INTERVIEW DE LAURENCE BENEUX

Par Francine Sporenda

Laurence Beneux est journaliste indépendante. Elle est l’auteure de « Droits des femmes et des enfants. L’intolérable indifférence » qui vient de sortir aux éditions Michalon et du « Livre de la honte. Les réseaux pédophiles » avec Serge Garde.

 F : Vous soulignez qu’on en est au cinquième plan de lutte contre les violences faites aux femmes, « avec le peu de résultats que l’on connait ». En fait les chiffres des violences ne diminuent pas. Pourquoi ces campagnes de sensibilisation ne marchent-elles pas selon vous ?

L.B. : Parce qu’il n’y a pas de moyens. Sur ce point, je suis parfaitement d’accord avec l’analyse de Caroline Guesnier : il y a de grandes déclarations d’intention et de temps en temps, il y a une campagne d’information, mais ce n’est pas assez. C’est simple : si on ne dépense pas d’argent, on n’a pas de résultats. En ce qui concerne les violences conjugales, il y a des habitudes qui perdurent. La réticence de l’Etat à « rentrer » dans les histoires de famille n’a commencé à évoluer qu’à la fin du 20éme siècle. C’est très récent. L’opinion publique est encore imprégnée de toutes sortes de préjugés. Vous savez ce qu’un policier avait répondu à Alexandra Lange (une femme battue qui a fini par tuer son mari en état de légitime défense), lors d’une tentative de quitter le foyer et de porter plainte ? « Tout ça va s’arranger sous la couette » ! Les violences conjugales sont encore, de fait, largement considérées comme une affaire privée, et leur gravité est largement sous-estimée. Et j’ai vu hier un reportage désespérant sur le peu de moyens qu’a la police. Les tribunaux ne sont pas mieux lotis. On n’a pas de résultats sans moyens. Les mesurettes qui sont prises, c’est un peu comme si on se contentait de tenter de soigner une gangrène avec du mercurochrome…

F : Le problème est le chiffre très important des violences conjugales, parce que c’est très répandu. Quand on a 250 000 femmes qui sont battues, qu’est-ce qu’on peut faire ?

L.B : Informer pour faire évoluer les mentalités! Et les aider! Déjà, si elles pouvaient partir. L’emprise psychologique est trop largement méconnue. Mais de toute façon, quand une femme veut partir et qu’on lui dit que « ça va s’arranger sous la couette », il faut bien voir qu’au-delà de l’inconscience que cela révèle, il y a un aveu d’impuissance : de toute façon, il y a rarement une place en refuge à lui proposer.  Il peut aussi y avoir de la place pour les enfants mais pas pour la mère. Il faut alors choisir entre vivre avec ses enfants ou se sauver. Tout ça, c’est des questions de moyens, donc de volonté politique. Pourquoi est-ce que les peines contre les conjoints violents sont si légères ? Pourquoi il y en a si peu ? Déposer plainte, c’est aller dans des commissariats qui sont surchargés de travail pour parler à des gens qui ne sont pas forcément formés pour écouter une victime traumatisée. Après, il faut aller vers un tribunal qui est aussi surchargé de travail, avec des personnels de justice qui ne sont pas non plus nécessairement formés à une écoute adaptée. Puis se retrouver éventuellement confrontées à des experts qui ne sont pas non plus forcément compétents. Il n’y a pas de politique cohérente. Tout ça pour déboucher, au terme d’une procédure longue et coûteuse, sur des peines beaucoup trop légères, quand peine il y a, et des décisions de justice qui ne sont pas appliquées. Quand des mesures d’éloignement sont prises, et qu’un contrôle judiciaire est violé, généralement, rien ne se passe ; d’ailleurs souvent, un contrôleur judiciaire n’est même pas nommé dans ces cas-là.

Dans le livre, je raconte l’histoire de cette femme harcelée par un ex-compagnon, violent et sous contrôle judiciaire, qui n’a pas le droit de l’approcher. Elle fait des mains-courantes mais rien ne se passe : il n’y a pas de contrôleur judiciaire. Finalement, son ex l’a tuée ainsi que ses parents qui étaient avec elle. Ce genre de situation n’est pas si exceptionnel. Et ce manque de moyens fait que rien ne change. La vérité, c’est qu’à l’aune des mesures prises, personne n’en a rien à faire.

Les décideurs, ce sont toujours très majoritairement des hommes. Au fond, beaucoup n’ont pas envie de légiférer contre « leur paroisse ». Au moment des campagnes électorales, on se rappelle que les femmes, c’est 52% des électeurs alors on promet, par exemple, un grand ministère des femmes et que tout va changer. Et au bout du compte, on a un petit Secrétariat d’état doté d’un budget ridicule. Il faut quand même voir que le budget du Secrétariat d’état pour l’égalité hommes/femmes est quatre fois moins important que le budget de fonctionnement de l’Elysée! On dépense quatre fois plus pour le confort du président de la République et de ses invités que pour les droits de toutes les femmes de France.

