INTERVIEW DE MARIE MURSKI

           Par Francine Sporenda

 

D’origine polonaise par son père, sage-femme de métier, elle exerce en tant qu’humanitaire en Afrique, puis dans la Manche d’où elle publie poésie et nouvelles ; passage dans l’émission « Apostrophes » de Bernard Pivot en mars 1986 et rédactrice d’une revue littéraire jusqu’en 1990. Elle sera alors séquestrée pendant 14 ans par un homme pervers et violent, cessera de travailler et d’écrire. Sauvée de justesse, elle reprend son métier et l’écriture. Elle a publié plusieurs romans et recueils de nouvelles, en particulier “Cris dans un jardin”, prix des lecteurs d’Aumale, réédité 3 fois, qui relate ses années de violences conjugales. Elle l’a aussi écrit pour le théâtre, et la pièce est jouée depuis novembre 2018.

 

FS : Vous avez découvert après votre mariage avec H.B. que vous étiez sa cinquième femme, qu’il venait juste de divorcer quand vous l’avez rencontré, qu’il était en quête d’une remplaçante, et que celles qui l’avaient quitté étaient en piteux état après cette relation. Pourquoi selon vous les hommes comme H.B. ne peuvent absolument pas se passer de la présence d’une femme ?

MM : Je pense qu’ils ont besoin d’être admirés, séduire est très important pour eux. Au début, il y a une telle séduction, un tel déversement d’amour que l’on est subjuguée par ça, je l’admirais énormément. Et je l’ai admiré longtemps ; il avait besoin de ça : que je l’admire. Et d’ailleurs, c’est quand il a senti que je ne l’admirais plus, bien des années plus tard, à la fin, qu’il a vraiment voulu me faire disparaître. Donc je l’admirais, je lui servais, je le servais. La servante, celle qui se dévoue totalement…  Notre relation était basée beaucoup là-dessus, je ne suis pas quelqu’un de faible et normalement, je ne sers personne mais lui, dans son imaginaire, me pensait comme ça : parce que je l’admirais, je devais tout pardonner, tout excuser, il était comme ça. Et d’ailleurs, il me le disait souvent : « je suis comme ça », il n’y avait pas à discuter, il ne changerait pas.

 

MARIONET

FS : Vous deviez absolument nourrir son narcissisme?

MM : Absolument. Cela, il le faisait beaucoup aussi avec ses amis, en plus de sa femme. Et il ne voulait pas n’importe quelle femme, il voulait une femme « bien », qui fasse des choses, qui soit intelligente, qui ne soit pas trop moche etc. Comme il avait le plus beau des chiens, la plus belle des maisons, la plus belle des voitures, il lui fallait la meilleure des femmes.

FS : Il lui fallait une femme spéciale, qui ait une certaine surface sociale, pas une femme « ordinaire »,  sinon il n’y aurait pas eu de validation narcissique ?

MM : Voilà, et ses autres femmes correspondaient à ça aussi, elles étaient tout à fait bien.

FS : Vous parlez du cycle de la violence conjugale, montée de la tension, explosion, gentillesse et attentions en vue d’une réconciliation etc.  Pourquoi à votre avis ces périodes de gentillesse peuvent  persuader  les femmes de ne pas partir et pourquoi faut-il souvent plusieurs allers et retours avant que ces départs soient définitifs ?

MM : Je pense que ce n’est pas uniquement ça qui nous empêche de partir. Au début oui, mais l’emprise est quelque chose de très compliqué à comprendre. Quand ça a commencé, ce cycle tension/violence/gentillesse/accalmie, je pensais vraiment qu’il allait changer, d’autant que ces périodes de violence étaient quand même relativement espacées. On a vécu trois ans à Paris, et pendant cette période, les violences étaient plus espacées. Là, effectivement, ces périodes de gentillesse m’ont empêchée de partir. Pourtant, avant la première gifle, j’avais déjà reçu beaucoup d’insultes mais, au début, ces périodes d’accalmie m’empêchaient de partir. Je me disais « bon, quand même, il n’est pas si terrible que ça » ; à chaque fois, je reprenais espoir. Mais en réfléchissant à tout ça, au bout d’un moment, il y a une emprise qui se met en place, j’étais devenue incapable de vivre par moi-même, de sortir de mon jardin, c’est plutôt ça qui m’a empêchée de partir. Je ne me voyais plus capable de faire quoi que ce soit en dehors de mon jardin, c’est-à-dire en dehors de lui.

