PAR CHRISTINE DALLOWAY

 

Qui ne connaît pas de personnage glamour de prostituées ? Il y a celui de Julia Roberts dans « Pretty Woman » (2) qui raconte l’histoire d’une prostituée séduisante dont un client finit par s’amouracher et qui, tel le prince charmant de Cendrillon, arrache sa belle au caniveau pour l’épouser. Il y a la jeune fille bourgeoise, héroïne du film « Jeune et jolie » de François Ozon (3), qui s’« essaie » à la prostitution comme une échappatoire à une crise d’adolescence orageuse, et s’en sort indemne ou presque. Le roman autobiographique d’Emma Becker est de cet acabit. On l’a vue radieuse dans l’émission intitulée « la Grande Librairie » du 12 septembre 2019 (4), partager avec le public son « expérience personnelle » dans le système prostitutionnel néo-réglementariste allemand avec un sourire rayonnant. Elle raconte très sérieusement son entrée dans la prostitution qui se serait faite sans pression, ni violence et de son plein gré. Juste une tentative pour telle Alice, traverser le miroir et devenir une ces femmes qu’elle avait longtemps observées et admirées, dit-elle.

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Il est inutile de s’attarder sur les propos fracassants qu’elle a tenus au cours de cette émission tels que : « je pense que, dans la condition même de la pute, d’une femme que l’homme paie pour la posséder, en fait dans cette espèce de vérité toute nue, il y a quelque chose qui je pense se rapporte aussi d’une façon ou d’une autre à la condition féminine, c’est-à-dire la femme dont la fonction est de servir l’homme avant tout. » Je crois que cette simple citation suffira aux lecteurs pour cerner la compréhension du féminisme de l’autrice.

Par contre, le reste de son discours mérite d’être analysé.

Au delà des anecdotes peu crédibles dignes d’un roman Harlequin sur les clients amoureux éconduits par des prostituées volages, de par le vocabulaire qu’elle utilise, Emma Becker assimile la prostitution à un travail, à une activité professionnelle comme une autre et elle développe une vraie stratégie de banalisation de la prostitution à travers son discours. Le vocabulaire qu’elle emploie est celui de la professionnalisation : la prostitution serait un métier, le bordel une institution. Elle établit même un parallèle entre le travail domestique et le fait d’avoir des relations sexuelles. Cela n’est pas sans rappeler le discours de militants bien connus du réglementarisme en matière de prostitution, celui du STRASS. (5)

 

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Mais revenons à « La Maison » ; tout d’abord, Emma Becker prétend être entrée en prostitution volontairement, fascinée qu’elle était par les prostituées. Emma Becker a décidément de la chance, car dans chaque maison close allemande, on trouve des victimes de la traite (6), c’est à dire des femmes importées de l’Europe de l’Est ou d’ailleurs par des réseaux de traite qui sont violées quotidiennement pour le compte de proxénètes, sous la menace de violences extrêmes. Dans l’immense majorité des cas, l’entrée en prostitution se fait sous la contrainte, qu’elle soit de nature violente, ou pour des raisons de grande pauvreté, d’absence d’alternatives. (7) Les femmes qui ont choisi de se prostituer sont extrêmement rares et absolument pas représentatives de l’ensemble des femmes en situation de prostitution. Il faut préciser qu’en Allemagne, environ 85% des femmes en prostitution sont d’origine étrangère, cette origine étrangère impliquant d’ailleurs presque automatiquement qu’elles sont trafiquées puisque des femmes habitant en Bulgarie ou au Nigéria ne vont pas arriver directement de leur pays à un bordel à Wiesbaden ou à Stuttgart toutes seules.

Pourtant, la question de la traite est presque totalement absente du livre : à « La Maison », les « cinquante soixante filles qui composent notre équipe »–déclare Emma Becker–sont toutes allemandes, toutes majeures, toutes prostituées sans y être contraintes et à leur compte (dans un bordel, toutes les femmes prostituées ne sont pas présentes en même temps). Même au « Manège », autre bordel que Becker dit avoir fréquenté et qui est censé dépeindre une forme de prostitution plus violente, il n’est fait aucune mention d’un quelconque réseau mafieux, le proxénétisme n’existe tout simplement pas dans l’univers merveilleux des bordels allemands. Emma Becker ignore totalement le phénomène alors qu’il est au cœur du système prostitutionnel de ce pays. C’est à se demander si son témoignage est véridique tant il est invraisemblable de trouver une cinquantaine de prostituées adultes de nationalité allemande exerçant sans proxénète à Berlin.

 

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Il est question, à un moment de l’intrigue, de femmes ukrainiennes en situation de prostitution mais elles seraient des « prostituées indépendantes », riches de surcroît, donc pas concernées par la traite. Emma Becker, en choisissant de ne pas parler de la traite, occulte une problématique lourde et déterminante  et dissimule que le trafic d’êtres humains est le moteur de la prostitution allemande ; sa façon de présenter les faits est tendancieuse et a pour effet de faire passer pour anodin et inoffensif un qui est en réalité redoutable et violent.

