PAR CHRISTINE DALLOWAY

 

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Emma Becker vient de se voir attribuer le prix Roman des étudiants France Culture-Télérama 2019 pour son ouvrage intitulé très sobrement : « La Maison » (1). Après avoir subi sa parade sur le service public audiovisuel pendant des mois, au cours de laquelle nous avons dû endurer ses platitudes et les lieux communs qui tiennent lieu chez elle d’analyse, nous allons dorénavant devoir nous émerveiller devant la prétendue qualité littéraire de son travail. Telle une dinde affublée d’une couronne, elle pourra fièrement exhiber son prix dans le cercle médiatique où elle évolue depuis la parution de son chef d’œuvre. Si l’on en croit le jury France Culture Télérama 2019, Emma Becker n’est pas moins qu’un nouveau Dostoïevski, un génie de la littérature ignoré jusqu’alors qui vient de se révéler au monde artistique et intellectuel. L’attribution de ce prix vient clore comme une apothéose un marathon médiatique qui a commencé à la sortie de « La maison », c’est l’acte final de la consécration d’une autrice dont les écrits sont une véritable injure aux survivantes de la prostitution qui luttent pour être reconnues en tant que victimes et dénoncer la traite humaine. Cet éloge dithyrambique n’est pas un fait isolé, d’autres coups de communication au contenu similaire viennent d’avoir lieu.

Plusieurs « créations artistiques » autour du thème de la prostitution ont fait grand bruit sur les ondes, et dans des émissions diffusées aux heures de grande écoute récemment ; tout d’abord, il y a eu la parution de la bande dessinée « Putain de vies » (2), qui sous couvert de s’intéresser aux personnes prostituées de façon neutre et distanciée, porte bel et bien un message politique : les prostituées sont appelées des « travailleuses du sexe » (on reconnaît bien ici la rhétorique du STRASS (3)). D’autre part, la loi de pénalisation des clients est décriée, dépeinte comme dangereuse pour les prostituées. On y retrouve le discours de défense du modèle néo-réglementariste qui prêche pour l’instauration d’un système de réglementation de la prostitution calqué sur le modèle allemand.

Le film « Une fille facile » (4), où Zahia Dehar incarne une jeune prostituée sous la direction de Rebecca Zlotowski a également été encensé par la critique, il est porteur d’un message ambigu sur la prostitution, qui y est montrée comme une activité glamour voire émancipatrice. L’héroïne incarnée par Zahia paraît trouver sa voie dans l’univers de la prostitution qui semble l’avoir arrachée au destin supposé médiocre qui aurait dû être le sien. Zahia Dehar, comme Emma Becker, fait l’objet d’une attention particulière et bienveillante des grands médias ;  interviewée sur France Inter (5), elle déclare ingénument qu’elle ne voit pas où est le problème dans la prostitution, ni ce qu’il y a de négatif dans le mot « pute », elle prétend ne pas voir où est le problème dans cette activité ; c’est joli, cette pseudo-incompréhension, c’ est peut-être encore possible dans le monde feutré des studios et des plateaux télé mais pour les femmes exploitées dans les bordels allemands, le problème est sûrement beaucoup plus perceptible.

 

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Dernièrement, « Le doc stupéfiant » a consacré toute une émission intitulée « L’art du bordel» (6) à la création artistique sur le thème de la prostitution, cette rétrospective du Paris réglementariste a été agrémentée d’interviews d’Emma Becker et Zahia Dehar, nouvelles égéries souriantes de la prostitution heureuse. Cette émission animée par Léa Salamé, au fil d’une balade dans d’anciennes maisons closes, présentait en les commentant des œuvres d’art liées à la prostitution, à ses représentations, comme si le monde de la prostitution était un salon littéraire ou une galerie d’art. Le téléspectateur était invité à s’émerveiller devant l’esthétique prostitutionnelle, le charme langoureux des tableaux de Lautrec, pas une once de misère ou de sordide, pas un mot sur la réalité de la prostitution de l’époque, non, rien qu’une ballade aux accents nostalgiques dans un univers censé nous émouvoir.

