Interview d’ELIANE VIENNOT

Par Francine Sporenda

Éliane Viennot est professeuse émérite de littérature française de la Renaissance à l’université Jean-Monnet-Saint-Étienne et historienne. Elle est notamment l’autrice de « Non, le masculin ne l’emporte pas sur le féminin », « L’Académie contre la langue française », « Et la modernité fut masculine », « La France, les femmes et le pouvoir », « Marguerite de Valois », « La différence des sexes » (avec N. Mathevon), « L’engagement des hommes pour l’égalité des sexes » (avec F. Rochefort), « Revisiter la querelle des femmes » (avec N. Pellegrin).

F. : De nombreuses personnes–et même certaines féministes- disent que la féminisation (ou démasculinisation) du langage n’est pas un combat féministe important, et que nous devrions nous consacrer à d’autres luttes plus urgentes. Qu’en pensez-vous?

E.V. : Je ne connais pas de lutte qui se mène sans mots. Quand on doit écrire, parler, crier, ce qu’on dit n’est pas neutre. Fêter la « Journée internationale des droits des femmes » ou la « Journée de la femme » n’est pas la même chose. Parler d’un « nouveau meurtre d’une femme par son mari » ou d’un « nouveau drame passionnel » n’est pas la même chose. J’avoue que je ne comprends pas cet argument s’il vient de féministes. En revanche, j’observe qu’il vient souvent de gens paternalistes qui n’ont jamais levé le petit doigt pour combattre le sexisme, et qui voudraient juste qu’on se tienne tranquille.

F. : Que pensez-vous du vocabulaire passablement « hystérique » employé par certaines institutions ou personnalités pour condamner l’écriture inclusive? L’académie française parle de « péril mortel » pour la langue, Raphaël Enthoven parle d’ « une lacération de la Joconde mais avec un couteau issu du commerce équitable » et Julien Aubert (député LR du Vaucluse) déclare qu’elle « prend en otage les écoliers pour transformer notre langue à des fins idéologiques ».

E.V. : Soit les gens n’ont pas compris de quoi il est question, mais ils ont des micros ouverts devant eux et l’habitude de parler y compris sur ce qu’ils ne connaissent pas, soit ils militent en faveur de l’ordre masculin. Pour les trois exemples cités, j’hésite sur le diagnostic. L’Académie française relève des deux. Ses amis de droite l’ont réveillée pour qu’elle dise son mot, et comme d’habitude elle a tapé à côté de la plaque car elle ne sait pas ce qui se passe dans la société ; je suis tout de même surprise par le vide sidéral de sa dernière déclaration. Enthoven ne savait pas de quoi il parlait, et depuis qu’il sait, il se tait (d’après ce que je sais) ; c’est le cas de beaucoup d’éditorialistes, qui passent à autre chose une fois la boulette faite. Mais il n’a compris qu’il se trompait qu’après le débat contradictoire sur TV5 Monde, le 17 octobre, où il était arrivé avec le même discours, et d’où il est parti furieux après s’être ridiculisé. Julien Aubert aussi relève des deux explications, mais on peut en ajouter une troisième : il est très bête.

F. : Peggy Sastre, qui se dit féministe, déclare (dans un article du Huffington Post) que l’écriture inclusive « ne marchera jamais » parce que « le langage n’est pas une baguette magique qui façonne le monde à sa guise… mais un outil d’encodage et de retranscription d’un réel qui lui préexiste ». Selon elle, c’est de « l’inginiérie sociale », une expérience qui flirte avec la dictature ». Que pensez-vous de cette analyse?

E.V. : Peggy Sastre est sans doute savante, mais elle est tout sauf féministe. Ce terme est devenu tendance, ce qui est une très bonne chose en soi, mais la conséquence, c’est que n’importe qui s’en drape – voyez notre ministre de l’éducation nationale ! L’intérêt du débat actuel est qu’il permet aux malvoyant·es et aux aveugles d’y voir un peu plus clair : elle a signé la lettre des 100 malheureuses qui demandent aux harceleurs de persévérer. Sur le fond, elle devrait ouvrir les yeux et les oreilles. La double flexion (Françaises, Français) gagne du terrain chaque année, notamment sous l’influence des politiques, depuis une vingtaine d’années. Les abréviations (Français·es) sont utilisées depuis plus de dix ans dans les courriels professionnels ou militants, voire dans des revues ou des livres, et il y en a même sur sa carte d’identité (où la date de naissance est introduite par « né(e) »). Il n’y a guère qu’une abréviation qui est en train de « prendre » à l’oral : « toustes », parce que c’est hyper pratique.

