée est une femme, mais elle est d’un milieu social inférieur, elle est plus pauvre, et appartient souvent à un groupe racisé : l’inégalité de genre est redoublée par l’inégalité classe/argent/ « race ». C’est pourquoi les hommes refusent avec véhémence d’être privés de la prostitution : l’abolition les dépossède d’une part essentielle de leur pouvoir–parce que le pouvoir sans abus de pouvoir n’est pas la totalité du pouvoir. Seule la prostitution et le viol permettent aux hommes d’éprouver l’intégralité des droits d’accès sexuel que le système patriarcal leur octroie sur les femmes, et ils ressentent qu’on les prive d’une partie de ce pouvoir comme une castration : la pénalisation du client constitue une atteinte insupportable à l’ordre patriarcal–et c’est beaucoup plus grave pour eux que la simple perte de « services sexuels». Quand des hommes déclarent : « Je suis un pauvre homme solitaire, il n’y a qu’avec des prostituées que je peux avoir des relations sexuelles », le décryptage, c’est « je ne peux pas trouver de femmes parce que je refuse de les traiter avec comme des êtres humains, ce que je peux faire avec des prostituées ».

Enfin,  l’affirmation de la pulsion incontrôlable sert à rappeler aux femmes que cette menace de viol pèse sur elles en permanence : si les hommes contrôlaient leurs pulsions, ils ne feraient plus peur aux femmes. C’est par leur absence de contrôle que les hommes contrôlent les femmes: l’argument du non-contrôle des pulsions sexuelles est en soi un instrument de contrôle.

L’accès sexuel masculin inconditionnel, parce qu’il est central à la subordination féminine, doit donc être constamment défendu face aux tentatives féministes de limiter cet accès, et on a vu le rôle essentiel que joue la pornographie dans la contre-offensive patriarcale en encourageant les hommes à maximiser leur violation des femmes et à inventer sans cesse de nouvelles façons de les violenter.

 Mais ce n’est pas la seule raison de cette réaffirmation constante qui conditionne l’exercice de la virilité—et de sa fragilité occultée. Dans l’idéologie patriarcale, la domination masculine est justifiée par l’affirmation de la supériorité « naturelle » des hommes. Or si cette supériorité « naturelle » au nom de laquelle les hommes se réservent la détention du pouvoir doit être constamment réaffirmée, c’est parce que c’est une supériorité sans contenu objectif, une pure affirmation basée sur un postulat fallacieux : la confusion entre supérieur et dominant. Dans le système patriarcal, on n’est pas supérieur parce qu’on possède (plus que les femmes) des qualités établissant de façon objective votre supériorité (intelligence, instruction, courage, altruisme etc) mais c’est au contraire la domination qui prouve la supériorité : on est supérieur parce qu’on opprime certains groupes, on est supérieur parce que dominant–et non pas dominant parce que supérieur. En fait, les qualités qui permettent à un groupe d’en opprimer un autre n’ont rien à voir avec une quelconque supériorité, au contraire, ce qui assure le succès d’un oppresseur, c’est l’absence d’empathie, la manipulation et la violence : les hommes patriarcaux dominent les femmes non par leurs qualités mais par leurs vices–c’est par leur infériorité qu’ils dominent.

La supériorité masculine doit donc être constamment réaffirmée parce qu’elle est mensongère et repose sur une imposture. Le patriarcat la naturalise pour la présenter comme inchangeable mais si elle était « naturelle », il ne serait pas nécessaire de la réaffirmer constamment. Et dans cet affirmation de l’incontrôlabilité des pulsions masculines, le patriarcat contradictoirement dit aux femmes : « notre domination (par la sexualité) est inchangeable mais n’essayez pas de la changer ».  De même que si la soumission des femmes était si naturelle, il ne serait pas nécessaire de veiller aussi constamment à les contrôler. La supériorité masculine est une affirmation vide de contenu qui fonctionne tautologiquement : le patriarcat crée la réalité par l’énonciation, il détient le pouvoir de nommer parce qu’il détient le pouvoir : nous sommes supérieurs parce que nous détenons le pouvoir de nous affirmer supérieurs.

Finalement, les hommes qui affirment l’existence de pulsions incontrôlables savent très bien ce qu’ils disent : ils savent que la virilité patriarcale est en soi criminelle et que c’est cette criminalité même qui est la source de leur pouvoir : derrière l’argument de la pulsion incontrôlable, ce n’est pas la « nature » qui parle, c’est le patriarcat.

Mots-clés: prostitution, viol, domination masculine, virilité, patriarcat.

 

 

 

 

 

 

 

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