F : L’affaire Jacqueline Sauvage, dans laquelle cette femme victime de violences extrêmes pendant des années n’a pas été considérée comme étant en état de légitime défense quand elle a tué son mari d’un coup de fusil dans le dos, amène à se poser la question d’une définition de la légitime défense totalement inadaptée aux situations de violences « conjugales » (c’est-à-dire masculines). Pouvez-vous nous expliquer pourquoi cette définition (rédigée à partir de situations de violences entre hommes) n’est pas adaptée aux situations de violences masculines sur les femmes ?

L .B. : C’est une question compliquée. Est-ce qu’il faut une redéfinition de la légitime défense ? Ou est-ce qu’il faut créer un autre concept qui prendrait en compte ce genre de cas ?

F :  Pourquoi tout simplement ne pas élargir la notion de légitime défense ? Parce qu’elle n’a pas été conçue en tenant compte du déséquilibre de force physique entre les hommes et les femmes. Quand on dit que la riposte à une agression doit être proportionnée, comment voulez-vous qu’une femme puisse éliminer le danger représenté par un homme qui fait 90 kgs (elle en faisant 55), de façon « proportionnée » ? C’est absurde. Comment calculer instantanément, en situation d’agression, ce qu’il faut faire exactement (mais pas plus) pour compenser le déséquilibre entre 90 kgs et 55 kgs ? C’est complètement irréaliste

L.B. : Je suis d’accord. Il y a une notion d’immédiateté dans la définition actuelle de la légitime défense actuelle. Or, la femme qui va finir par tuer son mari ne va pas forcément attendre le moment où elle est agressée, généralement dans une situation où elle est en état d’infériorité physique, parce qu’elle risque d’y laisser sa peau. La femme qui tue un compagnon violent, en profitant d’un moment où ce dernier n’est pas vigilant, n’a pas forcément l’intention de se faire « justice elle-même ». En état de choc permanent, elle peut juste tenter de sauver sa vie qu’elle pressent, à juste titre, en danger quotidien… Il y a là une situation qui se heurte à une forme de vide juridique. C’est une question juridiquement compliquée.

Si une personne séquestrée prenait l’arme de son geôlier et lui tirait dessus pour pouvoir s’échapper, tout le monde trouverait scandaleux qu’elle soit condamnée par la justice. Les deux cas sont assez similaires. La femme qui subit des violences, qui est sous emprise, qui vit dans la terreur d’être tuée est assez proche du cas de la personne séquestrée—sauf qu’en plus, dans le cas de la femme battue, c’est le manque de soutien offert par la société qui la maintient dans sa geôle. Il peut arriver qu’elle en soit réduite à tuer pour en sortir. Alors, bien sûr, la notion de légitime défense, telle qu’elle existe aujourd’hui, est inadaptée aux femmes battues. Mais si on cherche à l’élargir, les législateurs répondront : « c’est la porte ouverte à tous les abus »… Ce n’est pas simple. En tout cas, cette circonstance particulière de la violence intra-familiale devrait faire l’objet d’une réflexion pour faire naître un encadrement judiciaire particulier et adapté…

F : Qu’est-ce que vous pensez des délais de prescription pour les violences sexuelles ?

L.B. : Je suis contre les délais de prescription en cas de violences sexuelles. Ces délais de prescription ont d’ailleurs été rallongés — sauf ceux concernant les violences sexuelles sur les enfants qui étaient déjà plus longs. Un des arguments pour lesquels on a refusé d’allonger la prescription pour les violences sexuelles commises sur les enfants est, qu’au-delà de vingt ans, on se rapprocherait trop de l’imprescriptibilité qui devrait, selon certains, demeurer réservée aux crimes contre l’humanité. Pourquoi l’imprescriptibilité devrait-elle être réservée aux crimes contre l’humanité ? Est-ce que bouziller la vie d’enfants, ce n’est pas un crime contre l’humanité ? Un autre argument avancé est que, plus le temps passe, moins les plaintes ont des chances d’aboutir. Peut-être, mais est-ce une raison pour ôter à une victime toute chance d’obtenir justice? Enfin, une autre raison pour laquelle les magistrats se sont opposés à l’extension des délais de prescription au-delà de vingt ans est la surcharge des tribunaux. On en revient à une question de moyens.

