Par Francine Sporenda

Quand on rappelle sur les réseaux sociaux les nombreuses tâches que les femmes assument dans le couple hétérosexuel et dans la famille et le fait que les milliers d’heures qu’elles consacrent au service de leur mari et de leurs enfants sont non rémunérées, il se trouve toujours un homme pour intervenir et mentionner que « oui, mais les hommes sacrifient leur vie pour défendre les femmes et les enfants ».

Argument d’une absurdité monumentale. Parce que tous les hommes ne sacrifient pas leur vie pour défendre les femmes et les enfants, ou même ne seront jamais confrontés à la possibilité théorique d’avoir à le faire. D’abord parce que, pour ce qui est de la signification guerrière donnée traditionnellement à ce sacrifice masculin, la conscription n’existe plus depuis longtemps, les mâles français ne sont plus mobilisables en temps de guerre, et l’armée est devenue une armée de métier composée de professionnels rémunérés pour chaque heure qu’ils consacrent à leur travail– contrairement aux femmes.

 

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Et que, vu le nombre d’hommes (et de femmes) que comptent les Forces armées françaises (205 000 pour l’ensemble du personnel militaire dans toutes les armes en excluant le personnel de soutien) et vu le nombre d’individus de sexe masculin dans la population française (adultes et mineurs = 32 530 000), un calcul permet d’établir que seul un mâle sur 150 000 environ a ou aura la responsabilité de « défendre les femmes et les enfants » en cas d’attaque armée sur le territoire. Il est donc risible de prétendre que tous les hommes sont des guerriers héroïques tenus de sacrifier leur vie pour la protection de ces catégories de population.

Qui plus est, à quand remonte la dernière fois que les Forces armées nationales ont dû « défendre les femmes et les enfants » ? A la Seconde guerre mondiale, soit à plus de 70 ans. Protection qui s’est d’ailleurs révélée parfaitement inefficace face aux envahisseurs nazis. Et depuis l’armée française a essentiellement été envoyée en pays étranger, pour défendre non pas les femmes et les enfants mais les intérêts colonialistes ou impérialistes, ou plus récemment pour combattre le terrorisme à la source.

Et pourtant cet échange entre hommes et femmes est posé comme équitable : la protection assurée virtuellement par un homme sur 150 000 contre les dizaines d’heures de travail gratuit par semaine assurées concrètement par toutes les épouses et mères de famille. Tour de passe-passe central au discours patriarcal de « l’homme protecteur »: on pose une fausse symétrie entre les services que les femmes rendent aux hommes et ceux que les hommes rendent aux femmes. Les femmes fournissent universellement aux hommes des milliers d’heures de travail dur, répétitif, fastidieux mais absolument indispensable à la survie des individus et de la société. En échange de quoi les hommes les paient en monnaie de singe et leur donnent quelque chose de vague, d’immatériel et de parfaitement invérifiable : leur « amour » et leur protection–du concret contre du vent, une réalité contre une fiction, quelque chose en échange de rien.

MARCHE DE DUPES

On note surtout que non seulement cette protection des « guerriers » masculins ne protège en rien les femmes et les enfants (dans les guerres modernes, le nombre des victimes civiles est beaucoup plus élevé que celui des victimes militaires) mais qu’en fait, les membres des forces armées violent et exploitent assez fréquemment les femmes et les enfants qu’ils sont censés protéger.  En fait de protection militaire des femmes et des enfants, ce dont on entend parler dans les medias, c’est surtout d’enfants et de femmes violés et prostitués par des membres des Forces armées (nationales ou Onusiennes) quand elles sont envoyées en opérations dans des pays pauvres et « exotiques ». Récemment, il y a eu les accusations de viol d’enfants portées contre les troupes françaises de l’opération Sangaris en Centrafrique, pendant la Deuxième guerre mondiale, il y a eu les milliers de « femmes de confort » affectées au service des « besoins » sexuels des soldats japonais et les centaines de milliers de viols commis par les troupes alliées et russes : historiquement, il est connu que partout où il y a des forces armées, les viols, les bordels et la prostitution prolifèrent. Bien évidemment, les hommes ne font pas la guerre pour défendre les femmes et les enfants, ils mettent simplement cet alibi en vitrine pour légitimer moralement leurs entreprises belliqueuses et en occulter les motivations réelles. En fait, la mise en avant de la défense des femmes et des enfants est un classique de la propagande impérialiste interventionniste—on l’a vu encore récemment avec la justification donnée par George W. Bush à l’intervention américaine en Afghanistan : il s’agissait de libérer les femmes afghanes!  Schéma typique d’inversion patriarcale que nous allons retrouver constamment dans cette analyse: d’une part les « échanges » de services hommes-femmes sont en fait largement à sens unique et d’autre part, les agresseurs sont présentés comme protecteurs.

