PAR FRANCINE SPORENDA

La notion d’inversion patriarcale est un concept instrumental de l’analyse féministe. Le fait que le discours patriarcal pullule d’inversions a été signalé par plusieurs théoriciennes féministes majeures. Mary Daly précise que « le patriarcat est une religion d’inversion, nous vivons dans une société d’inversion »(1).« Sonia Johnson signale que ce qu’elle a appris au sujet du patriarcat, c’est qu’«il ment constamment » et que « ses mensonges sont l’exacte inversion de la vérité » (2).  

Voici quelques exemples d’inversion patriarcale (liste non exhaustive):

– les femmes conduisent mal–alors que 84% des accidents de la route mortels sont causés par les hommes (3). Les excès de vitesse, la conduite en état d’ivresse sont aussi très majoritairement le fait des hommes.

– les femmes parlent trop–alors que dans un groupe mixte, les hommes parlent plus que les femmes, les interrompent, mansplainent, utilisent toutes sortes de stratégies pour monopoliser la parole, comme le met en évidence l’étude de l’université de Princeton «The Silent Sex »(4).

– les femmes sont moins intelligentes que les hommes–alors que le pourcentage de femmes diplômées de l’enseignement supérieur est supérieur à celui des hommes dans tous les pays occidentaux (aux Etats-Unis, plus de 25%) (5). A noter que, quand les femmes n’avaient pas accès à l’éducation, les hommes affirmaient que, si elles étaient ignorantes, c’était parce qu’elles étaient moins intelligentes. Par contre, quand elles les dépassent dans pratiquement toutes les disciplines, ce n’est pas parce qu’elles sont plus intelligentes qu’eux– expliquent-ils—c’est simplement parce qu’elles sont plus travailleuses et plus disciplinées…

– les femmes sont incapables de contrôler leurs émotions, elles sont hystériques–alors que les hommes sont sujets à des accès de colère, de jalousie etc. qui peuvent aller jusqu’à la violence et au meurtre. Et reconnaissent eux-mêmes qu’ils ne les contrôlent pas—ce manque de contrôle étant censé excuser ces violences. En fait, il s’agit d’un double standard : le fait d’être dominé par ses émotions est réprouvé chez les femmes, la colère en particulier leur est interdite ; par contre, quand les hommes se laissent aller à cette émotion virile, c’est vu comme une affirmation de soi valorisante et signale leur appartenance à la catégorie dominante. Eux ont le droit de déverser leur courroux sur les dominé.es, de rager, de crier et de se plaindre (et dans ce cas, les femmes doivent prêter une oreille compatissante) mais l’inverse n’est pas vrai : toute tentative de la part des femmes d’extérioriser leurs émotions en direction des hommes sera perçue comme importune ou hystérique. De même que le « elles parlent trop » vise à les réduire au silence, le « elles sont hystériques » leur pose une interdiction d’exprimer leur colère, de protester ou de se plaindre.  

– corollaire de l’affirmation précédente, les femmes sont irrationnelles car dominées par leurs émotions. Cette affirmation est l’une des plus grotesques de cette liste : la prétention des comportements masculins à être fondés en raison est le summum de l’inversion, vu l’importance statistique des violences et de la criminalité masculines comparativement aux femmes (96,3% de la population carcérale en France est de sexe masculin). Guerres, esclavages, colonialisme, racisme, fascismes, dictatures et totalitarismes, fondamentalismes religieux, terrorisme, capitalisme sauvage, génocides, féminicides, écocide, toutes ces calamités essentiellement impulsées par des hommes (et dont le coût se chiffre par centaines de milliards, comme le met en évidence Lucile Peytavin dans son livre « Le coût de la virilité ») donnent une haute idée de la rationalité de la gouvernance masculine(6).