Surtout quand il a fait jouer ma « puanteur », ma nullité etc., j’étais tellement dévalorisée que je ne me voyais pas reprendre un travail quelconque. Et l’argent était à lui, moi je n’avais rien, très vite au bout de quelques années, je n’avais plus rien, et il me le faisait bien sentir. J’étais coincée en fait. C’est beaucoup plus compliqué que ça, les femmes vous disent : « je ne pars pas à cause des enfants, à cause de la maison, à cause de mon travail ». En fait, on ne part pas parce qu’on ne peut pas partir. Et ça c’est difficile à expliquer et à comprendre.

FS : Vous dites qu’il avait deux visages, un pour la sphère publique où il se montrait un mari aimant et plein d’égards, un autre pour le privé où il vous dénigrait constamment et vous frappait, ce que vous nommez le système « mon amour/saloperie ». Pourquoi est-ce si important pour ces hommes d’entretenir une image positive dans la vie sociale ?

MM : Pour avoir le pouvoir, et il avait des amis haut placés pour ça. Quand il était avec des amis, je ne le reconnaissais même pas, il n’était pas obséquieux mais plein d’égards, d’une gentillesse extrême. Et je savais que tout ça était faux, au bout d’un moment j’avais compris qu’il jouait la comédie. A la fin, je me disais souvent: « il est vrai quand ? Il est vrai quand il est gentil, ou il est vrai quand il est abominable ? » Je ne sais pas. Il passait d’un extrême à l’autre avec une facilité étonnante ; je l’ai vu changer de visage au passage d’une porte. Etonnant !

 

MASQUE

FS : Dr Jekyll et Mister Hyde ?

MM : Complètement, c’est exactement ça. C’est dans sa nature, je pense qu’il est venu au monde comme ça. Je ne pense pas que le manque d’empathie et la perversité s’apprennent. La méchanceté peut s’apprendre : si on est violent avec un enfant, il peut devenir violent à son tour, mais le fait d’être pervers, le fait de prendre plaisir à faire mal et à détruire, ça ne s’apprend pas. Il y en a eu de tout temps, il y a eu des individus comme ça, qui ont mené le monde d’ailleurs, parce que ce sont des gens intelligents et charismatiques.  Ça peut peut-être être aggravé par l’enfance qu’ils ont eue, mais le manque d’empathie, ça ne peut pas s’apprendre. D’ailleurs, j’ai vu qu’il y a eu des expériences faites avec de très jeunes enfants. Certains, à un très jeune âge, semblent jouir de la souffrance de l’autre. Cela, je l’ai vu pendant des années, comment il jouissait de la souffrance des autres, pas seulement de la mienne mais de ses amis et même de ses parents.

FS : Il vous a exploitée massivement en vous imposant la tâche de créer et d’entretenir un jardin superbe sur plusieurs hectares. Vous avez travaillé jour et nuit à défricher, creuser, transporter des brouettes de pierres et de terre, planter 800 rosiers, des milliers d’arbres et de plantes. Le jardin est devenu une sorte de camp de travail, de bagne pour vous. Pourtant vous vous y êtes attachée et vous êtes restée longtemps dans cette relation toxique à cause de ce jardin que vous aviez créé. Pouvez-vous expliquer cet attachement auto-destructeur pour ce jardin à la fois bagne, cimetière et paradis? C’est paradoxal…

 

JE TAIME

MM : Oui, c’est très paradoxal.  Je commence maintenant à comprendre ce que je ne comprenais pas. Je ne comprenais pas pourquoi j’avais une telle souffrance à l’idée de perdre mon jardin, je préférais mourir. Il y a une psychothérapeute, toute jeune, qui a fait une thèse où elle analyse mon livre « Cris dans un jardin ». On ne se connaissait pas, on ne s’est jamais rencontrées, et en tant que psychothérapeute, elle s’intéresse à l’art brut, l’art des gens en souffrance. Elle me comparait au facteur Cheval ; pour elle, mon jardin, c’était la chose maternelle perdue. J’ai eu une enfance épouvantable, jamais je n’aurais vécu cette histoire si je n’avais pas eu l’enfance que j’ai eue. Peut-être que j’aurais rencontré cet homme, peut-être que je serais restée—mais trois ans. Trois ans, comme trois de ses autres femmes—au bout de trois ans, on se rend compte. Pourquoi sa troisième épouse est restée onze ans et moi quatorze ? On a toutes deux des histoires d’enfances épouvantables : elle a perdu ses parents, ils sont morts devant elle, en voiture. Le jardin, la chose maternelle perdue, c’est ce que je ne pouvais supporter qu’on me prenne à nouveau. Elle met ça en dehors de la violence, sauf que la violence aggrave tout puisque je suis obligée de rester avec cet homme-là qui me fait souffrir en permanence à cause de ça. J’ai ouvert les yeux, je pense qu’elle a raison, c’est tout à fait ça. Sinon, on ne peut pas comprendre pourquoi je tenais autant à ce jardin.