 

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Opération Sangaris

TOUCHE PAS A MA PROPRIETE

Dans les guerres, il est habituel depuis des temps immémoriaux que les vainqueurs violent les femmes des vaincus et plus généralement s’approprient leurs biens. Cette appropriation des femmes étant l’insulte suprême, la défaite la plus humiliante qui puisse être infligée aux vaincus : le fait qu’ils n’aient pas été capables d’empêcher les conquérants de violer leurs femmes, ou juste de coucher avec elles, démontre qu’ils ne sont pas des « vrais hommes » et est assimilée à une totale perte de virilité, une castration symbolique majeure à leurs yeux et à ceux de leurs ennemis.

On l’a encore constaté lors du dernier épisode d’occupation du territoire français par des troupes ennemies : dans le fait que des Françaises aient été violées par des soldats allemands, ce n’était pas les viols en soi qui enrageaient les mâles français, mais le fait que ces viols aient été le fait de soldats étrangers. Que des femmes soient violées en France, ils s’en accommodaient fort bien en temps de paix–quand ces viols étaient commis par ceux qui détenaient normalement le droit d’accès sexuel sur ces femmes: à leurs yeux, seuls des Français avaient le droit de violer des Françaises.

Et actuellement, on constate une approche similaire dans les milieux d’extrême-droite, voire dans certains groupes où la « défense de la laïcité » sert de façade respectable à ces mouvances extrémistes :  les seuls viols qui y sont dénoncés (au nom d’une fallacieuse défense des droits des femmes), ce sont uniquement ceux commis par des descendants d’immigrés ou des migrants sur « leurs femmes ». Jamais on ne les voit se mobiliser contre les viols commis par des « autochtones ».

Donc quand les hommes évoquent leur rôle de protecteurs des femmes contre des attaques extérieures, les femmes ne sont essentiellement défendues qu’en tant que propriétés dont l’appropriation sexuelle par des mâles allogènes est vécue comme dépossession de leurs « légitimes propriétaires » et signe la déconsidération virile de ceux-ci, tant à leurs yeux qu’à ceux du groupe des hommes en général.

LES FEMMES ET LES ENFANTS D’ABORD

Une variante de cet argument de la protection qu’assureraient les hommes aux femmes en cas d’attaque militaire ennemie, c’est celle de la protection masculine en cas de catastrophe ou d’accident : tsunami, tremblement de terre, incendies, naufrages, etc. La figure héroïque du sauveteur, du pompier, du baroudeur d’ONG humanitaire est évoquée, rehaussée par les slogans emblématiques de la virilité chevaleresque : « les femmes et les enfants d’abord », « le capitaine qui est le dernier à quitter son navire » etc.