Du livre d’Emma Becker à « l’art du bordel », toutes ces « œuvres » et émissions ont des points communs : elles portent un regard critique sur le modèle abolitionniste, présenté à chaque fois comme défavorable aux personnes prostituées. Ensuite elles décrivent la réalité de la prostitution de façon tendancieuse, comme si elle pouvait être considérée comme un travail semblable à un autre, sans jamais s’attarder sur la dangerosité de ce système de violence et d’exploitation. Enfin, elles présentent le modèle réglementariste comme enviable et plus favorable aux personnes prostituées. On retrouve à chaque fois, la mise en avant des nouvelles égéries de la légalisation des bordels, que ce soit Emma Becker ou Zahia Dehar, des femmes jeunes, séduisantes, intellectuellement tout juste capables de répéter en boucle un discours qu’elles ne paraissent pas maîtriser elles-mêmes. Ces nouvelles apologistes du réglementarisme en matière de prostitution sont dûment et complaisamment interviewées par de grands journalistes du service public, à des heures de grande écoute. La prostitution entre ainsi tout naturellement dans le paysage audiovisuel français, l’exploitation sexuelle s’invite dans les grands médias, forte de ses jeunes et jolies ambassadrices, et de la complicité des journalistes.  

 

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Ces coups médiatiques ne sont pas sans effet sur l’opinion publique, on assiste à une véritable pornographisation de l’espace public, processus au cours duquel les médias s’approprient les images et les codes de la pornographie et de la prostitution, les femmes sont en quelques sortes incitées à adopter ces codes, qui sont présentés comme normaux voire tendance. Cette idéologie hautement patriarcale se répand dans le champ social, et tend à banaliser, voire à légitimer la prostitution au niveau idéologique, la sexualité inspirée de la pornographie est présentée comme la norme, et la prostitution comme une activité glamour qui peut même permettre d’accéder rapidement à la reconnaissance sociale, à la possession de biens matériels, ou encore à une autonomie vis-à-vis de la famille pour les jeunes.

La banalisation de la prostitution rejoint les thématiques de la contrainte à l’hétérosexualité et de l’hyper-sexualisation, les femmes doivent être convaincues que la « vraie » féminité suppose l’objectivation de leur corps, corps qui se doit d’être disponible, si ce n’est soumis sexuellement aux hommes. Les nouvelles technologies ont transformé la prostitution en une véritable industrie, une grande et redoutable machine à broyer les femmes et les enfants, cette industrie vend du sexe payant, comme s’il s’agissait d’un simple divertissement (7)

Cette véritable campagne en faveur du modèle réglementariste arrive à point nommé, en novembre 2018, plusieurs associations favorables à la légalisation de la prostitution (Médecins du Monde, AIDES) ont saisi le Conseil Constitutionnel d’une Question Prioritaire de Constitutionnalité, mettant en cause le caractère constitutionnel de la loi sur la pénalisation des clients de la prostitution, le Conseil Constitutionnel a tranché en faveur des abolitionnistes, et confirmé la caractère constitutionnel de la loi. (8) Ce fut un véritable revers légal et politique pour le camp réglementariste car les réseaux de la traite voient leurs bénéfices exploser dans les pays où la prostitution est légale. Le cas de l’Allemagne en est un exemple flagrant, depuis 2002, la prostitution y est une activité comme une autre, une « profession » et 17 ans après la légalisation, l’Allemagne a vu la traite humaine augmenter dramatiquement sur son sol, la prostitution clandestine croître comme jamais, dans un contexte d’augmentation de la violence. Le chiffre d’affaire annuel de la prostitution en Allemagne s’élèverait à 14.6 milliards d’euros (chiffre de 2013 donc probablement inférieur au chiffre actuel), de quoi faire rêver les proxénètes français pour le moment relativement gênés aux entournures par le système abolitionniste en vigueur (9).

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La campagne médiatique actuelle en faveur de l’adoption du système réglementariste n’est-elle que l’effet du hasard ? Obéit-elle à des motivations autres que la seule « libération sexuelle » dans le style patriarcal ? On ne peut pas prouver que les réseaux de la traite tirent les ficelles de cette campagne de communication, mais objectivement, et très factuellement, ces campagnes médiatiques servent leurs intérêts, ils préparent l’opinion à la légalisation de la prostitution, la présentent comme un changement législatif anodin, tout en occultant la réalité et la dangerosité d’une telle mesure pour l’ensemble de la société. Un joli coup de communication qui pourrait rapporter gros, la légalisation en France ne manquerait pas de booster les profits tirés de la traite humaine, comme cela a été le cas en Allemagne. Derrière l’écran de fumée de la glamourisation de la prostitution se cachent d’énormes intérêts financiers, et un danger mortel pour la frange la plus vulnérable de la population féminine.