FS : Le jardin, c’est l’éden, c’est ce qu’il y a à l’origine, le paradis perdu, le cocon maternel… Vous dites qu’une des stratégies utilisées par ce genre d’hommes pour établir leur contrôle est l’injonction paradoxale (contradictoire). Pouvez-vous nous en donner des exemples et expliquer l’effet psychologique que cela produit?

MM : Quand j’ai lu votre question, je me suis rappelée tout ce qu’il me disait qui était complètement contradictoire. Des ordres contradictoires, j’en avais très souvent. Par exemple, il faisait son programme le matin quand il était en congé. On mangeait à 12 heures 38, tout était minuté, c’était prévu. Et plus tard dans la matinée, il me sifflait et il me disait, de loin : « je n’aurais pas fini, on mangera à 13 heures 05.  Et quand le déjeuner arrivait à 13 heures 05, il me disait : « tu n’as pas entendu ce que je t’ai dit ce matin dans mon programme ? » Et je lui disais : « mais tu m’as sifflée, pour me dire que tu voulais déjeuner plus tard… » Mais il niait.

FS : Donc il vous disait « non, je n’ai jamais dit ça.. » ? C’est du gaslighting

MM : Oui, c’est ce qu’il disait, revenant toujours sur le fait que son programme avait été annoncé, et que c’était terrible avec moi, parce que je n’écoutais jamais ce qu’il disait. « Tu n’écoutes jamais ce ce que je dis». Après, je ne discutais même plus, tellement sa mauvaise foi était totale. Entre les deux horaires, je servais le déjeuner à l‘heure du premier, puis j’attendais.  Mais quand je servais le déjeuner à l’horaire du programme, il n’était jamais là. Et quand il arrivait plus tard, je n’avais pas à me plaindre parce qu’il m’avait avertie de son retard. Il avait toujours raison. Et ça se répétait très souvent.

 

injonction

Sinon, il me disait des choses terribles comme : « on est vraiment bien ici… Ce qui est dommage, c’est que tu n’es plus qu’une vieille femme. » Il faisait beau, il encensait la beauté du jardin, moi j’étais le cœur ouvert, je n’attendais que ça. Et d’un seul coup, il me cassait, j’étais une vieille femme. J’avais la quarantaine. Et je lui disais « et ta mère (qui avait à peu près quatre-vingt ans), tu dis que c’est une vieille dame, et moi je serais une vieille femme ? » Et là, il jouissait de me faire mal : « oui, c’est toute la différence, toi, tu es une vieille femme ». Je ne m’habillais pas parce que j’étais tout le temps dans le jardin mais quand il avait des amis, je faisais des efforts. Et il me disait « ah, il est joli ce pull ». Et puis il ajoutait : « mais c’est dommage, il ne te va pas du tout ». Deux langages en alternance, un qui vous valorise et puis aussitôt derrière, un autre qui vous rabaisse. Quand ça se répète tout le temps, c’est très pénible.

FS : « Il va changer » pensiez-vous. Et « je dois protéger mon couple ». Est-ce que des illusions de ce type vous ont aussi empêchée de partir ?   Pensez-vous que le fait que les femmes soient socialisées à croire en l’amour et au couple, à en faire le centre de leur vie, favorise leur exploitation par les hommes et leur exposition à leurs violences ?

MM : Pas pour moi. Si je voulais sauver mon couple, c’est parce que je ne voulais pas perdre mon jardin, j’étais obsédée par ce jardin, et je savais très bien que, si on se séparait, je perdrais mon jardin. On ne peut pas refaire l’histoire ; sans jardin, est-ce que je serais restée avec lui ? Il me donnait tout pour le jardin, c’était une fortune ce que ça lui coûtait …

FS : 800 rosiers ????

