INTERVIEW DE THERESE LAMARTINE

                Par Francine Sporenda

Thérèse Lamartine est formée en journalisme, autrice de plusieurs livres, détentrice d’une maîtrise en cinéma, cofondatrice de la Librairie des femmes au Québec, ancienne directrice de Condition feminine Canada au Québec. Elle achève un essai sur #MoiAussi, et poursuit un travail de longue haleine sur un dictionnaire universel des réalisatrices de cinéma. Son livre “Une planète en mal d’oestrogène, femmes et hommes du 21ème siècle” vient d’être publié chez M éditeur.

FS: Vous écrivez, constatant que pas grand’chose n’a changé en 150 ans de féminisme, en particulier en ce qui concerne les violences sexuelles, qu’il est urgent de s’attaquer aux causes véritables et de réclamer, bien au-delà de l’égalité, la liberté. Beaucoup de féministes ne voient pas la différence entre ces deux revendications. Pouvez-vous l’expliquer?

TL : Au moins trois forces motiveraient le choix de l’égalité au détriment de la liberté. Il est certes plus tranquille de chercher l’égalité plutôt que de se lancer dans la quête de la liberté parce que nous n’avons guère de pratique en cette matière. Partant, cette quête suppose un saut dans l’inconnu. Je pense que, de nos jours encore, il y a un prix à payer, parfois exorbitant, à se dire féministe et à agir en conformité avec cette compréhension du monde qui devrait, à mon avis, se vivre comme une philosophie. Une philosophie agissante.

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Convenons aussi qu’être de confession hétérosexuelle, selon l’expression de l’intellectuelle étasunienne Laura Kipnis, et être féministe, ce n’est pas de tout repos. Être hétérosexuelle et être celle qui veut aller à la racine du mal misogyne, c’est-à-dire féministe radicale, ce n’est pas non plus emprunter le chemin disons le plus carrossable. S’engager dans la voie de l’égalité est sans conteste moins menaçant, voire moins chaotique.

Il ne faut surtout pas oublier la peur qui empoisonne — d’inconsciente et de funeste façon — nos esprits depuis le massacre de l’École polytechnique, à Montréal en 1989, et freine l’ardeur et l’activisme de combien de femmes. Ce jour-là, nous avons su à quel point nos pratiques féministes paraissaient redoutables à certains hommes. Aujourd’hui les Incels, ces abstinents involontaires qui larguent leurs propres responsabilités sur le dos des femmes, remplacent le tueur de Poly ; ils sèment le doute et l’effroi dans nos têtes. Elliot Rodger, Alek Minassian ou Scott Paul Beierle sont des terroristes ; ils distillent leurs idées perverties chez des jeunes en développement et font hélas des émules.

Mais être l’égale des hommes dont nous contestons tant leur conduite du monde, est-ce vraiment ce que nous voulons ? Ce pour quoi nous nous battons ? Au principe d’égalité, je préfère celui de parité parfaite. Bien entendu, on émettra des mais, des si, des peut-être… En y réfléchissant bien, aucune raison biologique ou politique, intellectuelle ou spirituelle, anthropologique ou sociologique ne s’oppose à l’idée qu’il nous faut agir pour imposer partout nos ambitions de voir s’incarner le monde que l’on désire. Comme les hommes le font depuis la nuit des temps.

FS : « La femme –écrivez-vous–ne vit pas sa sexualité, elle subit celle de l’homme, ils sont les patrons au lit comme ils le sont à la Cour ou aux cabinets d’affaires juridiques ». Pourtant, on veut nous faire croire que les rapports hétérosexuels dans un contexte d’inégalités majeures persistantes ne poseraient pas problème, que l’inégalité cesserait dès qu’on franchit la porte de la chambre à coucher et même que la sexualité hétéro serait libératrice pour les femmes. Qu’en pensez-vous?

 TL : Bien sûr, ce déséquilibre quand il est agissant, crée une quadrature du cercle, un espace inouï de marchandages et de duperie. On peut penser que, plus l’étau de la dépendance économique des femmes se desserre, plus il est essentiel au patriarcat de maintenir son emprise émotionnelle sur nous toutes. Il ne se gêne surtout pas pour employer les grands moyens. Le tempo s’est accéléré, et le ton violent et revanchard de la porno en est une preuve rédhibitoire. Elle a envahi notre culture et cimente nos constructions identitaires. Peu échappent à sa marque sordide, y inclus les femmes homosexuelles. Quand on entend certaines d’elles raconter qu’elles apprécient la porno violente (un truisme), ou, sur un mode mineur, qu’elles ont lu jusqu’à son dernier soupir Cinquante nuances de Grey, eh bien, on prend la pleine mesure de la pénétration profonde des valeurs phallofascistes. Quand je travaillais sur Une planète en mal d’œstrogène et la question de la porno, je savais que je n’en sortirais pas indemne. Ce fut le cas, malgré les précautions prises.