–  corollaire de l’affirmation précédente, les femmes sont incapables d’être des leaders parce qu’elles sont irrationnelles et émotionnelles. Pourtant des études nombreuses mettent en évidence que les entreprises où il y a davantage de dirigeants de sexe féminin ont de meilleurs résultats–autre argument à opposer à la soi-disant rationalité masculine : la rationalité économique, c’est-à-dire la recherche de la maximisation du profit devrait inciter les hommes, sur la base de ces études,  à féminiser les échelons dirigeants de leur entreprise dans leur propre intérêt, or il n’en est rien : ils préfèrent nuire aux résultats financiers de leur compagnie plutôt que d’y partager leur pouvoir avec des femmes (7). De nombreux articles ont souligné, chiffres à l’appui, que la crise du Covid a été mieux gérée, que le nombre de malades et de morts a été moindre dans des pays dirigés par des femmes (8). Et les pays où l’on vit le mieux selon l’indice de progrès social 2020 sont gouvernés par des femmes (9).

– ce sont les victimes (femmes violées et battues) qui sont la cause des violences qu’elles subissent parce que ce sont elles qui « cherchent » et provoquent des hommes innocents.

– les femmes sont contrôlées par leur utérus—alors que ce sont les hommes eux-mêmes qui reconnaissent être menés par leurs pulsions sexuelles, (qu’ils prétendent également incontrôlables), ce dont témoignent les violences massives qu’ils commettent (99% des viols et 97% des violences sexuelles sont commises par des hommes) (10) et leur consommation obsessionnelle de pornographie.

– les femmes sont possessives et jalouses–alors que ce sont très majoritairement les hommes qui tuent quand ils sont trompés ou quittés (11).

–  la criminalité masculine étant souvent expliquée/excusée par des traumatismes d’enfance, les responsables toutes désignées sont habituellement les mères « castratrices », abandonnantes ou trop fusionnelles–alors que ce sont les pères, beaux-pères ou autres membres masculins de la famille qui sont les principaux auteurs des violences intra-familiales commises sur les enfants (inceste, violences physiques etc.)  (12).

– les hommes sont protecteurs des femmes—alors que les femmes sont beaucoup plus souvent agressées par les hommes que protégées par eux.

– dans la Bible, Eve et présentée comme née d’un homme, Adam. Dans la mythologie grecque, Zeus, dieu masculin, donne naissance à Athéna et à Dionysos. Mary Daly souligne que cette inversion radicalement contraire à la biologie « sert à démontrer que Dieu est masculin—et que le masculin est divin ».

 Et des inversions plus récentes comme:

– « le BDSM is empowering » (la soumission sexuelle est empouvoirante).

Le freudisme est un catalogue d’inversions, en voici quelques échantillons :

– chez les femmes, le sens de la justice est peu développé (dixit Freud) (13)—alors qu’elles ont toujours été nombreuses, voire majoritaires dans les mouvements de justice sociale et de défense des droits des opprimé.es (l’abolitionnisme anti-esclavagiste, l’antispécisme, Black Lives Matter, etc. ). Et surtout, que Freud considère le sens de la justice comme une caractéristique virile alors que la domination masculine repose sur une immense injustice– l’exploitation et l’oppression de la moitié féminine de l’humanité–est un summum d’absurdité phallocratique(14).

– les femmes ressentent une « envie du pénis » qui serait structurante de leur psychologie. En réalité, les femmes sont loin d’accorder aux pénis l’importance que leurs possesseurs leur accordent ; ce qu’elles peuvent éventuellement envier, c’est le statut privilégié et les nombreux droits et avantages que la possession de cet organe procure. En réalité, ce sont majoritairement des hommes qui se travestissent en femmes, prennent des hormones pour avoir des seins et recourent à la chirurgie pour satisfaire leur « envie du vagin »: le nombre de transgenre mtf est environ 4 fois supérieur à celui des trans ftm (15).