Mais au-delà de ces arguments, il s’agit d’un choix de société. Pourquoi la notion de prescription existe-t’elle ? Parce que derrière, il y a la notion de « droit à l’oubli » et à la rédemption. En gros, on dit qu’au bout de 15 ans ou 20 ans, quelqu’un a pu s’amender, refaire sa vie, et a pu devenir une personne complètement différente. Alors on se donne un certain temps pour trouver un coupable. Mais on peut adopter un autre point de vue : « les victimes ont un besoin impérieux, pour leur reconstruction, de pouvoir porter plainte, d’être reconnues en tant que victimes, et éventuellement d’être indemnisées au moins symboliquement. Parce qu’elles portent un fardeau extrêmement lourd et destructeur. Le choix de société c’est : qui veut-on protéger ? La personne qui a éventuellement refait sa vie mais qui a été un criminel un jour, ou la victime qui a mis 20 ans pour trouver la force de porter plainte ?

F : Cette victime étant majoritairement de sexe féminin pour ce qui est des violences sexuelles…

L.B. : Oui. Moi, je pense qu’on devrait être du côté de la victime, parce que la faute est du côté du criminel, même amendé, et que ce message doit être très clair. De surcroît, le cas de la personne qui s’est amendée est exceptionnel en matière de pédophilie, et plus généralement en ce qui concerne les crimes sexuels qui ont un taux très important de récidive. La victime a besoin de cette reconnaissance des faits, elle a besoin d’un procès. Après, on pourrait imaginer une prescription très rallongée, mais avec des peines différentes selon qu’il y a eu récidive ou pas. La peine encourue 20 ans ou 30 ans après, en cas de crime complètement isolé, sans aucune récidive, et la peine encourue par le violeur récidiviste qui a continué à violer pendant 30 ans ne devrait pas être la même. On pourrait essayer de faire une espèce de cote mal taillée entre ces deux choix de société, pour que, d’un côté, il y ait une reconnaissance de la victime, et que de l’autre, il y ait la prise en compte du fait qu’un auteur de violences est revenu sur ce qu’il a fait et a radicalement changé. Il s’agit de traiter différemment l’acte isolé et le récidiviste. Prenons le cas d’un docteur à X qui a fait 42 victimes. Il y en a 30 pour lesquelles c’est prescrit mais il y en a d’autres pour lesquelles ça ne l’est pas. Je ne comprends pas pourquoi, dans ces cas-là, on ne lève pas la prescription pour les premières. C’est une situation qui est atroce : la victime d’un même criminel et d’un même crime peut porter plainte, et l’autre pas. Vous imaginez le sentiment d’injustice de la victime privée de ses droits parce qu’elle a eu la malchance d’être violée un ou deux ans plus tôt… ? Il y a des cas où un crime qui n’est pas prescrit devrait révoquer la prescription pour les mêmes faits—comme on révoque des sursis. Il y a des solutions qu’on pourrait imaginer—parce que les délais de prescription sont complètement inadaptés à certaines situations. On connait maintenant la difficulté qu’ont les victimes de violences sexuelles à parler, on sait que la durée moyenne pour être prête à porter plainte est de 16 ans, et sachant qu’il y en a qui portent plainte beaucoup plus tard, un délai de prescription de 20 ans, c’est inacceptable. Cela montre le peu de considération que l’Etat et le législateur ont pour les violences sexuelles, parce que cela soulève un autre problème, très grave : l’impunité n’est pas dissuasive du tout, or, en la matière, l’impunité est immense : seulement environ 1% des viols font l’objet d’une condamnation. C’est infime et cela pose un vrai problème d’ordre public. La prescription en la matière revient à accepter que beaucoup de crimes sexuels restent impunis, avec tous les risques que cette impunité fait porter aux femmes. Même si on adopte le point de vue de quelqu’un de très cynique, qui s’assoit sur la douleur des victimes – au nom d’un droit pour les criminels à une « seconde chance » – demeure quand même une question de sécurité publique. Et le fait qu’on ne se la pose pas en dit long sur l’intérêt qu’on porte à la sécurité des femmes.

  1. : Vous évoquez le fait qu’en Russie, les violences « domestiques » (hors ITT) ont été dépénalisées, et le vote aux Etats-Unis de l’arrêt du financement des ONG défendant le droit à l’avortement. Vous mentionnez aussi la loi passée en Arkansas stipulant qu’un homme qui a violé une femme et l’a mise enceinte peut lui interdire d’avorter. Ces décisions ont été prises par des parlements où les femmes sont peu présentes (13% à la Douma russe, 19% au Congrès américain). Vous dites qu’il y a actuellement une reprise de contrôle patriarcal sur le corps des femmes et que la religion joue un rôle important dans cette contre-offensive. Pouvez-vous expliquer ?

