Par Francine Sporenda

 

Faites l’expérience : comptez les personnalités médiatiques masculines pour qui l’anti-féminisme est une sorte de fonds de commerce ; je n’en vois que deux en France : le pamphlétaire d’extrême-droite Eric Zemmour et le philosophe Raphaël Enthoven, qui reviennent fréquemment à la charge sur ce thème. Mais si vous recensez les personnalités féminines connues pour leurs attaques régulières contre le féminisme, il y a pléthore : Marcela Iacub, Peggy Sastre, Eugénie Bastié, Elisabeth Lévy, Catherine Millet, Laetitia Strauch Bonnart, Brigitte Lahaie, Elisabeth Badinter, Sophie de Menthon, les dizaines de signataires du Manifeste pour le droit d’importuner etc. Pourquoi tant de femmes engagées dans la dénonciation anti-féministe ? Et pourquoi certaines de ces femmes connues pour leurs prises de positions anti-féministes se disent-elles néanmoins féministes (Eugénie Bastié, Elisabeth Badinter, Marcela Iacub, Houria Bouteldja…  (1) ?

Vous avez sans doute remarqué aussi que le seul féminisme qui bénéficie d’une visibilité médiatique importante et plutôt favorable est le féminisme libéral : « pro-sexe », pro-prostitution, pro-porno, pro-trans et généralement pro-voile (2). Parallèlement, ce qu’on appelle maintenant « féminisme radical » –qui était simplement LE féminisme sans adjectif à l’époque de la Deuxième vague—est totalement invisible dans les médias, tandis que d’autres « féminismes adjectivés »—féminisme islamique, féminisme intégral catho-écolo style Eugénie Bastié, féminisme décolonial version Houria Bouteldja–bénéficient d’une visibilité médiatique croissante.

PATRIARCAT.jpg

On lit souvent dans les médias des énoncés du genre : « il n’y a pas un féminisme mais des féminismes ».  Et des autrices citées ci-dessus revendiquent le droit pour ces « nouveaux féminismes » de penser différemment et de s’écarter des fondamentaux du féminisme historique. En fait, sous une apparente célébration de la pluralité des points de vue, ce que ces affirmations visent insidieusement à propager, c’est que le féminisme dit radical a fait son temps et qu’il est urgent qu’il laisse la place à des versions plus « up to date »–lire plus consensuelles et/ou plus fun. Mais ce que celles et ceux qui insistent sur l’excitante diversité des « nouveaux féminismes » évitent de souligner, c’est que ces féminismes ont presque tous en commun de proposer un projet considérablement revu à la baisse par rapport aux objectifs du féminisme Deuxième vague, : plus question de contester la domination masculine, il ne s’agit plus que de l’aménager—quelques réformes, réduire ses abus les plus criants, une plus grande part du gâteau–sans toucher à ses fondements. Vu ce contexte, une jeune femme qui ne connait rien au féminisme a plus de chances d’entrer en contact avec ce mouvement par le biais de ses ersatz médiatisés que par sa formule originale. Le mantra de la diversité fonctionne en fait comme l’alibi prétendument « pluraliste » d’une stratégie qui consiste à favoriser la multiplication des féminismes adjectivés pour concurrencer le féminisme radical et en détourner les femmes en les dirigeant vers des substituts édulcorés.

LA MATRICE LIBERALE DES FEMINISMES ADJECTIVES

La philosophe Martine Storti souligne justement que, dans les versions qu’en donnent ces féminismes médiatisés, le féminisme est devenu un tel fourre-tout qu’il peut recouvrir des positions radicalement différentes, voire antagonistes : pro et anti-voile, pro et anti-prostitution, pro et anti-pornographie, pro et anti-queer/trans, pro et anti-avortement, pro et anti-religion(3). Mais un examen approfondi modifie cette première impression de diversité:  plusieurs des féminismes adjectivés listés ci-dessus– y compris quand ils paraissent être radicalement antagonistes,  partagent en fait des positions quasi-identiques sur des points essentiels autour desquels s’articule le débat féministe.  En gros, le féminisme intersectionnel non radical partage avec le libfem plusieurs positions fondamentales : pro-« travail du sexe », pro-voile, et –point capital–adhésion non examinée à la norme hétérosexuelle.  Le féminisme islamique partage évidemment avec le féminisme libéral la position pro-voile mais rejette tous les avatars de la « libération sexuelle », rejet partagé avec le féminisme intégral catholique. Ces deux féminismes d’inspiration religieuse se rejoignent prévisiblement sur leur approche essentialiste de la « féminité » axée sur la maternité et sur l’importance du couple « un papa une maman » et de la famille ; d’où leur rejet commun de l’avortement, du mariage pour tous et de l’homosexualité–rejet que partage aussi largement le féminisme décolonial. Enfin, ces trois féminismes, islamique, décolonial et catholique se rejoignent sur la place accordée à l’appartenance communautaire.

Sur la base de ces convergences, on peut se demander si ce mantra de la diversité ne vise pas à occulter que ces féminismes adjectivés empruntent largement à la même matrice idéologique, celle du féminisme libéral—alors même qu’ils prétendent s’opposer à celui-ci–et ne sont pas finalement de simples déclinaisons d’un modèle unique sous des packagings différents. Un peu sur le mode de la diversification de l’offre, stratégie marketing de vente d’un même produit sous plusieurs conditionnements, afin de segmenter le marché par catégorie de consommateurs.  En fait, en étudiant leur discours et leurs stratégies, on s’aperçoit que les féminismes adjectivés ont beaucoup plus de convergences que de différences. Ce texte essaye de les mettre en évidence.