 DEFINITION DE L’INVERSION

Le schéma de l’inversion est évident : il s’agit d’affirmer qu’une chose est exactement le contraire de ce qu’elle est. « La soumission est empouvoirante », « l’esclavage c’est la liberté » ; de tels énoncés visent à remplace la réalité visible telle que perçue par l’auditeur du message par une réalité alternative favorable aux intérêts des dominants qui en est l’exacte antithèse, le but recherché étant que l’individu visé ne fasse plus confiance à sa propre perception mais à un discours extérieur « autorisé ». Comme l’avait noté Orwell, l’inversion est un instrument essentiel au contrôle idéologique des dominés, à tel point que la fréquence des inversions dans un discours est indicative de son caractère idéologique. Par l’utilisation de ce procédé rhétorique, les dominants s’approprient la représentation du réel et, en la présentant comme vraie et universelle, imposent socialement la vision particulière qu’ils en ont, alors qu’elle n’est que l’expression subjective de leur conscience de classe.

LES MESSAGES CODES DES INVERSIONS PATRIARCALES

Les inversions patriarcales fonctionnent en général sur le schéma de la double projection (ou projection/appropriation): les hommes projettent sur les femmes certaines de leurs caractéristiques négatives (« les femmes ne savent pas conduire », «les femmes parlent trop ») ou inversement s’approprient  leurs caractéristiques positives ( la capacité de protéger, celle d’enfanter, comme dans les mythes d’Adam et Eve et les récits de la mythologie grecque cités plus haut où les hommes sont mères).

L’inversion patriarcale a généralement un contenu prescriptif/normatif implicite : dire que les femmes conduisent mal, qu’elles parlent trop, qu’elles sont irrationnelles, moins intelligentes, c’est suggérer qu’elles ne devraient pas conduire, qu’elles ne devraient pas parler, raisonner, accéder à certaines responsabilités ou faire des études. Dans tous les cas, il s’agit pour les hommes de dissuader les femmes d’accéder à des activités essentielles à l’exercice de leur domination, qu’ils entendent de ce fait se réserver strictement : circuler librement ( et ainsi échapper à leur contrôle), raisonner et parler (et exprimer un avis différent du leur), étudier et obtenir des diplômes (leur permettant d’accéder à des professions masculines et de les concurrencer) ; le discours patriarcal a présenté pendant longtemps comme une évidence que les femmes étaient incapables  d’être médecins, avocates, professeures, etc.  

En clair, il s’agit de refuser aux femmes toute forme d’accès au pouvoir, prérogatives et privilèges masculins, de faire en sorte qu’elles ne marchent jamais sur les plates-bandes des hommes et soient totalement exclues des domaines qui sont leurs chasses gardées: l’inversion patriarcale énonce ce que les femmes peuvent faire et ne pas faire, elle réaffirme la division sexuée des rôles sociaux, c’est un rappel à l’ordre genré. Rappel dont on comprend l’insistance quand on constate que, lorsqu’elles peuvent enfin se débarrasser des limitations qui leur sont prescrites, les femmes surpassent les hommes dans plusieurs domaines traditionnellement considérés comme spécifiquement virils. Des philosophes de l’Antiquité, partisans d’un strict contrôle masculin sur les femmes, avaient senti le danger ; Caton l’Ancien mettait en garde : « si nous les laissons devenir nos égales, elles nous deviendront supérieures ».

NATURALISATION DE LA DOMINATION

L’inversion est ainsi porteuse d’un message dissuasif destiné aux femmes mais celui-ci est subtil : elle ne dit pas  explicitement que les hommes ne veulent pas que les femmes conduisent, entrent dans les professions masculines ou soient aux postes de commande, elle dit seulement que les femmes en sont incapables: ce n’est pas que les hommes ne veulent pas, c’est que les femmes ne peuvent pas ; et il est suggéré que si elles conduisent mal ou sont inaptes au leadership, c’est à cause de caractéristiques trouvant leur source dans leur biologie même : manque de sens de l’orientation, trop contrôlées par leurs hormones, etc.–elles n’ont simplement pas les qualités requises, et c’est la nature qui veut ça. Fort heureusement, la nature est bien faite : elle a commodément doté les femmes des aptitudes aux tâches (soin des enfants et des hommes, etc.) que la société exige d’elles.