Lorsqu’il arrive effectivement, ce qui est rare, qu’un homme sacrifie sa vie pour sauver celle d’une femme ou d’un enfant, les media en font des tonnes et repassent l’histoire en boucle, comme dans le cas récent d’Arnaud Beltrame. Dont l’héroïsme ne doit pas dissimuler que des actes comme le sien sont exceptionnels chez les individus de sexe masculin, la norme statistique faisant apparaître une réalité toute différente. De plus, quand il arrive que des femmes soient les auteures de tels actes de dévouement héroïque, où par leur courage et leur présence d’esprit elles sauvent la vie de dizaines ou centaines de personnes (comme par exemple cette pilote d’avion de la Southwest Airlines récemment (1 ), on n’en parle pas ou très peu, elles ne font pas l’objet de célébrations dithyrambiques :  l’héroïsme, la bravoure, le sacrifice glorieux accompli avec panache, ce sont des registres exclusivement masculins. Le dévouement des femmes va de soi, il doit rester humble et silencieux : l’abnégation étant ce que l’on attend d’elles, il n’y a aucune raison de célébrer à son de trompe puisqu’elles ne font que leur devoir. Tandis que l’insistance sur le sacrifice d’Arnaud Beltrame ne booste pas seulement la fierté nationale, elle sert aussi à conforter le mythe de l’homme protecteur. Mais ce mythe ne résiste pas à l’analyse ; en fait, on s’aperçoit que ce n’est qu’une exception mise en épingle pour occulter une réalité inversée : en cas de catastrophe naturelle, ou d’accident, les hommes n’adoptent pas majoritairement un comportement protecteur envers les femmes et les enfants, loin de là.

Quelques exemples : à une époque où ce comportement chevaleresque était plus impératif pour les hommes qu’aujourd’hui, et dans un milieu (l’aristocratie et la grande bourgeoisie) où l’observation de ces comportements chevaleresques conditionnait l’« honneur »  et la réputation des membres masculins de ces élites, on a vu ce que donnait  cet impératif de protection des femmes dans une situation concrète de très grand danger : l’incendie du bazar de la Charité à Paris en 1897. Pendant cette grande vente de charité organisée par et pour la haute société, un incendie s’est déclaré dans la salle où étaient projetés des films de « cinématographe », encore une nouveauté à l’époque. Dans ce grand hangar en bois rempli de décors en carton-pâte et d’objets très combustibles, l’incendie se propagea de façon foudroyante : en un quart d’heure, tout était réduit en cendres. Loin de protéger les femmes et les enfants présents, les hommes se précipitèrent vers les sorties, se frayant un chemin en bousculant et en assommant à coups de canne les femmes qui se trouvaient sur leur passage (les hommes de la bonne société arboraient des cannes, souvent des cannes à pommeau en métal, en ivoire, etc). Sur le nombre total avancé de 132 victimes de l’incendie, 123 étaient des femmes, et la moitié des 9 hommes décédés étaient des vieillards ou des enfants. Et il y a bien eu une personne qui a fait passer les autres devant elles et a déclaré qu’elle partirait la dernière– ce n’était pas un homme mais une femme, la duchesse d’Alençon, altesse royale et sœur de l’impératrice d’Autriche (Sissi), qui périt dans l’incendie (2).

 

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L’incendie du Bazar de la charité

Autre exemple historique : les évacuations sous les bombardements à Londres en 1940-41. Dans l’East End où les gens, plus pauvres, ne disposaient pas d’abris anti-bombes, on se ruait, les hommes d’abord, dans les bouches de métro. Scènes décrites dans ce livre  de Maureen Waller, « London 1945 : Life in the Debris of War » : « je peux encore me souvenir de mon horreur et de mon dégoût à la vue d’hommes adultes poussant brutalement les femmes et les enfants de côté pour accèder à la station de métro Warren Street quand les »doodlebugs » (bombes volantes) tombaient ».

Un exemple plus récent : le naufrage du navire de croisière Costa Concordia en 2012.  Quand ce navire fait naufrage après s’être trop approché des côtes de Toscane et avoir fracassé sa coque sur un rocher, c’est la panique à bord : le capitaine Francesco Schettino donne l’ordre d’évacuation et embarque tout de suite dans un canot de sauvetage, laissant son équipage gérer l’évacuation des passagers, qui se fait dans le chaos. Sommé de regagner son bord par la capitainerie de Livourne pour diriger l’évacuation, il refuse de le faire. Des passagers masculins profitent du chaos pour extirper de force des femmes et des enfants des canots de sauvetage et prendre leur place. Le comportement de certains membres de l’équipage laissera aussi à désirer (3).