 

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Persistance du but, changement de stratégie, les proxénètes en bons commerciaux persévèrent : si le mythe de la prostitution comme mal nécessaire ne fait plus vendre, qu’à cela ne tienne, le mythe de la pute heureuse peut bien le remplacer. Les Emma Becker et autres Zahia ont remplacé les anciennes collaboratrices du patriarcat (Millet, Iacub et consorts…) atteintes par la limite d’âge, elles sont les nouveaux visages attrayants qui, comme les maquerelles d’autrefois, attirent de jeunes femmes et adolescentes inconscientes ou naïves dans les filets des proxénètes. Nul ne peut relier clairement la campagne actuelle de banalisation de la prostitution aux réseaux de la traite, mais si on se concentre sur l’aspect financier, cette jolie promotion, guimauve et glamour à souhait, ne peut que servir les intérêts de ces derniers. Ils sont les seuls bénéficiaires possibles de cette stratégie de communication aussi bien rodée qu’efficace, la question qu’il faut se poser est la suivante : à qui profite le crime ? L’Allemagne a été un laboratoire du néo-réglementarisme, l’horreur est à nos portes, les Allemands ont 17 ans déjà d’expérience dans la légalisation, et quelle expérience… L’Allemagne est maintenant le bordel de l’Europe, un pays où l’atroce le dispute au sordide, où le gouvernement peine à interdire les soirées gang-bang, la prostitution de femmes enceintes, et autres abominations (9). La question que posent les abolitionnistes est la suivante : dans quelle société voulons-nous vivre ?

 

POST SCRIPTUM: REPONSE A CELLES QUI M’ACCUSENT DE MANQUER DE SORORITE

La publication de mon dernier article sur Emma Becker a donné lieu à des réactions diverses et variées, j’ai été qualifiée de méprisante, de condescendante. On m’a aussi reproché de manquer de sororité à son égard, je voudrais répondre ici à ces accusations.

Tout d’abord en ce qui concerne le mépris et la condescendance, il n’y a rien de cela dans mon article, je traite Becker en adversaire politique, c’est tout. Je défends pour ma part l’abolition de la prostitution, tandis que Becker diffuse à travers un ouvrage qui se veut certes fictionnel, mais basé sur une « expérience vécue » (pour autant qu’elle ait vécu quoique ce soit, ce dont je doute), un discours politiquement favorable au modèle néo réglementariste allemand.

Becker a eu la prétention d’écrire un ouvrage qui se veut littéraire, je l’ai lu, je donne mon avis, et c’est un avis critique : je le trouve mauvais, et j’en ai le droit. D’autre part, comme son livre est porteur d’un message politique, je m’autorise à dénoncer, déconstruire, cette véritable promotion du réglementarisme en matière de prostitution dont on connaît les échecs, puisqu’il a été en vigueur en France par le passé, et qu’il est mis en application en Allemagne depuis 2012. Donner son avis sur un ouvrage quant à sa qualité littéraire et sur le discours politique qu’il promeut n’est ni du mépris, ni de la condescendance, c’est de l’analyse et en dire ce que j’en pense relève de la liberté d’expression.

 

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En ce qui me concerne, je suis hostile au discours réglementariste de « La Maison » (qui n’est d’ailleurs qu’une pâle copie de celui du STRASS) et ne suis absolument pas convaincue de l’importance littéraire de l’ouvrage, oui, je me permets une critique acide et acerbe, comme tout lecteur serait susceptible de le faire. Pour rappel, le combat féministe est politique, il ne s’agit pas je crois d’être dans une espèce de bienveillance béate et niaise vis-à-vis de toutes les femmes, quelles que soient les opinions qu’elles défendent, il ne s’agit pas non plus d’être gentillet, mais de défendre des opinions politiques qui soient réellement, objectivement favorables aux femmes, de défendre nos intérêts de classe, et ça passe par la critique et la déconstruction du discours de l’adversaire, et si nécessaire par l’humour, l’ironie, et autres procédés stylistiques. Les femmes qui militent contre l’abolition sont des militantes politiques et des alliées objectives des proxénètes, donc des adversaires politiques, c’est pourquoi je les considère comme telles.

Toujours sur le mépris, étant donné que j’ai pris la peine de lire le fameux ouvrage de Becker, je tiens à signaler que ce livre comporte des passages qui sont vraiment à vomir de condescendance et de mépris pour les femmes en situation de prostitution, Becker va jusqu’à dire que de toute façon, la prostitution en Allemagne est une bonne « option » pour les femmes d’Europe de l’Est, et que de toute façon, elles n’auraient comme autre alternative que de faire la même chose dans leur pays d’origine pour des sommes inférieures à ce qu’elles gagnent en Allemagne ; on a là un immense mépris de classe, raciste qui plus est, ce n’est pas moi qui suis méprisante, les migrantes apprécieront.