L.B. :  L’enjeu n’est pas nouveau, c’est le contrôle des organes reproductifs des femmes, de la reproduction. Les femmes ont ce pouvoir exorbitant de donner la vie. « Mon corps m’appartient », c’est d’abord « mes organes reproductifs m’appartiennent ». La question du contrôle de leur propre reproduction par les femmes, de la contraception, a été longuement débattue au siècle dernier, et dans ce débat, les arguments anti-contraception renvoyaient généralement à la religion. C’était Dieu qui devait décider. Et historiquement, la notion de « devoir conjugal » ne renvoyait pas tant à un droit des hommes à se vider les testicules qu’à celui d’avoir une descendance. Il n’y a pas si longtemps, un homme avait le droit de répudier sa femme si elle n’avait pas eu d’enfants. C’était même pratiqué si l’enfant n’était pas du bon sexe, le masculin—ce qui est d’ailleurs ironique quand on sait que, biologiquement, ce sont les hommes qui déterminent le sexe de leur progéniture. Historiquement, le politique et l’église étaient intimement liés, parce que la religion servait d’outil de contrôle des masses. La religion est créatrice de normes, et à ce titre, peut être un instrument politique puissant. Quand il s’agit de faire accepter aux gens l’inacceptable, l’illogique, les restrictions à leurs libertés, on est obligé d’avoir recours à des arguments irrationnels, dogmatiques, qui relèvent de l’ordre de la foi. « Oui, tu vas en baver mais tu iras au paradis ».  Ou « si tu n’es pas sage, c’est l’enfer qui t’attend ».  Sur l’avortement, c’est le discours religieux qui est mis en avant. Ils parlent de « sauver des vies », comme si « être humain potentiel » et être humain, c’était la même chose. Paradoxalement, ce sont des personnes qui parlent de « sauver des vies » qui appellent à tuer les médecins qui pratiquent l’avortement. Et ces « pro-vie » sont souvent pour la peine de mort. Reste que les pays où la législation en matière d’avortement est la plus dure sont les pays où l’impact de la religion demeure le plus important. Là où l’avortement est interdit ou extrêmement restreint, c’est toujours au nom de dogmes religieux, dans des pays où le christianisme ou l’islam demeurent très influents.

Là où on se rend compte qu’il y a une manipulation et que le vrai enjeu derrière ces mouvements, c’est le contrôle des organes reproductifs féminins, c’est dans l’adoption de cette loi qui autorise le père biologique à empêcher l’avortement. En Arkansas, le mari pourra même poursuivre le médecin qui a effectué l’avortement. Que cette loi donne au géniteur un droit sur l’enfant qui n’en est pas encore un, c’est intéressant parce que cela fait tomber des masques : si l’homme ne veut pas de l’enfant, il est libre de ne pas intervenir, et alors c’est « vas-y, débarrasse-t’en si tu veux ! ». On retombe sur ce droit masculin d’avoir une descendance, d’avoir une lignée, quelque chose qui préoccupe encore les hommes. On voit ça aussi dans les histoires de GPA : il ne s’agit pas de droit des enfants, mais d’un droit à l’enfant. Quand on aborde les questions sur la GPA et la PMA, on soulève toujours de grandes questions philosophiques, éthiques, marchandisation du corps etc. Qui sont pertinentes et qui méritent d’être posées. Mais la vraie raison pour interdire la GPA, et certaines formes de PMA, c’est qu’elles sont dangereuses pour les femmes. Physiquement. La stimulation ovarienne est dangereuse (et interdite à ce titre dans certains pays comme la Suisse, l’Autriche et d’autres). Et il faut savoir qu’en Inde par exemple, les cliniques qui se font beaucoup d’argent grâce à la GPA surveillent de près les mères porteuses jusqu’à la naissance, mais qu’après la naissance on laisse tomber ces dernières, et qu’un nombre important meurt d’hémorragies. Dans la GPA, les femmes sont considérées comme des « usines à bébé », dont on ne veut plus entendre parler quand la production est achevée et le produit remis au client. Sauf en cas de produit défectueux, un bébé handicapé ou malade, où là, on a vu des « parents d’intention » le laisser à l’usine…

F.: Le premier plan de lutte contre les violences envers les enfants ne date que de cette année. Vous dites que, pour notre société et pour la justice, « si l’intérêt de l’enfant est en conflit avec l’intérêt de l’adulte, c’est toujours l’intérêt des adultes qui prime ». N’est-ce pas plutôt l’intérêt des pères qui prime ?

 

L.B. : Je parlais dans un contexte qui n’est pas seulement celui des violences familiales. Dans la société, où prévaut encore souvent la loi du plus fort, c’est « les hommes d’abord, les femmes après, et les enfants en dernier ». Il n’y a qu’à voir ce qui se passe au niveau de l’école, il y aurait un principe de précaution élémentaire à observer, qui serait de virer de l’éducation nationale toute personne dont les penchants pédophiles sont avérés. Mais en fait, ce n’est pas le cas, et on préfère protéger leur carrière.