 FS : Vous dites que « les hommes se surprennent que les femmes manquent d’appétit sexuel, et qu’elles se soustraient quand elles le peuvent à cette tyrannie phallocentrique » de la sexualité hétérosexuelle obligatoire. Et qu’une des raisons principales pour ce manque d’appétit sexuel, ce sont les violences que les hommes leur infligent (viol, pédocriminalité, excision etc) qui sont un « arsenal de destruction massive de notre sexualité ». En fait, on constate que le patriarcat cherche même délibérément à détruire la sexualité des femmes, de multiples façons. Pourquoi selon vous?

TL : Ce sujet nous plonge dans un abîme où logent plus de questions que de réponses. Le champ qu’on ne pourra éviter d’explorer, selon moi, se définirait ainsi. Les femmes ont fait et font chaque jour des pas de géant — oui, je le crois — dans la vie politique, sur le marché du travail, dans leurs relations intimes. Les aléas sont encore nombreux, quelquefois douloureux, mais malgré tout, nous avançons. Combien d’entre nous toutefois se heurteront, un jour ou l’autre, au refus viscéral et violent de certains hommes. Leurs forces sombres et brutales surgissent au lit, dans la rue, sur le plateau de tournage, dans l’armée, au cabinet du médecin, dans le cyberespace. Ce qu’il nous faut défricher est l’énigme suivante : les manifestations de violence sexuée sont-elles directement proportionnelles à nos avancées sur les scènes politique, médiatique, artistique, scientifique ? Ou conjugale ? En d’autres mots, les lieux de la sexualité représentent-ils le dernier refuge des hommes qui ne peuvent accepter de voir les femmes vivre debout ? Mais, parce qu’il y a un mais qu’on ne veut pas trop entendre. Les artifices pour gonfler la féminité — les lèvres, les seins ou les fesses —, les faux cils ou les faux ongles, pis une nymphoplastie ou une vaginoplastie ne sont pas des ingrédients profitables à l’abandon, au plaisir et à l’intimité, c’est le moins qu’on puisse dire. Les femmes qui succombent au chant des sirènes de la publicité racoleuse et au tout-à-l’apparence abandonnent leur sens critique. Nos choix vestimentaires, notre pilosité, nos ruses cosmétiques, rappelons-nous, ont été des enjeux cruciaux pendant la deuxième vague du féminisme, lesquels ont été emportés dans la folie du néolibéralisme où prime comme jamais avant le paraître.

 

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FS : Vous citez le sociologue Jean Claude Kaufman qui pointe que deux points des rapports hommes-femmes sont encore le lieu de résistances masculines majeures: le partage des tâches domestiques et la sexualité. Pourquoi selon vous ces deux domaines font -ils l’objet de résistances masculines majeures?

TL : Ces deux enjeux occupent des pôles antagoniques, soit le trivial et le sacré, c’est ce qui frappe d’abord. Du côté des tâches domestiques, de la saleté et de l’ordinaire, les hommes résistent à n’en pas douter. Toutefois, je ne suis pas certaine que les femmes, dans leur for intérieur, sont prêtes à céder du terrain, ce terrain qu’elles connaissent à la lettre, qui pour certaines peut paraître rassurant. Outre ces mobiles plus ou moins conscients, trop peu d’énergie est consacrée à ce changement majeur presque aussi important que la violence sexuée et qui n’est peut-être pas sans lien. Une raison capitale devrait nous convaincre de redoubler d’effort pour se défaire du licou domestique. On soupçonne que plus les hommes investissent leur rôle paternel avec ce qu’il sous-tend de tâches ménagères, et ce dès la grossesse de leur conjointe, moins ils commettront d’actes pédocriminels.

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 FS : Vous rappelez que la hiérarchie politique reste fermement aux mains des hommes: sur 203 pays, seulement 18 ont accordé le pouvoir politique suprême à une femme, soit moins de 10%. On a vu avec la crise du Coronavirus que les pays qui avaient des femmes à leur tête ont eu moins de décès que ceux dirigés par des leaders populistes au machisme affiché. Vos commentaires sur ces résultats, sur les éventuelles spécificités de la gouvernance par les femmes et sur la soi-disant rationalité du leadership masculin ?

