INTERVIEW DE FRANCOISE LABORDE

                         Par Francine Sporenda

Françoise Laborde est journaliste, présentatrice de télévision et écrivaine. Elle est fondatrice et présidente de l’association PFDM « Pour les femmes dans les médias », qui rassemble les femmes dirigeantes dans les médias. Elle vient de publier « Le massacre des innocents : les oubliés de la République ».

 

FS : Vous donnez des chiffres effarants dans votre livre : 2 enfants tués chaque semaine « dans le secret du cercle familial », un enfant est violé toutes les heures en France. Vous dites que cette indifférence sociale est due au fait que les enfants ne votent pas, et n’ont pas des milliers d’amis sur Facebook. Mais les femmes votent, ont des milliers d’amis sur Facebook, et les campagnes contre les violences masculines font du bruit. Pourtant les violences sur les femmes ne diminuent pas non plus. Vos commentaires devant ce peu d’efficacité des campagnes anti-violences ?

FL : D’abord, je suis frappée de voir que, quand on fait campagne sur les femmes battues, on oublie souvent les enfants. En France, on a tendance à regarder avec beaucoup d’inquiétude et d’effarement le nombre de femmes battues par leur compagnon, mais les chiffres des violences sur enfants ne sont jamais rappelés. C’est un désavantage premier pour les enfants : le manque d’information.

On le voit avec la dernière campagne qui a eu lieu avec la mobilisation autour de Jacqueline Sauvage. On oublie de dire que pendant des années, les filles de Jacqueline Sauvage ont été violées par leur père. Quand on parle de victimes de violences, on évoque toujours la mère, on n’évoque pas les enfants. Et on ne parle pas en particulier des enfants qui ne sont pas protégés par leur mère quand elle est victime de violences, parce qu’elle n’est pas en situation de les protéger. Il y a une campagne autour de la nouvelle loi de Marlène Schiappa mais cette loi ne protège absolument pas les enfants–c’est une particularité française que de ne pas regarder les violences faites aux enfants.

Maintenant, vous m’interrogez sur le fait que les violences ne diminuent pas, c’est hélas une vérité qui est valable pour le monde entier. On a pensé un moment qu’au XXIème siècle, les conflits internationaux, les tortures, les conflits religieux allaient avoir tendance à disparaître—on voit qu’il n’en est rien, et que la violence est plus que jamais présente dans nos sociétés. Il n’y a aucune raison , vu que la violence semble encore plus présente qu’avant, qu’elle épargne les enfants et les femmes.

 

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FS : Vous citez dans votre livre le cas d’une petite fille, Fanny, orpheline parce que son père a tué sa mère, mais impossible à adopter parce que son père assassin conserve néanmoins ses droits paternels sur elle. Qu’est ce qui justifie la conservation incompréhensible de ces droits paternels dans de telles situations?

FL : Le problème, c’est que la loi française est faite comme ça –on ne peut pas être déchu de ses droits parentaux sans qu’il y ait un jugement. Dans ce cas précis, c’était un meurtrier en cavale, donc il n’y a pas eu de jugement. Mais ce qui est très dommage, c’est qu’on ne se préoccupe pas de faciliter l’adoption de cette petite fille, et de ces enfants qui sont complètement abandonnés par leurs parents, dont les parents ne s’occupent plus du tout, et qui pourraient être adoptables. Normalement, une commission de révision des statuts devrait être se réunir régulièrement pour analyser la situation réelle de l’enfant, pour dire : « voilà, cet enfant pourrait être adoptable »–car ce n’est pas parce que les parents envoient une carte postale tous les ans que cela suffit à en faire des parents capables de prendre en charge l’éducation de leur enfant. On est dans un pays où la famille biologique, la famille de sang, est tellement privilégiée par rapport à toute autre relation qu’on considère que c’est moins grave d’avoir une famille malfaisante que pas de famille du tout. Et en conséquence, on laisse les enfants dans la dépendance d’une famille qui est au mieux absente, au pire malfaisante.