Mais bien sûr que, dans le cadre familial, il y a une offensive des pères et aussi des pédophiles qui utilisent certaines associations masculinistes. J’en parlais déjà dans un précédent livre « Le livre de la honte. Les réseaux pédophiles », publié au Cherche-Midi.  Je ne nie pas que des pères peuvent se retrouver dans une situation dramatique. Il peut y avoir des femmes violentes ou/et extrêmement manipulatrices, prêtes à tout pour nuire à leur conjoint ou ex conjoint. Simplement, c’est une infime minorité, et on utilise cette infime minorité pour porter atteinte aux mères à une vaste échelle, avec en arrière-plan, cette imagerie de la harpie qui persécute son ex.

  1. : Vous parlez dans votre livre de dossiers criminels qui disparaissent…

L.B. : Oui, il y a des dossiers qui disparaissent. Ou tout au moins des pièces de procédure. On l’a vu quand Marilyse Lebranchu avait demandé une enquête sur les disparues d’Auxerre. Il y a eu une inspection des services judiciaires : il manquait 5 ans de procédures ! La ministre a fait ce qu’elle a pu mais aucune explication n’a été donnée quant aux nombreuses anomalies que comporte ce dossier. Il y a eu Emile Louis, il y a eu un ou deux boucs émissaires, puis terminé ! Le sadique d’Apoigny a été relâché–un truc de fou–alors qu’il avait commis des actes de tortures et de barbarie épouvantables. 15 jours avant sa remise en liberté, j’avais vu un reportage à la télé, où une de ses victimes expliquait que la Sécurité sociale refusait de prendre en charge la reconstruction des seins d’une de ses victimes survivantes, mutilée par ses tortures !

Dans l’affaire de Draguignan, connue parce qu’il s’agissait de la première application française de la loi sur le tourisme sexuel, on a fait des découvertes incroyables. On s’est rendu compte qu’il y avait des vidéos pédophiles de petits Roumains qui étaient filmés dans les locaux mêmes de la Cour de cassation ! Et un pédophile employé par le tribunal de Paris venait se servir dans les documents pédophiles conservés dans les scellés et les remettait dans le circuit. C’est dire si ces saisies n’étaient pas utilisées par la justice qui ne s’était rendu compte de rien!

Il y a plein d’affaires où des expertises effectuées ne se retrouvent pas dans les dossiers. Des procédures peuvent être disjointes de façon parfaitement illogique, comme par exemple dans l’affaire Zandvoort, avec des pièces qui seraient utiles dans une procédure mais auxquelles on ne peut pas avoir accès, parce qu’elles sont utilisées dans une autre procédure, et qu’un magistrat ne veut pas les communiquer.

  1. : Vous soulignez que la justice est souvent manipulée par les pervers. Vous évoquez aussi le cas de ces femmes qui ont l’impression que le ciel leur tombe sur la tête quand elles découvrent qu’elles ont vécu avec un criminel sexuel sans le savoir ». Comment expliquez-vous cet aveuglement de la justice (et des femmes) face aux pervers manipulateurs » ?

L.B. : Le cas de la justice et des femmes est un peu différent. La justice est limitée par un grand manque de moyens alors que son obligation première est d’éviter à tout prix l’erreur judiciaire. Les femmes sont prises dans des carcans affectifs et sociaux. Et dans les deux cas, des êtres humains se retrouvent confrontés à un autre être humain qui passe sa vie à développer des stratégies pour tromper son prochain. Un pervers manipulateur, ça met longtemps à se construire. Ca commence dès l’enfance. C’est quelqu’un qui a élaboré des stratégies de fonctionnement pendant des années. Il a développé des antennes, il voit à travers les gens, il repère ceux qui ont les vulnérabilités qu’il recherche.

J’en connais un qui a fini par prendre 15 ans pour viol sur mineures aux Assises : il était pédophile, il s’était marié plusieurs fois, et avec chaque femme, il leur avait fait un enfant. Et il choisissait systématiquement des femmes qui avaient déjà des enfants. Les pervers criminels peuvent pousser le bouchon très loin : celui-là avait violé sa fille (et d’autres), mais il avait poussé le vice jusqu’à faire une grève de la faim pour que d’autres violeurs de sa fille soient jugés.

  1. : On observe chez certaines femmes hétérosexuelles un aveuglement délibéré sur leur compagnon, parce que sinon, leur couple exploserait. Elles acceptent l’inacceptable pour « sauver leur couple ».