MM : Ça valait une fortune, les rosiers qu’on faisait venir, c’était des rosiers de collection. On avait une pépinière d’arbres de collection, c’était énorme. Il tirait parti du jardin, il en tirait de la gloire, mais tout ça, c’était surtout pour que je reste. Il avait besoin que je sois là, à travailler dans le jardin, même si ça reste quand même une énigme pour moi. Mais c’est sûr que, s’il n’y avait pas eu le jardin, je serais partie plus tôt. Donc le jardin devait être là, il devait être de plus en plus beau, et plus il était beau, moins je pouvais partir. C’est ça la raison, puisque, quand il a vu que j’allais partir, il l’a détruit.

 

CRIS DANS

FS : Il l’a passé entièrement au broyeur, c’est incroyable, il était au-delà d’une motivation financière, puisqu’il s’est tiré dans le pied en détruisant ce jardin qui lui avait couté tant d’argent…

MM : Oui, il l’a passé au broyeur, et ça lui a coûté une somme énorme. Mais c’était au-delà, c’est ce qui a fait dire à certaines personnes que nous étions dans un « duel de pervers ». C’est vrai que si on examine le déroulement de cette histoire, c’est illogique. Même moi, avec ma logique de ne pas perdre à nouveau la chose maternelle perdue, le jardin, j’étais menée par quelque chose que je ne comprenais pas. Je n’ai compris que quand cette analyse m’a donné l’explication, et tout s’emboitait. Mais avant, je ne savais pas. Et lui, quand il a commencé à détruire le jardin, à quoi a-t-il pensé ? En fait, il avait quand même quelque chose derrière la tête : moi j’entretenais le jardin, ça ne lui coûtait rien. Pour entretenir ce jardin, il aurait fallu deux jardiniers à temps plein, et il aurait fallu les payer. Quand il l’a détruit, il n’a sans doute pas voulu que ce jardin devienne une friche qu’il n’avait plus les moyens d’entretenir, ça aurait été embarrassant aux yeux de ses amis.

FS : Il a voulu que la décision de faire disparaître le jardin vienne de lui ?

MM : Oui, il a voulu que ce soit lui qui prenne la décision. Il a voulu rester maître à bord.

FS : Vous disiez aussi qu’«il suivait un plan conscient aboutissant à ma destruction » . Pourquoi, quelle utilité avait votre destruction pour lui ?

MM : Je pense que c’est l’aboutissement de sa perversité, les pervers sont des tueurs.

FS : Si j’ai bien compris, il voulait vous détruire parce que vous aviez cessé de l’admirer. Donc vous ne lui serviez plus à rien, c’est ça ?

MM : Je ne lui servais plus à rien, alors pourquoi s’encombrer d’une chose inutile ? Je me rends compte que je n’ai pas été une personne pour lui, juste une chose, mais il n’y avait pas de personnes autour de lui, il était comme ça avec tout le monde, il instrumentalisait tout le monde. Dès qu’un de ses amis parlait un peu trop fort, le contredisait, on ne le revoyait plus, il était banni. Moi je m’accrochais comme une folle à mon jardin, alors comment m’éliminer ? En détruisant le jardin. Mais surtout, ce sont des tueurs.

FS : Mais ce sont des tueurs aux mains propres, ils ne vont pas tuer, ou rarement, avec un revolver ou un couteau, ils préfèrent tuer à petit feu, psychiquement, pousser au suicide etc.

MM : Absolument. Mais quand j’ai commencé à parler sur lui, j’ai commencé à le gêner beaucoup, je pense qu’il a peut-être réfléchi à ça, pas à un meurtre qui l’aurait amené en prison. Mais il y a quand même eu une tentative d’assassinat en 2004, les gendarmes sont intervenus.  Une « disparition », ç’aurait été parfait. En tout cas, je me suis demandé s’il ne commençait pas à préparer le terrain en racontant aux ouvriers qui venaient travailler sur la maison, aux visiteurs, qu’il avait peur que je m’en aille. J’étais dans un tel état, j’avais peur pour ma vie. Et pour me protéger, c’est là que j’ai écrit une lettre au maire, au cas où je « disparaitrais ». Ou alors j’aurais pu me « suicider »…

FS : Pousser au suicide, c’est le crime parfait. Vous écrivez : « il me suicidait lentement ». Il vous disait que vous ne valiez rien, que vous étiez inutile, vieille et laide, que vous méritiez de disparaître et que vous feriez mieux de vous suicider?