Comme je l’ai rappelé plus haut, le féminisme est un combat politique, en politique on a des alliées et des adversaires ; en tant que militante de l’abolition, celles qui luttent contre la loi de pénalisation des clients, ou prônent le retour au système réglementariste sont des adversaires et je les considère ainsi dans mes écrits. Becker est-elle sorore et respectueuse vis-à-vis des survivantes qui luttent pour faire entendre leur parole et essayer d’obtenir ne serait-ce que le statut de victime ? Je ne crois pas. En fait, elle crache sur la tombe des femmes mortes en prostitution, et crache encore au visage des survivantes avec cet ouvrage irréaliste et niais. Je me fous de l’égo de Becker, toute ma solidarité, ma compassion va aux survivantes et aux abolitionnistes qui sont mes amies et alliées politiques.

Pour ce qui est de ma connaissance de l’ouvrage en question, oui je l’ai acheté, je l’ai lu attentivement (comme toute l’équipe de Révolution féministe), je sais donc bien de quoi je parle.

Mon discours a été qualifié de « totalitaire », je trouve que cela relève vraiment de l’inversion patriarcale des concepts, un propos abolitionniste lutte contre le système prostitutionnel qui est réellement une forme de totalitarisme, puisque statistiquement, la majorité des femmes en prostitution le sont sous la coupe d’un proxénète et sous la contrainte des réseaux, la prostitution « volontaire » est une chimère, qui concerne un nombre infinitésimal de femmes. Le totalitarisme est plutôt du côté des lobbys de la traite, qui broient femmes et enfants dans l’industrie du sexe.

Il y a également des commentaires selon lesquels la prostitution est de nature diverse et variée, multiple, or les études sur le sujet sont très claires : il n’y a pas des centaines de formes de traite, il y a la traite, point. Les quelques cas isolés de femmes ne se prostituant que parce qu’elle le « souhaitent » ne permettent pas de parler d’une multiplicité de types de prostitution, la prostitution, dans l’immense majorité des cas, c’est la traite, c’est-à-dire l’esclavage sexuel sous la contrainte, je vous renvoie aux rapports de la Fondation Scelles.

En ce qui concerne le titre de mon article, je ne regrette rien, d’ailleurs je persiste et je signe, je pointe de façon imagée la pauvreté stylistique d’un ouvrage doublée de la fausseté d’un discours politique sexiste et réactionnaire présent dans « La Maison », et je m’insurge contre le fait que de telles niaiserie fassent l’objet d’une promotion médiatique massive, alors que le néo réglementarisme allemand a fait la preuve de son inefficacité et de sa dangerosité.

Enfin, pour conclure, dans son dernier article paru dans le Monde, Becker revendique son « choix » de la prostitution et l’envisage comme une forme d’empowerment, c’est typique du discours féministe libéral dans lequel tout n’est qu’affaire de choix individuels. En tant que féministes radicales, notre analyse prend en compte les dimensions sociétales, les dynamiques sociales et les rapports de classes, la loi impacte l’ensemble de la société, on ne peut pas parler de la prostitution comme d’une simple affaire de choix personnel.

Bibliographie

 

  1. https://entreleslignesentrelesmots.blog/2019/12/14/culture-ou-culture-du-viol/
  2. leparisien.fr/culture-loisirs/livres/putain-de-vies-le-parcours-de-10-prostituees-raconte-en-bande-dessinee-26-11-2019-8202225.php
  3. https://ressourcesprostitution.wordpress.com/2014/08/12/quest-ce-que-le-strass/
  4. https://www.lefigaro.fr/cinema/une-fille-facile-sous-le-charme-la-critique-voit-en-zahia-la-nouvelle-brigitte-bardot-20190828
  5. https://www.franceinter.fr/emissions/boomerang/boomerang-27-aout-2019
  6. https://www.france.tv/france-5/le-doc-stupefiant/1078011-l-art-du-bordel.html
  7. https://www.cairn.info/revue-nouvelles-questions-feministes-2014-1-page-80.htm
  8. https://www.liberation.fr/direct/element/prostitution-le-conseil-constitutionnel-rejette-une-qpc-contre-la-penalisation-des-clients_93267/
  9. « Système prostitutionnel, nouveaux défis, nouvelles réponses », sous la direction d’Yves Charpenel, fondation scelles, 2019.