L.B. : Imaginez une femme qui se met en couple avec un homme, qui est amoureuse, qui a des lunettes roses comme beaucoup de femmes en ont au début d’une relation. Elle n’imagine pas qu’il puisse être pédophile, d’autant qu’il couche avec elle, une adulte! De surcroît, un pervers manipulateur ne va pas se révéler dès le début sous son mauvais jour. Il attend que le poisson soit ferré.

Il peut certes arriver qu’une sorte d’aveuglement, volontaire ou non, se développe, parce que la situation est perçue comme n’ayant pas de solution. C’est vrai. Reste que, dans de nombreux cas où un pervers manipulateur viole des enfants, et même ses propres enfants, la mère tombe des nues. Etre avec un pervers manipulateur, c’est comme être dans une secte. Il y a des gens très intelligents qui sont dans des sectes, parce que les stratégies de ceux qui les dirigent sont très sophistiquées.

  1. : Vous soulignez justement que pour la justice, c’est différent. Est-ce qu’il n’y a pas, par exemple des formations destinées aux personnels judiciaires sur les stratégies des pervers manipulateurs ?

L.B. : Le grand problème de la justice, c’est qu’ils ont trop de boulot et pas assez de moyens. Ils n’ont pas le temps. Là, on parle de crimes qui sont extrêmement graves; les conséquences d’une erreur judiciaire seraient donc terribles. Aujourd’hui, on a peur, à juste titre, de l’erreur judiciaire qui condamne un innocent. Par contre, on n’a pas assez peur de l’erreur judiciaire qui laisse un coupable en liberté. L’erreur judiciaire qui condamne un innocent, c’est une tragédie personnelle. Le coupable qui n’est pas reconnu coupable par la justice, c’est une tragédie sociale. Parce qu’un individu qui représente un danger pour la société est laissé en liberté. Parce que c’est un signal d’impunité qui peut encourager certains individus au passage à l’acte. Parce que la peur d’aller en prison est dissuasive.

Et par-dessus le marché, il y a un effet de désinformation. Pour répondre à votre question, si on parle de la formation des magistrats, ils sont davantage formés pour accorder le bénéfice du doute à des pervers que pour informer sur et prendre en compte la manipulation perverse. Ca commence peut être à évoluer un peu, on parle beaucoup des pervers manipulateurs, ça monte en puissance depuis 2/3 ans, et comme on en parle de plus en plus, on peut espérer que la situation va évoluer. Mais il y a un déficit de formation à tous les niveaux et l’arsenal législatif dont on dispose n’est pas appliqué.

Il y a même des formations donnant une légitimité à des outils de manipulation! Par exemple, des colloques et séminaires sur un pseudo « Syndrome d’aliénation parentale » ont été organisés, y compris dans le cadre de l’Ecole Nationale de la Magistrature, et ce, bien que l’existence de ce « syndrome » soit réfutée par la communauté psychiatrique internationale, et alors que l’utilisation de cette notion fantôme a été déclarée illégale dans les tribunaux américains à cause des abus qu’elle permettait. Ce « syndrome » prétend en gros qu’une mère peut faire faire et faire dire n’importe quoi à son enfant (les parents qui essaient de convaincre leur progéniture qu’il vaut mieux manger des brocolis que des bonbons jugeront…), avec une telle efficacité que ces derniers mettront en échec même des enquêteurs aguerris. Et ces méchantes femmes, présumées prêtes à tout pour éloigner un enfant de son père, n’hésiteraient pas à utiliser ce super pouvoir pour faire accuser à tort de gentils papas d’agression sexuelle sur leurs enfants.

Selon les rares études existantes, les fausses allégations représentent de 1 à 3% des plaintes. Mais il faut souligner que ce risque devient pratiquement nul quand l’enfant est pré-pubère. Un enfant pré-pubère qui décrit des agressions sexuelles doit éveiller une vigilance forte car il parle de ce qu’il ne pourrait pas connaître si rien ne s’était passé.

  1. : Il ne peut pas l’avoir inventé, parce que c’est une chose qui lui est complètement étrangère, qui est en dehors de ce qu’il est capable d’imaginer ?

L.B. : C’est ça. Quand on a un enfant de 5 ans qui dit : « on m’a mis un bâton dans les fesses », il n’invente pas, parce que ça ne fait pas partie de son monde. Quand une petite fille dit : « le zizi, il est devenu gros, puis après il y a de la vinaigrette qui en sort », elle ne peut pas l’avoir inventé. Plus les enfants sont jeunes, plus le risque de fausses allégations devient inexistant voire impossible. Ce qui peut arriver éventuellement, c’est une erreur sur la personne.

  1. : C’est très important de préciser ça. Parce qu’on a ce chiffre général des fausses allégations, et là, tu dis que ces fausses allégations ne peuvent pas se produire avant un certain âge.