 

CHEVAL DE TROIE.jpg

REHABILITATION DES INSTITUTIONS PATRIARCALES DE CONTROLE DES FEMMES

Première constatation évidente : sur les points-clés du débat féministe listés ci-dessus, les positions de ces féminismes coïncident largement avec les positions patriarcales; il semble donc a priori qu’un de leurs objectifs soit la réhabilitation d’institutions que les féministes Deuxième vague désignaient comme des instruments millénaires de contrôle des femmes. Mais la nouveauté est que, paradoxalement, leur défense de ces institutions patriarcales se fait désormais au nom du féminisme : la prostitution est féministe, le voile est féministe, la pornographie est féministe, l’hétérosexualité et le couple sont féministes, la religion est féministe : la stratégie des féminismes adjectivés consiste essentiellement à infiltrer des « valeurs » patriarcales dans l’analyse féministe, et cette introduction évoque un schéma classique du type « jument de Troie »–subvertir le féminisme de l’intérieur—confirmé par le fait que, de nos jours, une grande partie du discours anti-féministe provient en effet de ces féminismes adjectivés.

Comme on le voit, le schéma qui structure le discours de ces féminismes, c’est un renversement des valeurs : ce qui était désigné comme patriarcal par le féminisme radical est désormais qualifié de féministe ou compatible avec le féminisme. Et cette réhabilitation de normes patriarcales séculaires s’appuie sur un nouvel argumentaire : il n’est en effet plus possible de se contenter d’affirmer que le mariage et le voile sont voulus par Dieu, que l’avortement est un péché, et que la prostitution est nécessaire pour protéger l’ordre social et la chasteté des épouses ; dans nos sociétés modernes, l’argument vertical, le « tu te soumets à ceux qui détiennent l’autorité parce que c’est comme ça » n’est plus recevable, le tyran doit se revendiquer humaniste– « c’est pour votre bien »– et convaincre les gens que ce qu’on leur impose est leur choix et que ce qui les opprime les libère.  Et c’est là qu’intervient la référence féministe : la tâche idéologique des féminismes adjectivés est d’effectuer un relooking progressiste de concepts réactionnaires.

CONTRAINTE OU INTERIORISATION

Un tel relooking « progressiste » est avantageux pour le patriarcat : les patriarcats traditionnels qui asservissaient par la contrainte frontale étant désormais vus comme primitifs, obsolètes et incompatibles avec les systèmes démocratiques, la modernité occidentale tend à les remplacer par un modèle –à maintenance réduite donc plus économique–de servitude volontaire obtenue par l’intériorisation intégrale du point de vue des dominants : on passe de la contrainte sociale externe à la contrainte sociale interne. C’est à cette intériorisation du point de vue des dominants qu’oeuvrent les féminismes adjectivés—puisque comme nous l’avons vu, leur objectif est de vendre aux femmes des normes patriarcales séculaires sous l’étiquette « modernité progressiste ». L’adhésion des femmes à ces normes devant les amener à agir comme agents de leur propre oppression—ce qui dispense les hommes d’assumer ce rôle. Si la contrainte est essentiellement intériorisée, le besoin de police patriarcale diminue, les femmes sont à la fois la prisonnière et le garde-chiourme, et la domination masculine moderne peut ainsi fonctionner en self-service—puisque c’est l’opprimée qui s’opprime– le système de domination parfait étant celui où le recours à la contrainte externe est minimal. Si la lutte anti-féministe passe maintenant par la récupération du féminisme, c’est parce que le contrôle patriarcal des femmes passe désormais par une stratégie d’internalisation de la contrainte sociale, ces féminismes adjectivés étant utilisés un peu comme des virus informatiques capables d’injecter des logiciels pro-patriarcaux dans le psychisme des femmes sans être détectés.

LE DISCOURS « C’EST MON CHOIX »

On le sait, l’argumentaire du « c’est mon choix » est central à l’idéologie néo-libérale : l’individu est présenté comme auto-déterminé, décidant librement de ce qui lui arrive dans un vide socio-économique d’où les déterminismes collectifs sont évacués. Dans ce monde idéal où le volontarisme individuel s’affirme tout-puissant, les femmes sont censées disposer d’agentivité et d’empowerment, mais  la façon dont les contraintes et les inégalités inhérentes au système patriarcal  qui pèsent sur elles limitent leur agentivité et façonnent leurs choix est occultée.  Dans cette approche, tous les choix—même les plus dommageables pour les femmes– deviennent féministes, puisque le fait même de choisir est l’acte libre et féministe par excellence. Mais que l’on fasse des choix n’implique nullement que l’on soit libre et non opprimé : un travailleur de sweatshop a « choisi » d’y travailler, une Américaine électrice de Trump a choisi de voter contre ses intérêts —on peut choisir un choix qui vous opprime.

Les choix dont disposent les dominés étant déterminés par ceux qui les dominent,  ces choix présentés comme « individuels » ne sont habituellement qu’un consentement collectif à ce qui est prescrit par le système : selon Rokhaya Diallo, les femmes voilées portent librement le voile que le patriarcat leur impose depuis des millénaires, des femmes qui se prostituent déclarent avoir choisi librement de se mettre au service cet antique droit patriarcal d’accès sexuel ; idem pour l’hétérosexualité– bell hooks affirme que l’hétérosexualité est librement choisie par les femmes, ignorant ainsi des analyses féministes essentielles sur la contrainte à l’hétérosexualité (4). Question fondamentale : peut-on choisir librement ce que la société vous prescrit ?  Lorsque des normes sont imposées par la pression sociale et par la contrainte, cela n’élimine-t-il pas toute possibilité de choix? Le fait que l’on fasse miroiter avec autant d’insistance les choix et l’agentivité des catégories dominées devrait a priori éveiller la méfiance. Et l’on voit que les convergences soulignées plus haut entre le féminisme libéral et les féminismes adjectivés ne sont pas le fait du hasard : ils obéissent à une logique interne, le recours commun à l’argument libéral du « c’est mon choix ».

 

TON CHOIX.jpg

RECENTRAGE SUR LES INTERETS MASCULINS

Plus généralement, ces convergences du féminisme libéral avec les autres féminismes adjectivés, s’inscrivent dans un recentrage général des objectifs de ces mouvements sur les intérêts masculins.