MM : Le suicide, c’est l’idéal, ça le blanchit complètement. Mais en fait, je n’étais ni suicidaire ni déprimée, et je pense que c’était grâce au travail. Je vivais au jour le jour, pour mon jardin, je ne pensais pas à la mort, et en fait, je ne pensais plus à grand’chose, j’étais décervelée, je n’osais même pas imaginer mon avenir, c’était terrifiant mon avenir. Mais peut être que si j’étais restée plus longtemps, je me serais suicidée, je ne sais pas. Ou il aurait pu me « suicider », je l’en croyais capable.

FS : Vous n’arriviez pas à concevoir l’extrême cruauté de votre mari, cela vous semblait impossible, absurde, déraisonnable : « non, ce n’est pas possible, une telle inhumanité ne peut exister, je dois me tromper ». Il y avait une sorte de déni chez vous, un refus de voir le mal chez cet homme—du moins au début. Pourquoi ce déni ? Parce que sa cruauté est irrationnelle, qu’elle ne lui sert à rien de concret, qu’elle est purement destructrice et auto-destructrice ?

 

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MM : Oui, je voyais comment il se comportait, avec ses amis, avec des voisins, c’était toujours des coups tordus, juste gratuitement et pour faire mal. Cela, j’avais du mal à le concevoir. Jusqu’au moment où j’ai dû me rendre compte qu’il le faisait avec moi, qu’il me faisait du mal gratuitement. Mais pendant longtemps, je me disais, « ce n’est pas possible, ça ne peut pas exister… »  Ce personnage, j’ai vraiment vu comment il fonctionnait, c’est terrifiant.

FS : Qu’est-ce qui vous a ouvert les yeux ? Vous avez ouvert les yeux progressivement, ou il y a quelque chose qui a été décisif pour vous faire sortir de l’aveuglement ?

MM : Ça a été progressif, mais c’était vraiment dans les dernières années, dans les années 2000, quand j’ai commencé à avoir vraiment peur de lui, et puis je ne l’admirais plus. J’ai enfin vu son caractère incroyable, son obsession de possession, de contrôle. Ses parents nous avaient offert une paire de jumelles, à nous deux. Sa mère nous avait interrogés au téléphone sur ce qu’on voudrait comme cadeau, et j’avais dit : « j’aimerais bien une paire de jumelles ». Donc ils nous avaient offert une paire de jumelles, et moi j’étais ravie, parce que je pourrais observer les oiseaux, etc. Je n’ai jamais pu prendre la paire de jumelles. Quand on les a reçues, j’ai tout de suite voulu m’en servir, il me les a arrachées des mains, il m’a dit : « tu ne sais pas t’en servir, il ne faut pas enlever les caches », tout un discours. Plus tard, j’ai repris les jumelles, je suis allée vers le jardin. Il m’a vue, m’a bousculée au sol et m’a arraché les jumelles, avec un regard de haine indescriptible.  Pour une paire de jumelles ! J’ai pensé : « mais pourquoi ? ». Des petits faits comme ça, qui se répétaient. Là je me suis rendu compte vraiment de son inhumanité. Il voyait ma joie d’avoir des jumelles, et il s’est dit : « elle n’y touchera jamais ». Et après je n’y ai plus touché…

FS : Pendant longtemps, vous avez tenté de le raisonner, de faire appel à ses bons sentiments, à son humanité, à ses principes d’éthique, sans résultat. Pourquoi est-il vain d’utiliser ce genre de stratégie avec ce genre d’individu?

MM : Je ne m’en rendais pas compte, j’essayais toujours. Combien de fois j’ai essayé. Pour ses mensonges aussi, parce qu’il mentait énormément. Des mensonges incroyables, gros comme une maison. Mais je ne pouvais pas lui dire qu’il mentait. Quand je lui disais « tu mens ! »–et je lui ai dit quelques fois– à chaque fois, je le voyais qui tordait sa bouche,  ses yeux lançaient des éclairs. Physiquement, il changeait de visage. Un visage de haine incroyable. Et un jour, il a pris le tisonnier, il s’est approché de moi et il a dit : « si tu dis ça encore une fois, je te tue ». Et là j’ai su que c’était vrai. Je ne lui ai plus jamais dit qu’il mentait.