Autre élément important, les personnages de Becker sont majeures, or l’entrée en prostitution se fait souvent lorsque les femmes sont encore adolescentes, mineures, là aussi, Becker occulte cette réalité dérangeante en dépeignant un monde de la prostitution peuplé uniquement de femmes adultes (8).

Tout au long du livre, on retrouve un discours qui s’apparente à celui du STRASS(5), à savoir l’assimilation de la prostitution à un travail. Ce discours n’a rien de nouveau, il est répété ad nauseam dans les grands médias par le STRASS et ses sympathisant-es à longueur d’émissions grands public depuis des années. Le rapprochement entre travail et prostitution se fait par l’usage d’un vocabulaire qui évoque le monde du travail (boulot, service, bosser, métier) pour parler de la prostitution. Le glissement sémantique va jusqu’à considérer la prostitution comme une possibilité de promotion sociale pour les femmes d’Europe de l’Est qui, de toute façon, n’auraient pour autre option que de se prostituer dans leur pays d’origine en gagnant moins d’argent. Au-delà du mépris de classe pour ces femmes qui sourd dans ce genre de considérations, on retrouve encore ici l’assimilation de la prostitution à une activité professionnelle quelconque. La vieille rengaine du STRASS qui consiste à ânonner que la prostitution est un métier comme un autre, que le problème est la stigmatisation, pas l’activité de prostitution elle-même et que le réglementarisme protège les prostituées de la violence est bien connue, et peut être facilement démontée. La preuve est sous nos yeux : l’Allemagne et d’autres pays d’Europe ont légalisé la prostitution (6), pourtant dans ces pays la violence contre les personnes prostituées n’a pas diminué, la stigmatisation non plus et qui plus est, la traite a explosé. De plus, au vu des conséquences dramatiques sur la santé des personnes concernées par la prostitution (9) (stress post traumatique, MSTs…), cette activité relève beaucoup plus d’une violence patriarcale extrême que d’un quelconque travail.

Les personnages féminins d’Emma Becker sortent de la prostitution aussi facilement qu’elles y sont entrées, sans traumatismes ni séquelles. Celle-ci va parfois adopter un vocabulaire mécaniste, assimilant le corps féminin à un outil avec lequel les prostituées pourraient travailler, puis reprendre une vie sexuelle normale après leur passage en prostitution. Ce n’est pas l’avis d’Ingeborg Kraus, médecin traumatologue qui, en accompagnant ces femmes sorties du système prostitutionnel, a décelé chez 68% d’entre elles un stress post-traumatique d’une intensité comparable à celui d’une victime de tortures (9). Là aussi, « La Maison » semble bel et bien déconnectée de la réalité allemande.

Les descriptions de la vie quotidienne au bordel brillent par leur sentimentalisme, le bordel selon Emma Becker serait un monde merveilleux d’érotisme sans violence, où les clients tomberaient parfois amoureux des prostituées. L’accent est mis sur les couleurs, les odeurs et les bruits pour nous faire croire à l’existence d’une espèce de lieu idyllique où des adultes libres et heureux se livrent au libertinage. J’épargnerai ici aux lecteurs les considérations niaises de l’autrice sur l’esthétique multicolore du lieu. Les prostituées sont décrites comme des femmes riches et puissantes. Libres de leurs mouvements, elles disposeraient de beaucoup d’argent pour elles seules, car aucune d’entre elles n’est sous la coupe d’un proxénète. Elles ne coucheraient qu’avec 4 à 6 hommes par jour, tout en pouvant refuser les hommes et les pratiques qui ne leur conviennent pas. Il n’est fait mention que d’une seule agression physique non létale dans tout l’ouvrage.

Là aussi, la réalité est beaucoup plus prosaïque : d’après le rapport de la fondation Scelles qui fait autorité en la matière, il y aurait en Allemagne 100 000 à 200 000 personnes prostituées dont la moitié serait exploitée dans des bars et des bordels, et leur exploitation aurait rapporté 14,6 milliards d’euros en 2013. Ces femmes seraient exploitées en étant vendues à 1,2 voire 1,5 millions d’hommes par jour selon les estimations, ce qui ferait en moyenne et en étant très optimiste, 6 clients par jour par prostituée. En Allemagne, la tendance est à l’ouverture d’établissements pudiquement appelés saunas qui sont en réalité des bordels où les hommes, après avoir payé un « forfait » compris entre 70 et 100 euros, peuvent consommer boissons, nourritures et sexe à volonté. La violence contre les personnes prostituées y augmente de façon alarmante, il y a eu 40 meurtres ou tentatives de meurtres sur des personnes prostituées depuis 2010. D’autre part, des pratiques comme les viols collectifs, les gangs bangs, la consommation de prostituées au forfait sont courantes, l’Etat allemand ne semble pas parvenir à les interdire malgré les nouvelles réglementations appliquées en 2017 (6). Ce que ces chiffres laissent entrevoir, c’est un système d’exploitation sexuelle à grande échelle, industrialisé, d’une violence redoutable–on est loin de l’univers gentillet d’Emma Becker.