Parmi ces intérêts masculins, l’accès sexuel au corps des femmes occupe une place centrale : on sait que le féminisme libéral se dit « pro-sexe » et soutient avec enthousiasme toutes les formes d’accès sexuel masculin : « travail du sexe », pornographie, BDSM, etc. Au contraire, et comme souligné plus haut, ni le féminisme intégral ni le féminisme islamique ne soutiennent ouvertement ce type d’exploitation sexuelle, mais ils valident tacitement ou explicitement l’exploitation sexuelle conjugale des femmes.  L’inconciliabilité apparente de ces différentes positions ne doit pas faire illusion : loin de renvoyer à une quelconque analyse féministe, elle ne reflète que l’opposition entre les deux types de patriarcat dont les valeurs informent ces différents féminismes :  patriarcat traditionnel et/ou d’inspiration religieuse pour le féminisme intégral et le féminisme islamique, où l’appropriation des femmes par les hommes se fait essentiellement sur le mode privé, ou  patriarcat néo-libéral « pro-sexe » qui organise cette appropriation sur le mode collectif pour le féminisme libéral.

 

POOR MEN.jpg

LE FEMINISME AU SERVICE DES HOMMES

Ces féminismes s’accordent sur ce point: le féminisme ne doit surtout pas initier une « guerre des sexes » et ne doit en aucun cas déboucher sur un rejet des hommes mais doit les associer à ses combats– le fonctionnement en non-mixité sexuelle est généralement exclu: « nous devons inclure les hommes dans la lutte contre le sexisme » affirme bell hooks (5). Mais ces féminismes vont encore plus loin dans leur identification masculine–jusqu’à mettre le féminisme au service des hommes. Typique du féminisme libéral est l’affirmation que le féminisme doit aussi se fixer pour tâche de libérer les hommes et qu’ils auraient beaucoup à y gagner. Ce qu’ils auraient à gagner étant habituellement défini comme de pouvoir exprimer davantage leurs émotions–pouvoir pleurer sans être ridiculisé, être empathique et caring—ce qui ferait d’eux de meilleurs maris et de meilleurs pères–et finalement être débarrassés du stress de la virilité compétitive et de leur propre violence. Le féminisme libéral assigne ainsi aux femmes, en plus des différents devoirs envers les hommes que leur impose le patriarcat, celui de les sauver du patriarcat ! Bell hooks, prototype du féminisme intersectionnel libéral, soutient pareillement que le féminisme doit bénéficier autant aux hommes qu’aux femmes ; elle a consacré plusieurs livres aux problèmes des hommes et aux souffrances que leur inflige la société capitaliste/raciste (6). Des féministes catho-écolos affirment que le féminisme intégral est un « nouvel humanisme » (7). Le féminisme étant par définition centré sur les femmes, l’édulcorer en un vague humanisme («je ne suis pas féministe, je suis humaniste ») revient–via le subterfuge du « masculin neutre »–à ramener le projecteur sur les hommes et du même coup à refuser aux femmes le droit d’avoir un mouvement qui les défende spécifiquement et soit indépendant d’eux. Si le féminisme peut avoir des conséquences positives pour les hommes, tant mieux, mais cela n’a pas à être posé comme un de ses objectifs.

Ce que les féministes libérales ne voient pas , c’est que les maux masculins dont les féministes devraient sauver les hommes– le refoulement de leurs émotions, la violence et le stress de la virilité compétitive–sont des pénalités qui sont la condition même, l’envers  de la domination masculine, le refoulement émotionnel permettant la maîtrise de soi et la rationalité (apparente) qui caractérisent le comportement du dominant: par définition, un dominant est dur, froid, ne pleure pas, n’a pas d’empathie –en gros son attitude doit se distinguer aussi radicalement que possible de la féminité stéréotypée. Ces inconvénients de la virilité sont donc le revers de médaille de l’exercice de la domination. Le féminisme ne peut donc absolument pas sauver les hommes de ces souffrances—puisque ce sont eux-mêmes qui se les infligent.

INCLUSIVITE

De cette notion qu’il doit absolument bénéficier aux hommes découle ce slogan des féminismes adjectivés que le féminisme doit absolument être inclusif. En vertu de ce principe d’inclusivité, les féministes sont sommées d’accepter dans leurs associations non seulement des hommes mais des membres de groupes explicitement misogynes et antiféministes, comme le mouvement trans, voire des représentants des « syndicats » (lisez lobbies) de « travailleuses du sexe » qui défendent la décriminalisation du proxénétisme, cette forme extrême d’exploitation et de violence envers les femmes.  Celles des féministes qui refusent la présence des trans sont traitées de TERFs (Trans Exclusionary Radical Feminists), celles qui refusent les pro-prostitution et les pro-proxénètes sont traitées de « putophobes ». En fait d’inclusivité, il s’agit toujours d’inclure dans le féminisme des éléments hostiles qui visent à le saper de l’intérieur.  En imposant aux féministes d’accepter parmi elles des individus dont la misogynie et l’antiféminisme s’expriment régulièrement par des menaces et des agressions, les féminismes adjectivés révèlent ainsi clairement leur démarche de collaboration patriarcale qui va—au nom de l’inclusivité– jusqu’à exposer délibérément des femmes à des violences masculines. Et cette stratégie de sape en interne crée un effet de sidération: quand des féministes sont invitées à lutter contre les violences masculines avec des hommes violents, ou quand on leur enjoint de soutenir des féminismes inspirés par des religions profondément misogynes, le fait d’être exposée ainsi à des injonctions contradictoires ne peut que les plonger dans la confusion.