Et non, ces exemples ne sont pas des faits isolés : dans un article de l’Express du 5 septembre 2012 intitulé « Les femmes et les enfants d’abord, une loi de la mer peu appliquée », l’auteur, Jean-Didier Vincent, souligne que les hommes, parmi les caractéristiques qui selon eux définissent la virilité, accordent une place spéciale au courage et à l’abnégation–par définition, l’homme viril est l’homme « qui en a » : dans le discours viriliste, le courage est identifié à la possession de testicules, et serait  la manifestation  d’un taux élevé de testostérone. Pourtant, l’auteur de l’article relève que, si la règle de protection prioritaire des femmes et des enfants semble avoir été plutôt bien appliquée lors du naufrage du Titanic, ça n’a pas été le cas dans la majorité des affaires de naufrages connus : « une analyse statistique des données concernant 18 naufrages a été faite, et elle met en évidence que le taux de survie des femmes (par rapport à leur pourcentage à bord) est inférieur de moitié à celui des hommes »—taux qui est encore plus faible relativement à celui des hommes d’équipage. Et les enfants sont ceux dont le taux de mortalité est le plus élevé. La conclusion de l’article est que, quand des individus de sexe masculin sont confrontés à un danger de mort imminent, les prescriptions sociales conventionnelles—en particulier les codes normatifs de la virilité—s’effondrent, et que le mythe de l’homme protecteur cède la place à la réalité du « chacun pour soi ».  En fait, les individus sur qui on peut réellement compter pour protéger les enfants dans des situations de danger, ce sont essentiellement les femmes et non les hommes.

 

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Naufrage du Costa Concordia

INVERSION PATRIARCALE

Ceci fait apparaître que les stéréotypes de genre définissant la virilité –du courage au fait d’être bon conducteur en passant par la rationalité–sont des mythes à fonction idéologique qui ne renvoient à la réalité qu’en tant qu’ils visent à en donner une image inversée. Ils présentent comme essentiellement viriles des qualités dont les hommes ne font que rarement preuve–et les rares fois où ils en font preuve, ces hauts faits sont mis en épingle et outrancièrement glorifiés pour conforter le mythe.  Alors que ces mêmes actions et qualités chez les femmes –comme de protéger les enfants et les faibles–seront passées sous silence parce que cela ne valide pas les stéréotypes de genre. Un homme protégeant et prenant soin d’un enfant suscitera des commentaires extasiés—alors que personne ne le remarquera si c’est une femme.

Plus  précisément, on voit que la mise en avant du mythe de l’homme protecteur, en outre de nier le rôle protecteur des femmes, sert surtout à occulter la réalité statistique des comportements masculins: non seulement les occurrences de comportements masculins réellement protecteurs envers les femmes et les enfants sont rares—mais les comportements inverses d’agression  et de violence sont fréquents au point d’être une caractéristique statistique de la virilité : si l’on se base sur les quelque 220 000 femmes battues annuellement, les environ 210 000 viols et tentatives de viols annuels, dont plus de 60% sur des enfants,  l’image de l’homme qui se dégage n’est pas celle d’un protecteur mais plutôt celle d’un prédateur.

La mise en avant de la protection des enfants par les pères détourne en particulier l’attention de la fréquence relative des incestes et de la pédophilie (4 millions de victimes d’inceste en France) (3). L’envers du mythe de la protection, c’est qu’il y a infiniment plus d’hommes incestueux, pédophiles et consommateurs de pédopornographie en ligne que de héros qui sauvent des enfants d’incendies, d’accidents ou d’attentats terroristes. Et la mise en avant de la protection des femmes par les hommes est identiquement un trompe-l’œil qui dissimule le fait que la principale cause de décès des femmes de 18 à 45 ans, avant le cancer et les accidents de la route (dont 85% sont causés par des hommes) sont les violences masculines. Une femme lambda a infiniment plus de « chances » d’être battue, violée, incestuée ou tuée que sauvée par un individu de sexe masculin.