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Pour elle, la prostitution est une affaire de choix individuel, il n’est fait mention du système néo-réglementariste allemand que comme d’un cadre légal qui rend possible le « choix » de se prostituer. A aucun moment la dimension sociétale de cette législation n’est évoquée, comme par exemple le fait que cette loi rend l’ensemble des femmes du pays potentiellement prostituables, y compris celles qui ne le souhaitent pas (10).

A travers l’histoire qu’elle raconte, Becker établit une distinction entre la « bonne » et la « mauvaise » prostitution, la prostitution vécue à « La Maison » étant le prototype d’une prostitution acceptable et idyllique tandis que celle pratiquée au « Manège » serait problématique. Le problème, c’est qu’au vu des chiffres, les bordels miniatures et à la décoration kitsch comme celui qu’elle décrit semblent peu nombreux en Allemagne. Quand elle évoque la situation de son pays, la psychotraumatologue Ingeborg Kraus parle d’une industrialisation de la prostitution, avec 3 500 bordels légaux (et beaucoup plus de bordels illégaux) dont beaucoup proposent aux clients d’acheter des prostituées au forfait, c’est à dire de consommer autant de sexe qu’ils veulent pour une somme d’argent fixe. Par exemple, Le « Pascha », à Cologne compte 120 prostituées (9). Si la situation décrite par Emma Becker existe, elle est ultra-minoritaire et statistiquement insignifiante.

Le roman d’Emma Becker, en se focalisant sur une situation plus qu’improbable, dissimule la réalité de l’industrie du sexe allemande et lance une énième attaque contre le système abolitionniste français, accusé de tous les maux par les tenants du réglementarisme. Ce livre, avec ses descriptions à l’eau de rose, travestit la réalité violente du système prostitutionnel et peut faire croire à de jeunes femmes naïves qu’elles ne risquent rien à y entrer et même que la prostitution peut-être pour elles une chance de promotion sociale. Le discours de l’autrice, qu’elle en soit consciente ou pas, est du pain bénit pour le lobby de la traite qui, derrière cette façade propre et rassurante, peut continuer à engranger des bénéfices faramineux en massacrant femmes, et enfants venus des régions les plus pauvres d’Europe et d’Afrique. Emma Becker n’a rien inventé, elle ne fait que reprendre le discours habituel du STRASS, le tout enrobé dans une intrigue à la « Jeune et jolie » de François Ozon (3).  Les proxénètes n’auraient pu rêver meilleure ambassadrice, quelle porte-parole aurait mieux défendu leurs intérêts qu’une jeune femme aux allures aussi épanouies ?

 

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Jürgen Rudloff et Michael Beretin devant l’un de leurs bordels

Volontairement ou pas, Emma Becker promeut formidablement le retour au modèle réglementariste qui a depuis longtemps fait la preuve de son inefficacité à endiguer la traite des femmes et la violence contre les prostituées (6). Derrière un ouvrage d’une qualité littéraire pour le moins incertaine se dissimule un vrai discours politique, un plaidoyer pour le système néo-réglementariste, et aussi une stratégie. Il s’agit de promouvoir la légalisation de la prostitution en la présentant sous un jour pseudo-éthique et en emballant le tout dans un discours qui se veut libertaire.

 Une nouvelle alliée du patriarcat dans ce qu’il a de plus abject est née.

 

 

Bibliographie

 

1, « La Maison », Emma Becker, Flammarion, 2019.

2, https://www.youtube.com/watch?v=TclhRJBzeo0

3, https://www.youtube.com/watch?v=m9lLtOxlQDY

4, https://www.youtube.com/watch?v=2GCHephM_Ho

5, https://ressourcesprostitution.wordpress.com/2014/08/12/quest-ce-que-le-strass/

6, « 4ème Rapport mondial, Prostitutions, Exploitations, Persécutions, Répressions », par la Fondation Scelles, Economica. 2016.

7, http://mouvementdunid.org/IMG/pdf/2010guidepratiqueacteurssociauxvl.pdf

8, http://www.haut-conseil-egalite.gouv.fr/pied-de-page/ressources/reperes-statistiques

9, Prostitution, la guerre des modèles, par William Irigoyen (Le Monde diplomatique, janvier 2017)

10, Nicole Von Enis, « Prostitution, qu’apporte la réflexion féministe ? », Barricade, cultures d’alternatives, 2015.