 TL : Pendant que les hommes d’État parlent de guerre à gagner, ce sont les femmes qui sont majoritaires sur le front de la pandémie : infirmières, préposées aux malades et à l’entretien, serveuses ou caissières. D’invisibles, elles se font indispensables. Néanmoins, toujours mal payées. Les femmes d’État très minoritaires ont agi comme elles, sans esbroufe, en accomplissant leur charge avec un sens remarquable du devoir. On est à mille lieues de l’hubris des Trump et des Bolsonaro. Sanna Marin et sa coalition des femmes à la tête de la Finlande ouvrent des avenues prometteuses.

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Le patriarcat est dirigé par un nombre infinitésimal d’hommes, pendant que la majorité des autres hommes et beaucoup de femmes y prêtent allégeance par peur, par ignorance, par faiblesse, ou par un sentiment d’impuissance envahissant. J’avoue une chose que je garde en général dans mon intimité : les hommes patriarcaux nous font souvent vivre en enfer. Il est deux choses essentielles à assumer à cet égard. Il est illusoire de croire qu’un changement aussi profond que celui cherche le féminisme radical adviendra sans bouleversements. Il décoiffera, et pourrait faire mal.

 N’oublions pas par ailleurs que certaines femmes préfèrent le statu quo par ce qu’elles jouissent d’un capital de beauté, d’intelligence ou de talent, et parviennent à tirer leur épingle du jeu. Aux autres, qui refusent le marché de dupe où tout ce qui est féminin se négocie au rabais, se présentent des options peu nombreuses, me semble-t-il. Ou bien, nous acceptons de livrer une bataille âpre et de longue durée dont l’issue est incertaine. Ou bien, nous estimons que le conflit entre les sexes est irrémédiable, auquel cas nous devrons nous résigner à s’engager dans la voie improbable d’éliminer un sexe ou de vivre une réelle séparation. Ou encore, nous nous associons à des hommes justes (combien sont-ils ?), sans les laisser coloniser notre combat ni rien céder de nos désirs de liberté, et affrontons ensemble les hommes patriarcaux.

 Réaliste, je choisis sciemment la dernière option parce que je crois que le féminisme est maintenant assez construit et fort. J’y ajoute une certaine dose d’optimisme, ni candide ni aveugle. Sans quoi, le désespoir rôde en scrutant ce monde du XXIe siècle, ses disparités vertigineuses entre riches et pauvres, ses guerres sanguinaires (une tautologie), ses presque deux milliards de véhicules automobiles qui déversent leur poison sur nous à chaque instant, partout sur le globe. Ses enfants dans les mines. Ses sans-abris dans le froid. Ses déclassés dans des camps. Ses personnes âgées dans les mouroirs. Le système patriarcal a donné mille preuves de son incompétence. Il faut en changer.

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FS: Vous citez Françoise Héritier sur le fait que l’arrogante affirmation de supériorité masculine serait en fait, un complexe d’infériorité par rapport à la puissance reproductive féminine. Et que, s’ils ne veulent pas de l’égalité, c’est parce qu’ils ont peur d’être dépassés par les femmes. Ce qui se produit déjà dans le domaine de l’éducation, à tous les niveaux, dans le domaine des affaires, où différentes études mettent en évidence que les sociétés où la hiérarchie est féminisée ont de meilleurs résultats financiers. La violence masculine envers les femmes nait-elle du sentiment fondamental de leur caractère accessoire par rapport à la féminité première et de leur imposture? La virilité, qui doit être constamment réaffirmée, semble en effet une construction fragile.

TL : Ma réponse à cette question sera brève. Je crois que seuls les hommes, à l’étroit dans leur assignation à la culture viriliste, pourront en comprendre le sens véritable. Nous les femmes pouvons toujours spéculer, mais sans une plongée dans la psychologie des profondeurs par ceux qui souffrent de cet ordre des choses, nous n’aurons qu’une compréhension fragmentaire.

 Au temps fort de la deuxième vague du féminisme, à peu près entre 1968 et 1980, des hommes ont compris qu’un changement s’imposait. L’arnaque des hommes roses nous a placé.es devant l’évidence : ces changements n’ont été que cosmétiques. Rares sont ceux qui ont eu le courage de questionner à fond leurs rapports à leur mère, à leur sœur, à leur amoureuse, à leur fille, à leur collègue ou à leur amie, et ont consenti à se départir du pouvoir malsain qu’ils exerçaient sur elles.