Car pour préserver la domination masculine (ou raciale) de tout questionnement, il est impératif d’arriver à persuader les dominé.es que la supériorité de leurs dirigeants et leur propre infériorité ne sont pas socialement construites et résultent de la mise en oeuvre d’un projet politique mais qu’elles ont leur source dans des différences biologiques, donc inchangeables; c’est le postulat qui est au fondement du racisme comme du sexisme. Et cette assertion « les femmes ne savent pas conduire » permet de transformer l’injonction interdictive : « elles ne doivent pas conduire » en une simple constatation apparemment objective: elles y sont inaptes. La prise de pouvoir d’une classe de sexe sur une autre disparait derrière la « nature », la biologie escamote le politique, et la figure du despote masculin est remplacée par celle de l’homme protecteur soucieux d’épargner la fragilité de ces délicates créatures. Si la société ne leur permet pas de pratiquer toutes ces activités, ce n’est pas de la discrimination, c’est pour les protéger : la domination existe pour le bien des dominées. Quotidiennement, l’inversion rappelle aux femmes que la domination masculine est à la fois légitime et inévitable, pourtant, si le fait que les femmes ne peuvent pas raisonner, conduire ou commander doit être constamment réaffirmé, c’est justement parce qu’elles le peuvent : il n’est pas nécessaire de rappeler à un aveugle qu’il ne peut pas conduire.

Cette naturalisation de l’oppression entraîne une double incapacité pour les dominé.es de la renverser : d’abord à cause de sa réduction à une causalité naturaliste inchangeable qui leur envoie le message que toute tentative de contester le status quo est vouée à l’échec—et c’est la « science » qui le dit (en fait, c’est la sociobiologie)—parce que nous serions déterminé.es par ce qui est inscrit dans nos gènes depuis des millénaires. Mais aussi parce que la catégorie dominante propose une justification imaginaire à ses prescriptions: pour combattre efficacement un adversaire, il faut d’abord savoir exactement qui on affronte, en avoir une idée exacte et réaliste. Dans la mesure où la domination masculine se dissimule dans un brouillard d’illusions et de mensonges, la confusion crée dans l’esprit des dominées est telle que beaucoup ont internalisé la naturalité de cette domination, et ne sont même pas conscientes de son existence–ce qui exclut a priori toute possibilité de la contester: on peut agir sur la réalité, pas sur une illusion– on peut seulement révéler une illusion.

Evidemment, dire « les femmes conduisent mal », c’est aussi impliquer que les hommes conduisent bien. Signifier que les femmes parlent trop, c’est suggérer que les hommes parlent juste ce qu’il faut, et de choses importantes, pas de futilités et de commérages. Quand on affirme que les femmes conduisent mal, parlent trop, sont irrationnelles, stupides et perverses, de cet ensemble de caractéristiques « féminines » se dégage une image de la féminité qui réaffirme l’infériorité rédhibitoire des femmes postulée depuis des millénaires par la misogynie patriarcale. Mais c’est aussi inférer que les hommes possèdent toutes les qualités dont elles sont dépourvues: systématiquement péjorative pour les femmes et méliorative pour les hommes, l’inversion patriarcale réaffirme constamment l’infériorité des unes et la supériorité des autres.

Un cas particulier que les féministes connaissent bien est le « victim blaming », l’inversion de responsabilité ou inversion accusatoire dans le traitement du viol par le discours patriarcal : ce sont les femmes et filles violées qui poussent les hommes au viol, par leurs comportements ou leur façon de s’habiller elles ont provoqué le violeur– et les violeurs, piégés par les agaceries de ces femelles séductrices, sont ceux qui sont à plaindre : leur vie est détruite, leur réputation saccagée. On retrouve ici le schéma « coup double » de la projection/appropriation vu plus haut : la culpabilité des agresseurs est projetée sur leurs victimes, justifiant ainsi leur oppression, et eux sont victimisés.