L.B. : Oui, quand c’est l’enfant qui s’exprime. En ce qui me concerne, je choisis les dossiers sur lesquels je travaille, et si l’enfant n’exprime rien, je n’étudie pas le dossier. Il peut y avoir des intuitions maternelles, il peut y avoir des mères qui ont vu des choses, les faits peuvent être réels. Mais la première victime demeure l’enfant, et ce qu’il exprime est crucial…

  1. : Avec son langage d’enfant si particulier sur la sexualité, dont vous venez de donner un exemple, avec les mots dont ils disposent, les images dont ils disposent…

L.B. : Oui. Pourtant il y a énormément de dossiers qui se retournent contre les mères plaignantes—alors qu’à l’origine, ce sont des signalements faits par des tiers. C’est leur enfant qui parle, c’est un signalement de médecin, c’est un signalement de travailleur social, c’est un tiers qui va déclencher l’enquête. Dans le cas de la personne dont on parlait tout à l’heure, qui travaille au Ministère de la justice et dont l’affaire a été classée sans suite, l’affaire n’a pas démarré par la plainte d’une mère, elle a été lancée par des professionnels.  C’est à force d’avoir reçu ces informations que la mère a fini par être convaincue et qu’elle a porté plainte.

  1. : Vous parlez des réseaux pédophiles, et vous dites que les pédophiles et les avocats de la pédophilie, s’ils sont célèbres—Polanski, Matzneff, etc.—bénificient de protections multiformes aux divers échelons de la société. Pouvez-vous nous donner des exemples et en particulier de ce qui s’est passé avec les dossiers pédocriminels traités par la justice (par exemple Zandvoort) ? Vous avez fait un gros travail là-dessus ?

L.B. : Très vaste sujet. Il peut y avoir une très grande indulgence dans certains milieux, le prosélytisme pédophile n’est pas quelque chose de si exceptionnel que ça. Ces gens qui ont signé, à la fin des années 70, une pétition pour exiger la libération de pédophiles et qui se concluait par « de la prison pour des caresses et des baisers, ça suffit » … le montraient bien. Maintenant, quand on parle de réseaux pédophiles, on parle d’une criminalité organisée pour s’en prendre sexuellement aux enfants. On est sur deux questions différentes

  1. : Oui, mais la perception de la pédophilie a changé depuis la fin des années 70 ?

L.B. : Pas tant que ça. Marlène Schiappa a fait un tweet récemment où elle disait : « ce n’est pas parce que quelqu’un a du talent que cela lui donne le droit d’être pédophile », et ça méritait d’être précisé. Regardez le nombre incroyable de personnes qui se sont levées pour prendre la défense de Polanski. S’il n’avait pas été un metteur en scène génial, il serait sans doute allé en prison, il n’aurait pas pu quitter les Etats-Unis. Il n’y aurait pas eu une levée de boucliers à chaque demande d’extradition. Il y a la question des réseaux d’un côté et l’indulgence dont peuvent bénéficier certaines personnes de l’autre. Ca peut se rejoindre, mais ce n’est pas forcément lié. En ce qui concerne la criminalité organisée, évidemment qu’il y a des protections parce qu’elle s’en donne les moyens! C’est un lieu commun de dire que les pédophiles vont chercher des professions où ils sont en contact avec les enfants. Pour la criminalité organisée, c’est pareil : elle va chercher à s’implanter là où ça lui est utile! La procédure est aussi très protectrice pour le citoyen—parce qu’il ne faut pas envoyer en prison des gens qui n’ont rien fait. On est sur des procédures qui sont extrêmement complexes, et il suffit qu’il y ait un maillon défaillant et ça plante toute la procédure. Pour que les informations judiciaires puissent progresser, il faut que le juge d’instruction fasse son travail, il faut que le parquet fasse son travail, il faut que les enquêteurs fassent leur travail, il faut que les avocats et les experts fassent leur travail… Si un maillon de la chaîne dysfonctionne, tout peut partir en vrille…

  1. : Sur les réseaux pédophiles eux-mêmes, il y a eu des enquêtes de faites. Qu’est-ce qu’on peut dire en général de ces réseaux pédophiles ?

L.B. : Que c’est un phénomène qui est beaucoup plus important qu’on ne le pense. C’est une criminalité organisée qui est en général au croisement d’autres activités criminelles. Il y a des personnes qui sont pas forcément pédophiles, mais que l’on retrouve dans le trafic d’enfants, de femmes, d’armes, de drogues… Certains sont là-dedans juste pour l’appât du gain…

  1. : Parce que ça rapporte gros, cette activité ?