 

NOT ALL MEN.jpg

 DISCOURS ANTI-VICTIMAIRE

Le discours anti-victimaire, central dans l’arsenal rhétorique masculiniste–les femmes exagèrent ou imaginent de toutes pièces les discriminations et violences qu’elles subissent, elles se complaisent dans le statut de victime—est repris largement par des féminismes adjectivés. Natasha Polony, proche du féminisme intégral, tranche : « les femmes sont-elles des victimes ? La réponse est non, mais il y a eu des problèmes spécifiques qui concernaient les femmes » (8). Notez l’emploi du passé : il y a eu des problèmes, mais il n’y en a plus, circulez, il n’y a rien à voir. Bell hooks insiste sur le fait que cette victimisation est surestimée, et que les femmes aussi sont violentes (9). Et le discours libfem typique, venant souvent de femmes de la classe moyenne qui ont réussi professionnellement et se voient de ce fait comme des winners, est « pourquoi toujours nous présenter comme des victimes, nous valons mieux que ça ».

D’abord, ce qu’un tel énoncé implique, c’est que le fait d’être victime de violences, en particulier de violences sexuelles, est honteux : dans cette approche imprégnée de social-darwinisme, la victime est un loser, quelqu’un qui, par sa faiblesse ou sa stupidité, s’attire lui-même problèmes et agressions. Evidemment, cette réaction du « blame the victim » ne vise que les victimes d’agressions masculines : personne n’aurait l’idée de trouver honteux d’être victime de tsunami ou de braquage, personne n’aurait l’idée d’accuser une telle victime d’être responsable de ce qui lui arrive. Dans ce refus des féministes libérales d’accepter le « statut » de victime, il y a bien sûr un refus de l’humiliation sociale que cela représente—mais il y a aussi l’internalisation de la notion patriarcale que l’homme agresseur, en proie à des pulsions incontrôlables, n’est pas responsable de l’agression, et que la sexualité masculine étant naturellement et inévitablement violente et prédatrice, c’est aux femmes de s’en protéger et qu’il leur revient  donc de choisir d’être ou de ne pas être violées. D’où les conseils donnés aux femmes pour éviter le viol. Mais les femmes n’ont pas le choix d’être ou de ne pas être violées, la décision ne dépend pas d’elles, c’est le violeur qui a le choix de violer ou de ne pas violer. On note ici que le féminisme libéral—et le néo-libéralisme en général—mettent l’accent sur les choix individuels—mais en fait c’est uniquement sur les choix individuels des dominé-es qu’est dirigé le projecteur. Les choix individuels des dominants—plus libres que ceux des dominé-es par définition—eux, sont laissés dans l’ombre.

S’il n’y a pas de victimes, il n’y a pas d’agresseurs : en niant la réalité de la violence masculine, en affirmant qu’il dépend des femmes de ne pas être agressées, la critique libfem du « féminisme victimaire » les empêche d’identifier les hommes comme dangereux pour elles et renforce ainsi la contrainte sociale à l’hétérosexualité qu’elles subissent.

DENI DES VIOLENCES MASCULINES, NAMALT

Puisque vouloir préserver à tout prix le lien avec les hommes implique qu’on ne puisse les désigner comme agresseurs, la sanctuarisation de ce lien par les féminismes adjectivés rend par définition la dénonciation des violences masculines impossible–le déni de ces violences est donc central dans le discours de ces féminismes. Natasha Polony déplore « qu’il y a tendance à poser toutes les femmes en victimes et tous les hommes en bourreaux » (10). Houria Bouteldja dans son livre « Les Blancs, les Juifs et nous » semble approuver que les violences commises par des hommes racisés sur des femmes de leur groupe ne soient pas dénoncées, ces femmes n’ayant alors d’autre option que de s’y résigner (11). Bell hooks écrit que « le féminisme a accordé trop d’importance à la violence masculine, ce qui a donné de la crédibilité aux stéréotypes sexistes qui suggèrent que les hommes sont violents et pas les femmes » (12). Et lorsqu’on cite des chiffres officiels irréfutables établissant le caractère massif et systémique des violences masculines, si les féministes libérales reconnaissent certaines de ces violences, c’est pour se précipiter aussitôt pour défendre l’image virile écornée avec le rituel NAMALT (Not All Men Are Like That)– leur dénonciation des violences étant de plus sélective, puisqu’elle n’inclut ni les violences prostitutionnelles, ni les violences pornographiques. Des féministes intersectionnelles libérales et décoloniales, bell hooks et Houria Bouteldja entre autres, expliquent les violences des hommes racisés sur les femmes par la violence qu’exerce sur eux le patriarcat blanc, violence qu’ils ne feraient que répercuter sur celles-ci. Explication absurde : comme s’il n’y avait que les hommes opprimés qui violentent les femmes ; les hommes blancs de la classe dominante ne sont opprimés par personne, ils sont pourtant responsables d’un pourcentage exorbitant de ces violences.  Pour les féminismes adjectivés, les hommes ne doivent jamais être désignés comme responsables des violences qu’ils infligent aux femmes, et toutes les explications sont bonnes—colonialisme, capitalisme, racisme—pour les en exonérer. Ce déni contre toute évidence des violences masculines et ce zèle à leur trouver toutes sortes d’excuses mettent en évidence une dimension « syndrome de Stockholm collectif » dans les féminismes adjectivés.

LES FEMMES, MEILLEURES PROPAGATRICES DE L’IDEOLOGIE NEO-PATRIARCALE

Evidemment, le fait que ces thèses antiféministes soient propagées par des femmes les rend plus crédibles:  si des interventions masculines pourront être taxées de mansplaining, des voix féminines seront moins suspectes (à tort) de misogynie et les féministes hésiteront à les attaquer frontalement. C’est parce que le discours de l’offensive anti-féministe se déploie désormais sous l’alibi du féminisme qu’il est largement sous-traité aux femmes.