PRECARITE ORGANISEE

A côté de la mise en vitrine de cette protection masculine spectaculaire scénarisée sur le mode de l’exploit héroïque que les media aiment à célébrer, il y a aussi la protection quotidienne que les hommes sont censés apporter aux femmes. Cette protection quotidienne est d’abord une protection économique : dans la vision traditionnelle, les hommes sont censés apporter sécurité et stabilité financière à leur femme et à leurs enfants, ils sont les « breadwinners » par excellence, ceux dont le salaire constitue le revenu principal de la famille et joue le rôle du filet de sécurité qui la préserve de la pauvreté.

Mais cette protection économique de la femme et des enfants censée être assumée par le père a pour envers l’inégalité salariale persistante entre femmes et hommes : les hommes continuent à se réserver les meilleurs jobs et les plus hauts salaires et ne laissent les femmes entrer massivement sur le marché du travail que dans des emplois subalternes et/ou à temps partiel comparativement mal payés. La « générosité » de leur protection économique découle donc d’une spoliation préalable : la précarité économique des femmes est organisée par une vaste confiscation salariale institutionnalisée, à savoir les 20% de salaire en moins refusés aux femmes, qui seraient compensés par cette protection économique conjugale—le concept du « travail d’appoint » féminin n’ayant pas disparu des mentalités et continuant à peser subtilement sur les inégalités salariales.

En fait, ce filet de sécurité est plein de trous : il disparait avec le divorce, après lequel environ 1 père sur 2 n’estime plus devoir protéger économiquement ses enfants—on sait qu’environ 40% des pensions alimentaires ne sont pas payées– et les femmes seules ne sont pas concernées (4).

De nouveau, on impose aux femmes un marché de dupes : vous êtes moins payées, mais cet argent qui manque à l’appel dans vos salaires, vos protecteurs masculins vous le ristourneront quand vous vous marierez et aurez des enfants—mais alors que le « prélèvement » objectif qu’opère l’inégalité salariale touche toutes les femmes, tout le temps, la protection économique masculine est aléatoire et ne concerne qu’une minorité d’entre elles. En fait, cet argument de l’homme protecteur économique de sa femme et de ses enfants dissimule une triple spoliation patriarcale: celle de l’inégalité salariale homme-femme, celle des heures de travail non-rémunéré fournies par l’épouse (non incluses dans le PIB), et la discrimination supplémentaires qui frappe les mères (la « mommy tax ») :  les femmes qui ont des enfants ont en moyenne des salaires inférieurs de 10% par rapport aux autres femmes et des retraites  inférieures de 40% à celle des hommes suite en particulier aux interruptions dans leur vie professionnelle dues aux maternités.  Il y a en outre une autre spoliation dont on ne parle jamais parce qu’elle est invisible : le coût énorme des violences et de la criminalité masculines (3,6 milliards d’Euros en France, 97% de la population carcérale est de sexe masculin), dont les femmes sont non seulement les principales victimes (jours d’ITT, hospitalisations, frais médicaux divers, coûts de fonctionnement de la justice et des prisons, refuges, secours d’urgence,  association d’aide aux victimes etc.) mais dont elles doivent assumer une partie importante en tant que contribuables (5).

Comme on le voit, c’est sur ce schéma de l’échange inégal que fonctionne la domination masculine:  la protection est largement fictive ; quand elle existe, elle ne consiste qu’à rendre aux femmes un peu de ce qui leur a été volé, elle est toujours conditionnelle au bon plaisir de l’homme et peut être retirée à tout moment. Et la contrepartie de cette protection, c’est l’exploitation—qui elle est la réalité structurelle de la condition féminine. Et paradoxalement, le fait que les femmes travaillent a aggravé le caractère inégal de cet « échange » : si les hommes ne paient plus pour leur entretien, elles continuent néanmoins à leur fournir annuellement des centaines d’heures de travail non rémunérées.