FS : Vous évoquez dans votre livre comment l’affaire d’Outreau a modifié la façon dont est reçue la parole des enfants. Pouvez-vous nous en parler ?

 

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FL : A l’issue de l’affaire d’Outreau, et après que tout un groupe ait été condamné, puis finalement innocenté, la vraie question, c’est que les enfants d’Outreau ont été abandonnés pendant des années, on leur a dit en gros : « circulez, il n’y a rien à voir ». On a considéré que la parole de ces enfants qui avait été entendue et reprise dans des circonstances extrêmement pénibles pour eux, n’était pas digne d’être entendue. Lors du procès d’Angers, que nous comparons avec le procès d’Outreau, et où il y a eu une soixante d’accusés pédophiles, tout s’est passé de façon –on ne peut pas dire sereine– mais conforme au droit parce que le témoignage des enfants avait été recueilli dans des centres prévus à cet effet, enregistré, et qu’on ne leur a pas demandé cinquante fois de répéter la même chose. A Outreau, les enfants qui ont témoigné, ils étaient dans le box des condamnés ! Donc on voit bien qu’il y a eu une inversion absolue des priorités et des valeurs, et c’est ça qu’on a essayé de démontrer : très souvent, on fait de l’enfant victime un enfant coupable.

 

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FS : J’avais aussi remarqué, au moment de l’affaire d’Outreau, qu’il y avait dans les médias une campagne pour décrédibiliser la parole des enfants, pour souligner que, par définition, elle n’était pas fiable, que les enfants mentaient souvent. Ca évoquait un peu le concept freudien de l’enfant « pervers polymorphe »…

FS : Absolument. Et c’est toujours le cas. On a toujours tendance à mettre en doute la parole des enfants. Et on voit aujourd’hui, avec toutes ces campagnes, avec le mouvement #metoo aux Etats-Unis, avec le fait que se révèlent maintenant des tentatives d’agressions sexuelles très anciennes, que la parole des enfants n’est jamais entendue avec la sérénité et le sérieux indispensables–elle dérange. Il faudrait recueillir la parole des enfants d’une autre façon que dans un commissariat de police, entre deux policiers impressionnants –il faut le faire dans un cadre particulier, avec des gens qui sont formés à ça, et on ne doit pas leur demander de répéter cinquante fois la même chose. Ca fait partie des demandes que nous formulons.

FS : Vous dites que la France est le paradis des pédophiles. C’est une formule qui peut choquer. Y a-t-il vraiment une situation spéciale en France ? Sommes-nous vraiment plus tolérants envers les pédophiles que d’autres pays, et pourquoi ?

FL :  C’est ce qu’on constate quand on examine les condamnations pour violences sexuelles sur enfants, qui sont souvent extrêmement faibles et extrêmement légères. Il faut rappeler les faits graves qui se sont passés dans la culture des années 70, où, à la une de Libération et du Monde, il y avait des témoignages de pédophiles notoires qui trouvaient formidable d’avoir des relations sexuelles avec des petits garçons ou des petites filles. Ce n’est pas si loin, les années 70, et c’est une presse qui avait beaucoup d’influence, tout ça reste quand même dans les esprits.

Quand on dit que la France est le paradis des pédophiles, c’est sur la base des faits : les condamnations pour faits de pédophilie sont moins sévères que les condamnations pour viols d’adultes.

FS : Ca nous amène au problème de la définition française du viol—toute pénétration par violence, menace, contrainte ou surprise. Vous jugez, avec beaucoup de féministes, que cette définition est inadaptée et qu’elle ne protège pas vraiment les enfants, (ni d’ailleurs les femmes)—comme l’ont mis en évidence les affaires récentes de ces deux petites filles de 11 ans, Sarah et Justine, violées par un homme adulte. Pouvez-vous nous expliquer pourquoi cette définition est problématique—en particulier pour les enfants ?