 

nous défendons.jpeg

BLOQUER TOUTE POSSIBILITE D’UNION INTERSECTIONNELLE

En plus d’en libérer les hommes, cette délégation du travail idéologique patriarcal aux féminismes adjectivés bénéficie doublement au patriarcat parce qu’elle est un obstacle majeur à toute vraie sororité. Elle permet de saucissonner les féminismes en de multiples fractions antagonistes et de dresser systématiquement ces catégories les unes contre les autres (féministes blanches contre féministes racisées, féministes « bourgeoises » contre féministes anti-capitalistes, féministes radicales contre féministes libérales etc) : il est vital pour les dominants d’attiser constamment ces rivalités horizontales pour empêcher les femmes de réaliser une unité politique qui transcenderait leur appartenance de groupe, ce qui fragiliserait leur lien avec les hommes.  Il est vital d’empêcher toute jonction entre féministes de classes sociales différentes, de même qu’entre féministes blanches et féministes racisées parce que toute unité entre ces catégories est vue par les différents patriarcats concernés comme pouvant conduire à la perte de leur contrôle sur « leurs » femmes : les patriarcats non-occidentaux redoutent l’«occidentalisation » de  leurs populations féminines  (« occidentalisation » étant l’expression codée pour « conversion au « féminisme blanc ») qui pourrait amener celles-ci à exiger les mêmes droits que leurs sœurs occidentales, voire à « lâcher » leur patriarcat dans ses affrontements avec des patriarcats rivaux. Et la perspective que les femmes des classes moyennes renient leur solidarité avec les hommes blancs (et en particulier ne fassent plus d’enfants blancs) est d’autant plus alarmante pour ces derniers que la suprématie blanche est démographiquement menacée.  D’où la dénonciation unanime du féminisme anti-patriarcal par les féminismes adjectivés, leurs différences apparentes cachant un même refus de s’en prendre à leurs patriarcats respectifs.

DENONCIATION DU FEMNISME RADICAL

Les féministes adjectivées traitent les féministes radicales, au choix et contradictoirement, de prudes, de coincées, d’anti-sexe, de putophobes, de putes, de misandres, etc. Si les féministes libérales identifient leur condamnation de la prostitution et de la pornographie comme un rejet puritain de la sexualité, les féministes islamiques dénoncent au contraire la licence sexuelle des féministes occidentales, leur égocentrisme narcissique, leur abandon concomitant de leur rôle féminin traditionnel de mères et d’épouses qui aurait abouti à un éclatement de la cellule familiale, errements impardonnables à leurs yeux puisqu’elles sacralisent la maternité et la famille (13). Image en miroir des féministes islamiques, les féministes intégrales catholiques déroulent un discours identiquement conservateur où les féministes radicales sont fustigées comme exigeant des femmes qu’elles sacrifient leur féminité et leur désir de maternité pour travailler et imiter les hommes, et les victimisant en leur imposant le recours à l’avortement et à la contraception chimique (14).  S’il y a opposition apparente de ces trois féminismes avec le féminisme libéral, elle ne correspond comme on l’a vu qu’à différentes modalités d’oppression patriarcale : celle des patriarcats d’inspiration religieuse axés sur l’exploitation reproductive et domestique des femmes, et celle du néo-patriarcat libéral, axé sur leur exploitation sexuelle. Mais dans tous les cas, l’institution hétérosexuelle, comme construisant l’inégalité des femmes et conditionnant leur exploitation—et comme telle contestée par les radfems– fait l’objet de la même adhésion tacite et acritique. 

L’EPOUVANTAIL DES FEMINISTES BLANCHES

Contrairement au féminisme intersectionnel radical, tel que développé par Angela Davis et Audre Lorde, qui préconisent des alliances avec des féministes blanches à certaines conditions, des féministes décoloniales accordent une importance spéciale à la dénonciation des « féministes blanches bourgeoises ».  Cette formulation est trompeuse : celles qui sont visées ici sont moins les féministes libérales que les féministes radicales.  Des machistes bourgeois blancs, par contre, ces féministes parlent peu : on a l’impression à les lire que les femmes blanches sont les principales responsables et bénéficiaires de l’institution des systèmes esclavagistes, racistes et colonialistes qui ont sévi dans diverses parties du monde. Cette belle unanimité contre elles devrait mettre la puce à l’oreille : ce mot d’ordre de haro sur les « féministes blanches », qui sert-il, quel objectif vise-t-il ?

DETOURNER LA COLERE ANTI-PATRIARCALE DES FEMMES

Il vise d’abord à protéger les hommes de la colère de femmes victimes d’exploitation et de violences masculines et à la rediriger vers d’autres femmes—les femmes blanches bourgeoises jouant le rôle du bouc émissaire ou au mieux du lampiste dans ce scénario. En dirigeant cette colère vers des personnes qui ne sont pas les responsables ultimes de leur situation d’opprimées et n’y interviennent qu’à titre de comparses, il occulte la réalité centrale du rôle des hommes dans cette oppression et préserve ainsi le lien avec eux—le maintien de ce lien garantissant la continuation de l’oppression.  Ce détournement de la rage féminine vers de fausses cibles est, avec la stimulation des rivalités inter-féminines (« hostilité horizontale »), une des armes les plus classiques de la domination masculine pour se rendre invisible aux yeux de celles qui la subissent.  Aux Etats-Unis en particulier, les hommes blancs ont systématiquement, et dès la période de l’esclavage, attisé les rivalités entre « femmes blanches-épouses » et « femmes noires-putains » ; quelques féministes intersectionnelles semblent avoir recyclé ce legs toxique du patriarcat esclavagiste.