 

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Plus généralement, l’argument de la protection dans le discours des dominants est souvent le nom de code de l’exploitation et on constate qu’il a été mis en avant tout aussi fallacieusement dans d’autres types de rapports entre catégories dominantes et dominées : dans le système médiéval du servage, le seigneur « protégeait » les serfs qui travaillaient ses terres en l’absence de toute rémunération et qui lui devaient en outre diverses redevances en travail ou en nature.  Le proxénète « protège » la prostituée (dans le lexique prostitutionnel, un « protecteur » est un proxénète) mais cette protection est largement fictive ; elle n’empêche en rien les prostituées d’être agressées ou tuées par les clients. Par contre, ce que la prostituée donne au mac en échange de sa protection, possède une réalité des plus constatables—puisqu’il s’agit d’argent. Dans le cas du proxénétisme, la protection masculine est clairement dévoilée comme illusoire et abusive–mais la protection de l’homme marié sur sa femme, qui est présentée elle comme éthique et légitime, n’est pas radicalement différente de celle du proxénète sur sa « gagneuse ». Dans les deux cas, il y a non seulement exploitation économique, sexuelle et émotionnelle de la femme protégée–avec en plus le fait que le travail fourni par l’épouse est invisibilisé : une « femme au foyer » est une femme « qui ne travaille pas ». Et il y a identiquement recours à la violence si elle résiste à l’exploitation : si ce recours est systématique dans le proxénétisme, il est loin d’être exceptionnel dans le couple, comme en témoigne le chiffre des violences conjugales.

Cette organisation de la précarité économique des femmes est un schéma fondamental du système patriarcal parce que les femmes doivent être précarisées afin qu’elles recherchent la mise en couple hétérosexuel pour échapper à cette précarité : ce que beaucoup d’entre elles attendent du mariage, c’est la stabilité économique (voir la formule des femmes mariées américaines qui se disent « one man away from poverty »). Du côté masculin, il est vital que les femmes soient précarisées pour qu’il leur soit impossible de rompre le lien permettant leur exploitation économique : tout fonctionnement de type parasitique prend fin si la connexion avec l’hôte est coupée.  

Comme nous l’avons vu ci-dessus, pour que l’homme puisse s’imposer ou être recherché comme protecteur, il faut que les femmes soient –individuellement et socialement—mises en position de faiblesse.  Outre la paupérisation genrée systématique produite par différentes discriminations économiques, il existe un autre risque majeur contre lequel les femmes croient se prémunir en s’assurant la protection d’un individu de sexe masculin—c’est la violence des autres hommes. Il est courant que des femmes ne veuillent voyager ou sortir le soir qu’accompagnées par un compagnon ou un ami. Autrefois, le fait d’être mariée—c’est-à-dire légalement la propriété d’un homme—protégeait théoriquement les épouses des agressions sexuelles des autres hommes. Encore de nos jours, si une femme est harcelée sexuellement dans l’espace public ou au travail, la simple mention du fait qu’elle est en couple mettra parfois fin à ce harcèlement.