 

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FL : Parce que le simple fait de la minorité, le simple fait de l’écart d’âge entre un enfant et un adulte devrait suffire à caractériser la violence, la menace, la contrainte ou la surprise. L’écart d’âge devrait suffire, donc il devrait y avoir une définition particulière du viol pour les mineurs, notamment pour le viol de mineurs par adulte. Cet écart d’âge est essentiel et devrait être pris en considération, en particulier on devrait prendre en considération l’âge du mineur, mais tout ça n’existe pas dans la loi et la nouvelle définition de la loi ne change absolument rien à ça. Et comme d’habitude, ce sont les juges qui peuvent tenir compte de ces éléments—ou pas—mais il n’y a aucune espèce d’obligation pour eux—un juge peut considérer comme normal qu’une fillette de 11 ans ait des relations sexuelles « consenties » avec un homme de 30 ans, sans qu’il y ait viol. Dans les affaires récentes, à partir du moment où une fillette de 11 ans suit sans se méfier un adulte qui lui dit « viens, je vais te montrer quelque chose », et qu’elle ne se débat pas, qu’elle n’essaie pas de se défendre ou de le frapper, on considère qu’il n’y a pas viol. On est un des seuls pays à ne pas avoir légiféré là-dessus.

FS : La docteure Salmona disait aussi que c’était vraiment scandaleux que, dans le cas de viols d’enfants comme ceux dont nous parlons, les juges recherchent systématiquement des preuves du consentement de l’enfant. Du consentement à des rapports sexuels d’enfants de 11 ans !

FL : Absolument.

FS : Justement, parce qu’on parle de la loi Schiappa : dans votre livre, vous exprimez votre désaccord avec la récente loi Schiappa. Qu’est-ce qui ne va pas, plus précisément, dans cette loi, selon vous ?

FL : Comme je vous l’ai dit, la rédaction de l’article 2 ne change absolument rien à la problématique de la protection des mineurs en cas de viol.

FS : Parce que, pour vous, ça passe par une limite d’âge, posée de façon absolue, et qui ne soit absolument pas à la discrétion du juge ?

FL : Absolument.

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FS : Vous dites que les violences faites aux femmes trouvent leurs sources dans les mêmes causes que les violences faites aux enfants. Pouvez-vous commenter sur ces causes ?

FL : On s’est rendu compte dans les affaires de viols ou de violences dont ont été victimes les femmes, que si elles retombaient souvent, et répétitivement, dans des relations avec des compagnons violents, c’était parce qu’elles avaient elles-mêmes subi des viols quand elles étaient enfant. Et du coup, à partir de ces combats féministes contre le viol, on s’est interessé aux violences faites aux enfants. Mais je pense que c’est toujours dans le huis-clos des familles dysfonctionnelles que ces cas de violences s’expriment, et nous, dans les cas de violences que nous citons, dans les infanticides que nous citons, les pères sont violents, et les mères sont au mieux passives, au pire complices. Donc on voit qu’il y a une espèce de noeud de violences et de malfaisances qui s’est mis en place: dans le cas de Bastien qui est mis dans la machine à laver par son père qui met le programme en marche, ce qui démarre la violence du père, c’est une réflexion de la mère qui dit qu’il n’a pas été sage à l’école aujourd’hui. C’est comme ça que se déclenche la violence du père. On voit bien qu’il y a des couples qui sont dysfonctionnels, et c’est ça aussi que nous soulignons dans notre discours : on ne peut pas dire qu’il y a toujours d’un côté les gentilles épouses et de l’autre les méchants maris– quand il y a infanticide et qu’il y a ce niveau de violence envers des enfants, c’est qu’il y a un dysfonctionnement des deux parents, et il y a aussi un dysfonctionnement entre le père et la mère. On voit bien, dans tous les cas qu’on a montrés, qu’il y a un vrai dysfonctionnement du couple, et un vrai dysfonctionnement de la famille. Et parfois même des grands-parents : dans un des cas que nous citons, celui d’Amélie, la mère vient d’une famille bourgeoise, –son père est général d’armée, ce n’est pas le lumpenproletariat—et ses parents n’ont rien vu de l’incapacité de cette mère–qui avait des problèmes psychiatriques et psychologiques graves—à s’occuper de sa fille, au point qu’elle l’a mise dans un sac en plastique et l’a jetée dans une rivière.

 

 

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