Ce détournement de la rage des femmes vers d’autres femmes est préparé par les traumatismes répétés qu’elles subissent de la part des hommes : le phénomène du « trauma bonding » les lie émotionnellement avec les hommes qui les ont traumatisées et corrélativement les empêche de diriger la rage qu’elles ressentent vers eux, parce que, d’une part, les personnalités abusives font habilement alterner agression et « amour » (apparence de l’amour), punition et récompense  envers leur cible, et que cette succession de hauts et de bas, correspondant physiologiquement à une  alternance entre cortisol (hormone du stress) et dopamine (hormone du plaisir et de la récompense )  entraîne la victime sur un « rollercoaster » émotionnel (montagne russe) dont elle ne peut s’extraire, vu l’effet de surexcitation constante qu’il produit. Et que, d’autre part, les agressions créent aussi chez elle un état de détresse—état qui augmente son besoin d’attachement et la rend encore plus affectivement dépendante de son abuseur (c’est ce qui se passe chez les enfants violentés par leurs parents) : la victime, isolée par son agresseur, se tournera vers lui pour obtenir soutien et consolation de ses agressions (15). Ceci a pour conséquence que, paradoxalement, ce sont les traumatismes que leur infligent les hommes qui peuvent pousser les femmes à prendre leur parti (sauf prise de conscience psychothérapeutique ou féministe). Et de ce fait, ce sont souvent les femmes les plus traumatisées, les victimes des violences masculines les plus extrêmes qui seront les auxiliaires les plus zélées et les plus loyales du patriarcat.

En outre on sait que la colère des femmes est socialement illégitime et réprouvée : aux yeux des hommes, une femme en colère sera vue comme choquante, folle, dangereuse, affreuse et violant les codes de la féminité : douceur, gentillesse, patience, résignation etc. Vu cette réprobation sociale, les femmes auront tendance à réprimer la colère que leur inspirent les comportements masculins abusifs et à la retourner contre elles-mêmes ou à la projeter sur les autres femmes.  Cette projection sur les autres femmes de la rage et du ressentiment féminins est évidemment liée à une profonde misogynie internalisée qui touche, à des degrés divers, toutes les femmes vivant dans des sociétés qui haïssent les femmes : dans ces sociétés, cette misogynie internalisée les encourage à se culpabiliser constamment et à se considérer comme responsables des mauvais comportements masculins (16).

 

ANGRY.jpg

En fait, et d’une façon générale, il semble que, plus les liens des femmes avec les hommes sont intimes et forts, plus leur identification masculine est accentuée, plus leur misogynie internalisée est massive.  Cette projection sur d’autres femmes de cette rage féminine socialement inacceptable est un processus qui permet aux femmes d’expulser leur colère sans risquer de briser leur lien avec les hommes.  Craignant à juste titre que l’expression de cette colère vers celui qui en est la véritable cause suscite un rejet de sa part, ces femmes ont ainsi internalisé que s’attaquer à d’autres femmes est sans risque, tandis que s’attaquer aux dominants peut leur attirer toutes sortes de problèmes : abandon, violences, pauvreté, perte de statut social, stigmatisation, solitude etc. Pour des raisons de survie, les femmes dépendantes des hommes ne peuvent pas se permettre de les désigner comme leurs abuseurs, sauf à se mettre gravement en danger: leur colère ne pouvant être dirigée vers les dominants, elle doit être dérivée vers les dominées. Les féminismes adjectivés qui reprennent ce type de discours servent objectivement à détourner la colère anti-patriarcale des femmes et à la canaliser vers d’autres femmes.

Dans cette détestation obsessionnelle des féministes blanches bourgeoises par certaines franges, en outre de raisons politiques éventuellement justifiées (le fait que ces féministes parleraient à leur place, leur condescendance, leur racisme, leur non-inclusivité, les avantages dérivés de leur coopération avec les dominants etc.),  on peut identifier une dimension de misogynie internalisée, elle-même conséquence de l’importance prioritaire donnée à la solidarité avec les partenaires masculins et hommes de son groupe en général au détriment de la solidarité avec les femmes. Dans le cas des femmes racisées, il s’agit aussi, en plus de considérations socio-économiques, de bénéficier d’une protection masculine jugée indispensable contre les discriminations et agressions racistes qu’elles subissent. Depuis les débuts du « black feminism », de nombreuses féministes noires ont souligné que, dans une société esclavagiste et/ou raciste, la famille n’était pas le lieu d’exploitation et de violences dénoncé par les féministes blanches–mais un refuge et une protection. Pour ces raisons, certaines féministes racisées persistent à croire en la « promesse patriarcale » (le mythe de l’homme protecteur), pour des raisons assez similaires à celles évoquées par Andrea Dworkin dans « Les femmes de droite » (17). Mais d’autres, plus lucides, font le constat désenchanté que ce soutien aux hommes de leur groupe est largement à sens unique. En persuadant les femmes qu’elles ont plus d’intérêts communs avec les hommes de leur groupe qu’avec les autres femmes, le discours hétéronormé des féminismes adjectivés occulte qu’elles sont structurellement perdantes dans ce partenariat et les amène ainsi à collaborer à leur propre exploitation.

DOMINANTES PAR ASSOCIATION ?

Enfin, justifier cette colère des femmes envers les femmes « bourgeoises blanches » en les présentant comme d’authentiques dominantes est une sérieuse (et parfois délibérée) erreur d’analyse : le fait d’être intimement associées à la catégorie des dominants ne fait pas de vous une dominante.  Toute classe dominante doit recruter des collaborateurs-trices dans la classe dominée pour conforter sa domination, et le patriarcat n’y fait pas exception. Mais collaborer avec des dominants—et recevoir des avantages et privilèges en retour pour cette collaboration—ne fait pas disparaître votre appartenance à la catégorie dominée : vous restez une femme, et les quelques miettes que vous accordent les hommes pour bons et loyaux services peuvent être retirées à tout moment: il suffit pour cela que vous ayez cessé de plaire, ou que vos services ne soient plus jugés utiles. En tant qu’elle est définie comme « fille de » puis « femme de…. »,  la classe sociale d’une femme est celle des hommes avec qui elle est intimement associée et il suffit d’un mariage, d’un divorce ou d’un veuvage pour qu’une femme change de classe sociale et passe de prolétaire à bourgeoise– ou vice-versa.  