POMPIER PYROMANE

Cette peur du terrorisme sexuel masculin qu’éprouvent toutes les femmes est un ressort très puissant de leur besoin d’avoir un homme protecteur auprès d’elles, besoin qui repose sur la croyance que seul un homme peut les protéger de la violence des autres hommes. De ce fait, elles tendent à diviser la classe des hommes en deux catégories distinctes : les hommes « bien », les hommes protecteurs à qui on peut faire confiance, dont a priori elles assument que leur mari, fils ou frères font partie (le syndrome « men are bastards but not my Nigel »)–et les hommes prédateurs. Mais ce qu’elles ne voient pas (ou refusent de voir), c’est que le terrorisme masculin ne pourrait exister sans la tolérance voire la coopération active des hommes protecteurs :  non seulement la plupart ne font rien personnellement pour empêcher le déchaînement de ce terrorisme sur les femmes, mais les institutions qu’ils contrôlent garantissent aux hommes violents–les troupes de choc du patriarcat–une impunité quasi-totale. D’une certaine façon, les femmes sont ainsi délibérément placées en situation de vulnérabilité sexuelle permanente par tous les hommes, qu’ils soient les auteurs de ces violences ou qu’ils en soient complices par leur non-intervention : la vulnérabilité organisée des femmes résulte de l’impunité organisée des hommes violents–la seconde phase de cette stratégie masculine consistant à proposer leur protection aux femmes contre un danger qu’ils ont eux-mêmes créé. Schéma identique à celui de la précarité économique organisée : il faut qu’il y ait des hommes violents pour que les femmes recherchent la « protection » de l’homme « bien »—mais cette protection est conditionnelle et n’est accordée qu’en échange de services non rémunérés. D’une certaine façon, les hommes violeurs « travaillent » pour les hommes protecteurs, de la même façon que les proxénètes « travaillent » pour les clients : ils « dressent » les femmes pour eux, leur apprennent à rester à leur place et les contraignent à la vassalisation en les insécurisant. Il est souvent mentionné que maman et putain sont les deux faces complémentaires de la féminité en système patriarcal, mais le fait que prédateur et protecteur sont les deux faces complémentaires de la virilité patriarcale est rarement souligné : pourtant la « protection » de l’un n’existe que par la prédation de l’autre.

Cette vulnérabilisation organisée des femmes ne se déploie pas seulement dans les registres économiques et sexuels, elle passe aussi par les prescriptions vestimentaires (talons hauts, jupes, voilement etc) qui visent à entraver leurs mouvements, par la maternité patriarcale et le « fardeau » des enfants qui pèse presque exclusivement sur les mères, par la médecine qui pathologise les manifestations physiologiques du corps féminin, par le refus d’accès à l’instruction, etc.  Et si l’on ne peut les vulnérabiliser concrètement, leur colonisation mentale par la propagande sexiste les convaincra de leur infériorité et de leur faiblesse (c’est ce que les féministes nomment « impuissance apprise »).

C’est ainsi que de nombreuses femmes en couple sont convaincues qu’elles ne peuvent pas vivre sans la protection de leur compagnon et ne réalisent pas que celui-ci a plus besoin d’elles que l’inverse : l’esclave peut très bien vivre—en fait vit infiniment mieux—sans son maître, tandis que le maître ne peut pas exister sans esclaves. Si la faiblesse féminine, et son corollaire, la dépendance féminine aux hommes, sont constamment mise en avant dans le discours dominant, c’est parce qu’elles sont l’image mystificatrice inversée de la dépendance masculine aux femmes. Dépendance masculine mise en évidence par la réaction violente des hommes quand ils sont quittés, et le processus de clochardisation qui s’installe chez pas mal d’entre eux quand ils se retrouvent devoir faire face aux challenges logistiques de la vie quotidienne sans prise en charge féminine : alcoolisme, prise de drogues, conduites à risques, incapacité à prendre soin d’eux, chaos domestique, hygiène personnelle déplorable, etc.  Que les hommes mariés/en couple vivent plus longtemps que les célibataires–alors que c’est l’inverse pour les femmes—et que le mariage apaise et sécurise les hommes en faisant baisser leur taux de testostérone est également révélateur de ce point de vue : ce sont surtout les femmes qui protègent les hommes, et non l’inverse (6). Pour une raison évidente : lorsqu’une femme se met en couple avec un homme, elle reprend toujours plus ou moins auprès de son compagnon  le rôle protecteur de sa mère — le nourrir, le soigner, le soutenir émotionnellement, etc. Les femmes le disent familièrement entre elles : avoir un mari, c’est avoir un enfant de plus.