L.B. : Oui. On a évalué que les sommes brassées par la traite sexuelle des enfants sont à un niveau comparable à celui du trafic de drogue—des milliards de dollars. Dans certains pays, la traite sexuelle des mineurs est une ressource importante du pays.

  1. : Les clients pédophiles dans ces pays, ce sont en majorité des étrangers ?

L.B. : Oui, c’est de l’argent qui vient de l’extérieur, c’est des devises. Les étrangers qui se rendent dans ces pays, ils payent pour les enfants, ils payent leur voyage, ils payent l’hôtel, le restaurant, les taxis. La prostitution des enfants, ça fait tourner toute une économie. Ce sont des organisations par strates. L’affaire de Draguignan par exemple, elle est intéressante parce qu’elle offre un bon panorama de ce qui se passe. On en a parlé parce que c’était la première application de la loi sur le tourisme sexuel. Mais cette affaire, ce n’est pas seulement 3 péquins qui ont été jugés parce qu’ils étaient allés à Papeete pour violer des enfants. Derrière, il y avait un énorme réseau. Il y avait des petits Roumains qui étaient importés, il y avait aussi des enfants français, et ils étaient déplacés, transférés d’un pays à un autre, de la Belgique en Savoie, (et là on retrouve la Cour de cassation lieu de tournage de vidéos pédophiles), il y avait des vidéos qui étaient faites, ils avaient même un projet d’achat d’un orphelinat en Roumanie ! Etre propriétaire d’un orphelinat, c’est idéal pour avoir accès à des enfants. Comme on l’avait vu dans l’affaire du Coral, tous les enfants sans parents, les enfants placés, les enfants handicapés, c’est parfait pour les pédophiles parce qu’il n’y a plus l’obstacle de la vigilance parentale. Quand, en plus du fait qu’il n’y a pas de parents du tout, ça se passe dans des pays peu répressifs, c’est encore mieux pour eux. Ils déplaçaient les enfants, ils les échangeaient entre eux.

  1. : Vous dites qu’il y a un lien entre les violences faites aux femmes et les violences envers les enfants. Pouvez-vous expliquer ?

L.B. : Quand on commence à travailler sur les violences faites aux enfants, on aboutit immanquablement aux violences faites aux femmes et aux représentations des femmes dans la société. D’abord, parce qu’on ne peut pas attaquer un enfant en justice. Donc on va attaquer la personne qui porte plainte. En général, la personne qui porte plainte, c’est la mère.

F : Le « parent protecteur », c’est généralement la mère ?

L.B. : Pas toujours, mais souvent. La majorité des violences sexuelles sur enfants commencent dans le cadre familial. Donc c’est la mère qui va se retrouver attaquée si elle essaie de protéger l’enfant, et pour ça, on utilise tous les stéréotypes genrés : l’hystérique, la furie prête à tout pour démolir son ex, toutes ces représentations négatives ancrées dans la culture et dans la religion. Et pour ce qui est de l’inégalité des salaires, les victimes sont aussi les enfants, parce qu’en cas de violences sur les enfants, quand la mère arrive à partir avec eux, elle se retrouve habituellement dans une situation financière très difficile, elle a beaucoup de mal à se défendre : dans une séparation, les femmes se retrouvent dans une situation beaucoup plus difficile que les hommes. Et enfin, quand un enfant assiste à des violences sur sa mère, il est lui-même victime d’une situation violente et traumatisante qui peut générer des syndromes post-traumatiques importants. Quand on est dans un cadre familial violent, comme on ne donne pas aux femmes les moyens de s’en aller, elles restent, et les enfants sont exposés à des violences. Ou alors, des enfants vont être placés—alors qu’ils avaient un parent aimant—et vont éprouver un terrible sentiment d’abandon. Les enfants sont les victimes collatérales des violences faites aux femmes. Les violences empêchent les femmes de jouer le rôle protecteur qu’elles veulent avoir auprès des enfants, et les enfants aussi sont toujours victimes des violences et des inégalités que subissent les femmes. Une femme tuée par son mari, c’est des orphelins. Et qui n’ont plus pour seul parent qu’un meurtrier et un père violent. Et il faut comprendre à quel point c’est une violence en soi pour un enfant de voir sa mère frappée, humiliée, insultée à longueur de temps—c’est une maltraitance psychologique grave. Et en plus l’enfant se sent coupable.

  1. : Et pourtant, il y a encore la notion qui prévaut aux yeux de la justice, qu’un homme violent avec sa femme peut être un bon père ?

L.B. : C’est une absurdité. Une psychologue a dit : « si vous voulez aimer vos enfants, aimez leur mère ». Même dans un cadre de séparation. Etre violent avec une femme est absolument antinomique et incompatible avec être un bon père.

 

 

 

 

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