La prioritisation de l’appartenance sociale et/ou ethnique—elle-même découlant de la prioritisation  du lien avec les hommes–est un facteur qui fait obstacle à la sororité et favorise la collaboration co-patriarcale. Les féministes adjectivées insistent sur le devoir de solidarité avec sa communauté—mais solidarité avec une communauté dominée par les hommes signifie concrètement solidarité avec les hommes de cette communauté. Et Marilyn Frye met en lumière que les ressorts de cette solidarité des femmes avec les hommes de leur groupe sont à chercher dans la subordination féminine même—c’est parce qu’elles sont infériorisées en tant que femmes que les femmes croient se valoriser aux yeux des hommes en s’associant avec eux :  « la jeune fille blanche apprend que sa « blanchitude » est « sa dignité et sa respectabilité…, elle apprend qu’un partenariat avec les hommes blancs est ce qui la sauve de sa position originale de femme en patriarcat » (18). Mais « la blanchitude ne sauve pas les femmes blanches de leur condition de femme. Au contraire : la blanchitude d’une femme blanche est profondément impliquée dans son oppression, parce que la revendication de cette blanchitude l’amène à rechercher la collaboration étroite avec les hommes de son groupe qui permet cette oppression. La position des femmes noires par rapport aux hommes de leur groupe n’étant pas foncièrement différente, en fait leur loyauté est d’autant plus exigée que ces hommes sont victimes de racisme. Dans les deux cas, c’est le fait que le lien hétérosexuel avec les hommes est accepté comme un donné naturel incontournable (et non comme une construction sociale) qui empêche les femmes de se constituer en classe unifiée et de lutter ensemble.

Par cette alliance avec les hommes et ce refus de la solidarité « inter-raciale » ou et inter-classe, les femmes croient pouvoir se libérer de leur statut de subordination et obtenir le statut de dominante par association, mais ce n’est qu’une illusion—soigneusement entretenue par les dominants. Comme le souligne la féministe noire Doris Davenport : « quelques-unes d’entre nous, (femmes du Tiers-monde) voient au-delà du soi-disant privilège d’être blanche, et perçoivent les femmes blanches comme très opprimées, et ironiquement, par une oppression invisible… Des féministes blanches devraient être capables de voir ça aussi. Mais en fait, elles se cramponnent à leur mythe d’être privilégiées, puissantes et moins opprimées que les femmes noires. Quelque part, profondément enfoui, dénié et presque supprimé dans le psychisme des féministes blanches racistes, il y a la perception de leur position réelle comme sans pouvoir, sans colonne vertébrale, et invisible. Mais plutôt que de la regarder en face, elles préfèrent l’éviter. Plutôt que de rechercher la solidarité avec les femmes noires, elles se serrent les coudes entre elles » (19).

Mais ce refus de solidarité existe aussi du côté des femmes racisées : Houria Bouteldja exclut toute possibilité de « serrer les coudes » » avec des féministes d’origines différentes quand elle déclare qu’il faut « refuser radicalement les discours et pratiques qui stigmatisent nos frères et qui dans le même mouvement innocentent le patriarcat blanc »(20) et que « la critique radicale du patriarcat indigène est un luxe » (21). Bell hooks écrit pareillement qu’il faut refuser toute alliance avec les féministes blanches, parce qu’elles sont misandres (22). Natasha Polony affirme que « l’homme est l’avenir de la femme » et, flagorneuse, monte au créneau pour défendre la virilité calomniée : « vous n’êtes pas messieurs d’affreuses brutes épaisses qu’il faut réprimer ou contrôler (23) ; ces féminismes, apparemment si différents, se rejoignent dans le refus absolu de mettre en cause les hommes de leur groupe.  Au-delà de leurs différences apparentes, même consensus sur le fait que la domination masculine ne doit jamais être « named and shamed » parce que cette dénonciation briserait le lien avec les hommes– et la solidarité communautaire. Cet a priori « touche pas à mon patriarcat » rend par définition—et Houria Bouteldja elle-même le souligne– impossible toute démarche féministe radicale ; c’est pourtant la caractéristique axiomatique de la démarche de la plupart des féminismes adjectivés, et c’est ce qui les disqualifie en tant que féminismes.

En dernière analyse, on observe que ce non-questionnement du lien hétérosexuel, commun à tous ces féminismes, est essentiel parce que c’est de lui que découle leur alignement avec les hommes de leur groupe. Leur naturalisation de l’hétérosexualité, à titre de postulat invisible, les empêche d’appréhender celle-ci comme construction patriarcale et de diriger leur critique féministe sur le noyau dur du système : le couplage hétérosexuel, en tant qu’il organise la connexion des hommes avec les femmes –et leur exploitation.

 L’hétérosexualité est l’impensé féministe des féminismes adjectivés, et c’est cet impensé qui fait que la subordination des femmes aux hommes n’y est pas contestée. L’institution hétérosexuelle étant fondamentalement inégalitaire–puisqu’en système patriarcal, elle associe un dominant et une dominée—tout refus de la questionner équivaut à un refus de questionner cette inégalité. Autrement dit : en ne reconnaissant pas le privé comme politique, les féminismes adjectivés laissent la domination masculine libre de s’y exercer.

On peut nous dire : « qu’est-ce qui vous donne le droit de décider ce qui est du féminisme et ce qui n’en est pas ? Est-ce que le fait de se dire féministe ne suffit pas ? » En fait non, l’auto-définition ne prouve rien : doit-on considérer les femmes transgenres comme des femmes parce qu’elles l’affirment ? Quand Marine Le Pen dit « défendre les droits des femmes », quand Denis Baupin exprime son soutien à la Journée des droits des femmes, quand Emmanuel Macron déclare les droits des femmes « grande cause du quinquennat », doit-on les croire ? (25) (26) (27). A l’heure où tant de personnalités de tous bords se disent féministes, c’est faire preuve d’une naïveté dangereuse que de prendre ces auto-définitions pour argent comptant : féminisme partout = féminisme nulle part.  Pour certains de ces féminismes, leur degré de contradiction interne est tel qu’on peut même parler de « féminisme oxymore » : l’absurdité qu’il y a à enraciner leur projet d’émancipation dans des idéologies millénaires de contrôle des femmes, comme les religions patriarcales, devrait sauter aux yeux. Mais en cas de doute, il existe pourtant un critère simple qui permet de faire le tri dans cette prolifération de féminismes : soutenir des institution ou pratiques dangereuses ou dommageables pour les femmes exclut par définition du féminisme.