F. : Dans le manifeste des enseignant-es contre la règle du masculin qui l’emporte sur le féminin, il est dit que cette règle « induit des représentations mentales qui conduisent femmes et hommes à accepter la domination d’un sexe sur l’autre ». Dans quelle mesure le langage est-il vecteur d’idéologie?

E.V. : De nombreuses études ont attesté ce fait, et un sondage tout récent fait par Louis Harris pour « Mots-clés » vient de le confirmer : quand on demande aux gens de citer « deux présentateurs du journal télévisé », ou « deux présentateurs ou présentatrices du journal télévisé » ou « deux personnes présentant le journal télévisé », ils nomment deux fois plus de femmes dans le second cas que dans le premier, et trois fois plus dans le troisième. Les mots employés guident la pensée. Dans le cas de la règle, c’est bien plus que des mots qui guident inconsciemment. La formule dit très clairement que le masculin est plus fort que le féminin, et son application le démontre : un dé à coudre vaut plus qu’une présidente de la république, puisqu’on doit dire « qu’ils figurent sur la photo ». C’est d’une violence symbolique inouïe – dont pratiquement tout le monde se satisfaisait jusqu’ici.

F. : Que pensez-vous de la circulaire du Premier ministre Edouard Philippe sur la féminisation du langage dans les textes administratifs? Des instances politiques sont-elles compétentes pour trancher sur cette question?

E.V. : Le texte est incohérent. Ce qui est appelé « écriture inclusive » à la fin ne désigne que les abréviations : elles sont interdites dans le Journal officiel, où l’on voit mal pourquoi il y en aurait ! Donc c’est un coup d’épée dans l’eau. Au début, la circulaire prend position pour le féminin des noms de fonction : c’est la première fois qu’un ministre de droite avalise cette recommandation. Donc c’est une bonne chose. Elle dit aussi que les candidatures doivent être exprimées sous les deux formes : autre très bonne chose. Mais elle reconduit la domination du masculin sur le féminin dans les appellations génériques. Donc, peut mieux faire ! Je doute qu’elle soit appliquée par les administrations qui ont commencé à mettre en œuvre le langage non sexiste : elles ont mis suffisamment de temps à s’y mettre pour connaître les bonnes raisons de le faire. Mais elle va être utilisée par les gens qui ne veulent pas entendre parler du moindre changement.

F. : Benoite Groult disait que la question de la féminisation des titres et des noms de profession ne se posait que pour les positions de prestige habituellement occupées par des hommes et que la féminisation d’instituteur, infirmier ou coiffeur ne posait aucun problème. Etes-vous d’accord avec cette analyse?

E.V. : C’est une évidence. Les féminins condamnés par les gens qui se piquent de faire la police de la langue depuis le XVIIème siècle sont quelques dizaines seulement, sur les milliers de termes évoquant les activités ou les qualifications humaines, qui varient tous en genre. Or tous ces mots désignent des activités prestigieuses dont les hommes pensent qu’elles devraient leur être réservées : le commandement, la décision, les dignités, la création.

F. : Vous avez rappelé constamment que la règle selon laquelle le masculin l’emporte sur le féminin date du XVIIème. Avant ces nouvelles règles, l’accord de proximité était utilisé et des mots comme poétesse, autrice, médecine, peintresse étaient courants. Pouvez-vous nous expliquer dans quel contexte se fait cette reprise en main politique du langage? (réaction contre certaines avancées des femmes, « femmes savantes », « précieuses ridicules, « querelle des femmes  » etc)?

E.V. : Le contexte global est celui de la monarchie absolue, qui voulait voir tout le monde obéir, dans l’ordre, et au profit de la grandeur de la France – c’est-à-dire de son monarque. Mais la mission confiée à l’académie (créée en 1635) de rendre la langue française capable d’exprimer heureusement les notions, y compris celles des arts et des sciences, n’impliquait pas sa masculinisation. Ce sont les académiciens qui l’ont infléchie dans ce sens, délibérément, dans le but de conforter la domination masculine. Elle commençait en effet à être battue en brèche, et par la multiplication des lieux d’éducation pour les filles (les premiers instituts d’Ursulines ouvrent à la fin du XVIème siècle), et par l’arrivée de femmes dans la carrière des lettres (les premiers grands succès littéraires féminins datent des années 1630). Il y a aussi que la contestation de la domination masculine, qui vient des XVème et XVIème siècle, se poursuit, et qu’il y a désaccord entre les lettrés : certains étaient favorables à l’émancipation féminine. Les masculinistes ont dû sentir qu’il fallait « resserrer les boulons » ! Et comme ils savaient, eux, que le langage formate les esprits, ils ont travaillé à donner au masculin un pouvoir qu’il n’avait pas auparavant.

 

 

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