FS :  Ça ne servait à rien ?

MM : Ça ne servait à rien. Mais il m’a fallu du temps pour me rendre compte qu’essayer de raisonner avec ce genre d’homme était absurde. Aucune discussion n’était possible avec lui ; avec des gens ordinaires, on donne son avis, on a des avis différents. Quand je l’ai quitté, que je suis revenue dans le milieu du travail, que j’ai retrouvé des amis, je ne savais plus me comporter avec eux. Je n’osais plus rien dire, il m’a fallu du temps pour à nouveau pouvoir parler vraiment avec les gens, avoir une contradiction normale et répondre. Avec lui, c’était impossible. Dès qu’on essayait de dévier de la route qu’il vous imposait, il frémissait, il tordait sa bouche, il vous mettait ses poings devant la figure. Quand les femmes qui vivent avec ce genre d’homme me parlent—parce que j’en rencontre beaucoup, on communique beaucoup—c’est une chose qu’elles me disent toujours. Elles me disent : « ce qui est terrible, c’est qu’on ne peut pas discuter, on ne peut rien éclaircir ». Vous voyez que votre couple va à l’eau, on a envie d’une explication, on ne peut pas l’avoir, c’est typique de ce genre de personne.

FS : Finalement, voyant que vous y aviez investi toute votre énergie, toute votre vie et que c’était la seule chose qui vous maintenait debout, il a passé au broyeur tout l’immense jardin que vous aviez créé. Vous n’aviez plus rien qui vous rattachait à lui, vous êtes partie. A part la peur de la perte de la « chose maternelle », après coup, avez-vous d’autres explications pour comprendre comment (dites-vous) « j’avais pu sombrer dans une telle dépendance, une telle aliénation »?

MM : Disons que sur le fait d’en arriver à préférer mourir que de perdre mon jardin, je me suis vraiment posé la question. A la fin, je me disais « tu vas mourir ici, d’une façon ou d’une autre, tu vas mourir », et ça ne pouvait pas durer, ça devenait trop violent. A ce moment, de ne pas réfléchir au-delà et de rester, parce que je ne pouvais pas quitter mon jardin, ça ne pouvait être que quelque chose de l’enfance, parce que c’était trop fort ; je ne pouvais pas raisonner normalement.

 

jekyll

A ce moment-là, je ne l’admirais plus, je savais que c’était un monstre. Et je ne voulais pas rester avec un monstre, c’était fini ça, je ne ressentais plus rien pour lui. Par contre, je n’ai jamais ressenti de haine pour lui, c’est très bizarre. Je n’en ai toujours pas, bien que je méfie toujours, tout est organisé si je le vois à ma porte et qu’il me demande de revenir. Parce qu’il pourrait me demander de revenir…

FS : Oui, ce genre d’homme n’accepte pas qu’on les quitte, ça les rend absolument furieux…

MM : Absolument, d’ailleurs il a déjà essayé par plusieurs moyens, et c’est Nathalie Perin-Gérard du CIDFF, qui m’a sauvée… On a organisé toute une stratégie pour faire face à cette éventualité. Si je le vois à ma porte et qu’il me demande de revenir, et que je dis non, il va se passer quoi ? C’est quelqu’un d’intelligent, il ne va pas se mettre à me battre là tout de suite mais je me méfie quand même énormément.

FS : Il sait où vous habitez…

MM : Complètement.

FS : Donc vous ne pouvez jamais vraiment dormir tranquille ?

MM : J’ai toujours mon portable tout près, le numéro de la gendarmerie, et j’ai prévu un plan de fuite, Il faut savoir exactement quoi faire si ça arrive.

FS : Mais vous n’êtes jamais tranquille, toujours sur le qui-vive…

MM : Il faut tout envisager. Mon livre, la pièce de théâtre, ça peut le rendre furieux. De toute façon, son narcissisme n’a pas de limite : il m’a même écrit qu’il était content que j’aie écrit un livre sur lui !

FS : Il préfère être traîné dans la boue plutôt que l’on ne s’intéresse pas à lui ?

MM : Voilà ! De plus je pense qu’il ne considère pas être traîné dans la boue, il assume, il est fier de lui. Le livre est à sa gloire en quelque sorte.