 J’ajouterais que la raison d’une masculinité inquiète et fragile serait la conséquence d’une féminité forte de sa capacité de porter la vie ne me satisfait pas complètement. Nous devons continuer d’explorer cette énigme en étant à l’écoute des hommes qui cherchent à dire autre chose que l’habituel refrain masculiniste. Dans la foulée de #MoiAussi, ils prennent la parole de plus en plus pour dénoncer la violence des hommes envers eux, prêtres, responsables d’équipes sportives, acteurs ou producteurs de cinéma.

FS : « A force de combattre à la pièce les innombrables épiphénomènes sexistes, sans nous attaquer au noyau dur du patriarcat, nous épuisons notre énergie » expliquez-vous. Pourtant le peu de progrès obtenus par le féminisme ne sont-ils pas le résultat de ces approches réformistes des « petits pas »? Quelle serait selon vous la bonne stratégie féministe et ses objectifs prioritaires pour éviter cette perte d’énergie?

TL : J’ai moins de réponses à donner que d’observations appuyées sur des faits peu contestables à partager. Il m’apparaît impératif que les féministes examinent avec la dernière attention certains points demeurés aveugles.

Le vieux précepte philosophique penser par soi-même nous serait d’un grand secours ici et maintenant. Il nous ferait tourner le dos à la rectitude politique qui casse tout essai de débat contradictoire mais de bonne foi, nous contraindrait à regarder dans les yeux et une fois pour toutes certaines duplicités, et nous obligerait à trancher des polémiques qui nous divisent et nous font perdre un temps précieux. À l’évidence, il existe des disparités entre les femmes que nous devons amoindrir sinon éliminer. Cependant, entendre les voix intersectionnelles clamer que les féministes blanches, les féministes bourgeoises sont des « oppresseures », fait surgir en moi une colère sourde. Quand l’ONU explique que les quelque 140 millions de femmes manquantes (!) dans le monde par la préférence pour les fils, préférence qu’elle qualifie de « symptôme d’une inégalité de genre enracinée », j’ai envie de hurler. Cela n’a rien à voir avec le « genre /gender », et tout avec le SEXE de l’être humain ainsi éliminé. Pas 6 millions, mais au moins 140 millions… Dans Le livre noir de la condition des femmes, ce gynécide atteint le chiffre stratosphérique de 200 millions.

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 Les théories intersectionnelles mises en pratique conduisent toujours au même désastreux résultat. Elles nous divisent selon la couleur de notre peau, notre pseudo-identité de « genre » ou notre classe sociale. Elles invalident notre carte maîtresse, c’est-à-dire notre nombre. On ne pouvait imaginer une stratégie plus efficace pour réduire, sinon annihiler notre force de frappe. Des personnes qui n’ont strictement rien à voir avec l’oppression que vivent les femmes prennent de plus en plus la parole et de place dans notre mouvement. Mais enfin, quand dira-t-on haut et fort qu’un transgenre n’est pas plus une femme qu’une transnoire est une Noire ? Un homme qui se donne l’apparence d’une femme n’est pas une femme. Un exemple entre mille autres, s’il se fait violer, il n’a pas un besoin essentiel et existentiel d’avortement. Il est scientifiquement impossible de changer de sexe. Alors qu’on arrête cette litanie de bêtises que les sots ou les naïfs politiques gobent comme du petit lait, et que les stratèges sournois entretiennent avec passion. Les transgenres comme tous les humains ont le droit au respect et à la dignité. Là n’est pas la question. Mais ils n’ont pas eu à subir, depuis le berceau quelquefois, l’injonction de se préparer à vivre comme une femme, c’est-à-dire à mener une vie diluée, dépendante de celle des autres et de leur bon vouloir. Que cesse cet abus de langage, parfois cet abus de pouvoir qu’exercent certains transgenres ainsi que les tout-à-la-rectitude politique. Une fois revenues ensemble autour des questions de fond qui nous sont communes — quelles que soient la couleur de notre peau, notre condition sociale ou notre orientation sexuelle — et mues par la même volonté de détruire la phallocratie, il sera autrement plus efficace de s’attaquer à toutes les zones de discrimination, petites ou étendues, superficielles ou profondes.