FAKE.jpg

La caractéristique définissante du féminisme (dit radical), c’est la dénonciation du patriarcat comme système opprimant les femmes. Cette dénonciation explicite du patriarcat est le critère ultime qui vérifie la plausibilité d’une revendication féministe–mais uniquement si elle vise TOUS les patriarcats– le sien en particulier, et pas seulement le « patriarcat des autres » :  pas seulement le patriarcat non-blanc comme c’est le cas pour des féministes libérales ou intégrales, ou le patriarcat blanc, comme le fait Houria Bouteldja. Quand celle-ci déclare : « nous ne sommes pas des corps disponibles à la consommation masculine blanche », doit-on comprendre qu’à ses yeux, la consommation masculine non-blanche est acceptable ? (24). En quoi serait-il féministe d’être consommée par son propre patriarcat mais pas féministe de l’être par un patriarcat allogène ?  D’autant que généralement, les femmes ont beaucoup plus à craindre des hommes de leur famille, de leur quartier et de leur clan que des étrangers.

En fait, en posant le couplage hétérosexuel comme si absolument incontournable que, quel que soit le prix à payer—violences et exploitation masculines—il doit être accepté, la non-dénonciation anti-patriarcale de ces « hétéro-féminismes » met les femmes en danger car, concrètement, ça revient à les livrer sur un plateau aux violences et à l’exploitation des hommes de leur groupe—pourtant la plus massive et la plus léthale. Les féministes radicales—blanches ou racisées—savent que c’est son propre patriarcat qu’il faut prioritairement balancer—nos fils, nos pères, nos frères, nos maris–parce que c’est majoritairement eux qui nous exploitent, nous violent, nous battent et nous tuent. En refusant de désigner clairement ceux qui nous oppriment, les féminismes adjectivés font aux femmes une promesse de libération qui, du fait même, est irréalisable.

 

1/ / https://www.lepoint.fr/societe/marcela-iacub-on-censure-un-nouveau-feminisme-13-02-2018-2194521_23.php

2/ Sur les principales caractéristiques définissantes du féminisme libéral https://radfemresistancesorore.wordpress.com/2017/11/28/quitter-le-feminisme-liberal/

3/ http://martine-storti.fr/feminisme-integral-et-feminisme-decolonial-deux-faces-dune-regression-restauration/

4/ http://www.slate.fr/story/158851/voile-et-feminisme

5/ Bell hooks, « From Margin to Center », (kindle) : « nous devons inclure les hommes dans la lutte contre le sexisme ».

6/ Bell hooks, « From Margin To Center » (kindle) « Les hommes ne sont pas exploités ou opprimés par le sexisme mais il y a des façons dont ils en souffrent qui en sont la conséquence. Leur souffrance ne doit pas être ignorée ».

7/ https://fr.aleteia.org/2017/11/21/le-feminisme-integral-une-reconciliation-des-femmes-avec-leur-feminite/

8/ https://fr.aleteia.org/2017/11/21/le-feminisme-integral-une-reconciliation-des-femmes-avec-leur-feminite/

9/ Bell hooks, «  Feminism is For Everybody », 63.

10/ 7/ https://fr.aleteia.org/2017/11/21/le-feminisme-integral-une-reconciliation-des-femmes-avec-leur-feminite/

11/  Houria Bouteldja, « Les Blancs, les Juifs et nous », 92.

12/ Bell hooks, « Feminism Is For Everybody », 63.

13/ https://revolutionfeministe.wordpress.com/2018/06/25/asma-lamrabet-feminisme-islamique-limpossible-synthese/

14/ http://www.lefigaro.fr/vox/societe/2017/10/20/31003-20171020ARTFIG00379-marianne-durano-defendre-un-feminisme-qui-considere-la-femme-entierement.php

15/https://scholarworks.smith.edu/cgi/viewcontent.cgi?referer=https://www.google.com/&httpsredir=1&article=1698&context=theses

16/ https://theestablishment.co/like-lead-a-long-history-of-womens-anger-and-internalized-misogyny-f580254f9d3d/

17/ https://revolutionfeministe.wordpress.com/2018/05/27/le-mythe-de-lhomme-protecteur/

18/ Marilyn Frye, « Willful Virgin », 160.

19/ Doris Davenport, cité dans « Willful Virgin », 161.

20/ Houria Bouteldja, « Les Blancs, les Juifs et nous », 95.

21/  Houria Bouteldja, « Les Blancs, les Juifs et nous », 84.

22/ Bell hooks, «From Margin To Center » (kindle) « Many black women refused participation in feminist movements because they felt an anti-male stance was not a sound basis for action ».

23/  http://la-cause-des-hommes.com/spip.php?article12

24 / Houria Bouteldja, « Les Blancs, les Juifs et nous », 84.

25/ https://www.lci.fr/politique/debat-tf1-presidentielle-marine-le-pen-droits-des-femmes-site-pour-demasquer-marine-le-pen-2004336.html

26/ https://www.bfmtv.com/politique/affaire-baupin-la-photo-qui-a-convaincu-les-victimes-de-parler-972757.html

27/ https://www.liberation.fr/france/2017/11/25/l-egalite-entre-les-femmes-et-les-hommes-grande-cause-du-quinquennat-les-annonces-d-emmanuel-macron_1612483