DR.JEKYLL ET MR.HYDE

Enfin, dans le discours patriarcal, la figure du violeur est présentée comme l’antithèse de celle de l’homme protecteur : le bon et le méchant, le proche et l’inconnu, l’un qui n’a rien à voir avec l’autre. Le protecteur est l’un, l’homme « normal » dans notre entourage, le violeur est l’autre, le pas-comme-nous, l’étranger, le fou, le prolétaire. Les femmes ont peur de sortir seules la nuit parce qu’on leur répète que le plus grand danger d’être violée, c’est par un inconnu dans un parking. Mais que, par contre, elles sont en sécurité avec leur « homme protecteur ».  Mystification patriarcale suprême : les féministes savent que c’est dans l’intimité du couple que les femmes courent le plus de risques d’être violées, battues et tuées (7). Ce n’est pas majoritairement des inconnus que les femmes ont besoin d’être protégées—mais des hommes qu’elles connaissent et en particulier des « hommes protecteurs » avec qui elles vivent. La figure de l’homme protecteur sert donc à occulter la terrifiante réalité statistique de la violence conjugale : l’homme protecteur et l’homme prédateur—comme le Dr. Jekyll et Mr. Hyde—ne sont qu’une seule et même personne. Mystification particulièrement perverse puisque non seulement elle pousse les femmes à accepter d’être exploitées pour bénéficier de cette protection fictive—mais en plus elle maximise leur exposition aux violences masculines.

 

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Derrière le mythe de l’homme protecteur, il y a la réalité de Mr. Hyde, celui qui participe (activement ou en laissant faire) à la création d’une société violente et misogyne, où les femmes sont placées en situation de précarité économique, où elles sont vulnérabilisées par des agressions et discriminations répétées, tant institutionnelles qu’individuelles, où on les convainc de leur incapacité à se défendre et de leur impuissance à se débrouiller seules–et où on se propose ensuite comme « protecteur » pour les « sauver » des situations désastreuses dans lesquelles on les a précipitées. Comme le souligne Adrienne Rich, si l’on en juge par les lois, les mythes, les institutions, et les interdits que les hommes ont créés et propagés au sujet des femmes–de la chasse aux sorcières, en passant par le meurtre des bébés filles à la naissance (ou des fœtus filles avant la naissance de nos jours), le discours misogyne des religions monothéistes, la pornographie, les viols et les féminicides–les comportements  des hommes patriarcaux envers les femmes apparaissent bien plus hostiles, prédateurs et sadiques que protecteurs (8). Comme la protection du seigneur sur ses serfs, ou celle du proxénète sur la prostituée, la protection masculine n’est qu’un racket monumental : le principal danger dont les femmes doivent être protégées, c’est de leur protecteur.

 

1/ https://edition.cnn.com/2018/04/18/us/southwest-pilot-landing/index.html

2/ https://fr.wikipedia.org/wiki/Bazar_de_la_Charit%C3%A9

3/ / http://www.slate.fr/story/48889/costa-concordia-femmes-enfants-commandant

4/ http://www.lemonde.fr/societe/article/2017/01/20/l-agence-nationale-contre-les-pensions-alimentaires-impayees-est-lancee_5065730_3224.html et https://www.nouvelobs.com/rue89/rue89-nos-vies-connectees/20140113.RUE1294/pensions-alimentaires-impayees-elles-affichent-les-peres-indignes.html

5/ http://www.lepoint.fr/editos-du-point/anne-jeanblanc/cout-des-violences-en-couple-3-6-milliards-d-euros-en-2012-20-07-2016-2055674_57.php et https://oip.org/en-bref/qui-sont-les-personnes-incarcerees/

6/  https://www.health.harvard.edu/newsletter_article/marriage-and-mens-health et https://www.telegraph.co.uk/science/2016/03/14/marriage-is-more-beneficial-for-men-than-women-study-shows/

7/ http://www.liberation.fr/societe/2015/01/20/viol-pres-de-80-des-agresseurs-sont-des-proches_1184288

8/ Adrienne Rich, « Of Woman Born », Bantam Book.

 

 

 

 

 

 

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