Le patriarcat est l’œuvre des hommes. Ce fait ne nous soustrait pas à nos propres responsabilités. S’interroger sur la part des femmes dans cette œuvre n’est guère populaire. Sans ce regard critique pourtant, le danger est grand de passer du statut de victime à l’état de victimisation. D’un drame à une condamnation. C’est là que notre libre arbitre doit agir et nous procurer un bouclier. Pensons seulement à la question cruciale de l’éducation. Pourquoi les mères qui demeurent encore majoritairement en charge des enfants sont-elles si traditionnelles dans leur façon d’élever et d’éduquer leurs garçons tout autant que leurs filles ? Tant qu’on tapissera de rose la psyché de nos filles — avec ses princes charmants et ses contes de fées —, on en fera des femmes partagées, quelquefois déchirées entre l’appel de l’accomplissement de leur destin et le désir de concordance avec leurs rêves d’enfant. En quelque sorte, des femmes géniales accrochées à une sentimentalité compulsive. Cultiver dans la psyché des garçons l’arsenal des treillis et fusils, c’est fabriquer de la chair à canon. À défaut de guerre sur le terrain, ils s’attaqueront à la chair des femmes qui deviendra leur guerre de remplacement. À ce propos, les filles devraient apprendre des sports de combat, le karaté et le judo en particulier, pour exercer, chaque fois que ce sera nécessaire, leurs réflexes de légitime défense.

 L’atout majeur du féminisme, je le répète, réside dans le fait que nous constituons non pas le quart ni le tiers mais la moitié de l’espèce humaine — pour le moment tout au moins — et que, sans discontinuer, nous avons fait route ensemble avec les hommes. Si bien que, sauf exception, nous nous retrouvons partout, le plus souvent dans des positions inférieures, ou sous leur joug. Il n’empêche, il n’est presque pas de lieux ou d’activités où les femmes sont absentes. C’est précisément cette omniprésence qui peut devenir source de changement, donc subversive. Chaque femme a le pouvoir d’injecter une dose d’antidote à la misogynie qu’elle côtoie ou qu’elle subit. Chaque femme peut être subversive.

 

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Le féminisme sera pluraliste, ou ne sera pas. Il se répandra parmi le plus grand nombre de femmes, ou il restera dans un camp restreint, donc d’une portée limitée. Il sera fort de sa complexité, surgissant là où on ne l’attend pas, venant de qui il étonnera. Il dansera (Un violeur sur ton chemin). Il criera ou murmurera. Il sera séditieux, joyeux quand il le peut, entêté, sage, multiformes, prudent mais constant. Inattendu. MAIS il ne peut être quand il n’est pas. Qualifier par exemple de féministe la revendication du droit à l’apartheid vestimentaire, comme le port du voile islamique, est un contresens pernicieux. Au mieux, une erreur de jugement féministe. Pire, une lâcheté intellectuelle ou une stratégie de destruction idéologique.

Avec trois crises majeures sur les bras, climatique, sanitaire, financière, celles qui aiment les défis n’en manqueront certes pas. Les femmes ont un long apprentissage du confinement. La crise sanitaire universelle ne nous apprend rien de cet état historique qui fut et est encore trop souvent le nôtre. Si j’avais un seul conseil à donner ce serait le suivant : ne laissons pas se dissoudre dans la COVID-19 ce qu’ont amorcé le mouvement #MoiAussi et sa puissante attaque groupée contre l’impunité des hommes de pouvoir. Cette impunité quasi absolue, née au temps où la culture machiste n’était peu ou prou inquiétée, vient de subir les coups de boutoir du féminisme radical.

J’ai examiné en détail plus d’une cinquantaine d’allégations/dénonciations/accusations d’agressions sexuelles depuis le jour où Harvey Weinstein est tombé, soit depuis octobre 2017. Il appert que les accusations qui ont entraîné des conséquences judiciaires ou socio-professionnelles sont sans exception celles révélées par plusieurs voix de femmes qui se sont élevées en même temps. N’attendons pas que le système jusqu’ici inébranlable se remette du choc, et agissons jusqu’à ce que ses stratagèmes deviennent inopérants. Le moment est historique. Repérons les fractures que la pandémie a provoquées et les failles où s’immiscer pour continuer de déstabiliser ce système vicieux, lequel est une véritable licence d’agresser et de violer. Là se trouve plausiblement le nœud gordien de l’oppression que nous cherchons depuis si longtemps à dénouer.

 En somme, poursuivons notre avancée partout, dans tous les domaines valables, dans toutes les activités humaines en s’opposant, d’une même voix, chaque fois que ce sera nécessaire et en acceptant le prix à payer (garder le silence est plus onéreux encore), aux contrecoups sexistes ou violents que provoquera notre marche vers la liberté.

 

 

 

 

 

 

Les opinions exprimées par les auteur-es ne reflètent pas nécessairement celles de la rédaction