A noter que dans ce type d’inversion, celui qui agit est présenté comme celui sur qui on agit,  l’agresseur est présenté comme passif et l’agressée comme active : on voit que le discours patriarcal ne s’embarrasse pas de cohérence et n’hésite pas à contredire ses propres stéréotypes –l’activité (sexuelle en particulier) comme masculine opposée à la passivité féminine—si cela permet d’exonérer les agresseurs sexuels de toute responsabilité. Dans tout système de domination, paradoxalement, ceux qui détiennent le pouvoir ne sont jamais coupables ou responsables de quoi que ce soit, les catégories dominées étant par définition fautives et désignées comme boucs émissaires. En vertu de cette règle d’or, dans les sociétés patriarcales, la responsabilité des comportements anti-sociaux et criminels masculins est généralement transférée aux femmes.

 La confusion sémantique que véhicule l’inversion accusatoire vise ainsi, en interversant les figures de l’opprimé.e et de l’oppresseur, à produire une confusion des valeurs : il s’agit de faire perdre leurs repères moraux aux individus ciblés, de les habituer à accepter l’inacceptable, de les insensibiliser à l’injustice et à l’oppression, de les conditionner à un relativisme moral tel qu’ils en arrivent à considérer crimes et violences comme légitimes quand ils sont commis par les catégories au pouvoir. En particulier, il suffit de faire en sorte que l’image des dominé.es soit détestable pour que l’usage de la plus extrême violence envers eux apparaisse justifié, (ce qu’accomplissait la propagande antisémite avant la Deuxième guerre mondiale pour les Juifs, et de nos jours la propagande pornographique pour les femmes), ce brouillage des repères moraux des citoyen.nes étant la condition préalable à toute prise de pouvoir autocratique.

L’inversion peut être aussi un oxymore : deux faits contradictoires sont affirmés dans la même phrase (« la soumission est empouvoirante », « la paix c’est la guerre » « l’homme est une mère »). L’effet produit est une destruction du sens, une absurdité est assénée comme une évidence, une impossibilité logique est présentée comme un fait incontestable —le résultat étant une sidération, un blocage de la possibilité même de penser : le raisonnement se trouve court-circuité. Soumis à un tel régime de normalisation progressive du non-sens (dont Trump a été un cas d’école, avec ses messages reculant sans cesse les limites de l’extravagance sur twitter), l’individu ne réagira plus à un discours truffé de contradictions et de paralogismes, sa capacité à raisonner, à questionner, à douter, à distinguer le vrai du faux, les informations fiables, sourcées et vérifiées des fake news et fantasmes complotistes sera affectée. Privés de cette capacité élémentaire de réflexion critique, les électeurs seront sans défense face aux entreprises de manipulation propagandiste–disposition idéale pour assurer leur docilité face à un pouvoir autoritaire.

OBJECTIFS DU DISCOURS INVERSIF

En proposant une version de la réalité contraire à ce que les individus ont sous les yeux, en les habituant peu à peu accepter sans sourciller l’incroyable et l’illogique, le discours inversif vise à tester et développer leur crédulité.  Comme tel  il est une forme de gaslighting collectif, gaslighting qui a d’autant plus d’impact sur les dominé.es que, dans une société patriarcale, les hommes sont les détenteurs du savoir, la classe « sachante » : eux seuls sont qualifiés pour nommer et définir, les assujetties étant par définition non-sachantes, non-compétentes pour rendre compte du réel et même d’elles-mêmes ; leurs perceptions sont invalides par définition, ce qu’elles pensent et disent ne compte pas, leur subordination exclut par définition toute reconnaissance de leur qualité de sujet pensant et connaissant. Tandis que le groupe dominant s’attribue l’exclusivité de cette position de sujet et parle au nom des dominé.es qu’il exclut de la parole: les hommes ont écrit d’innombrables traités sur « la Femme », sa psychologie, sa sexualité, ses maladies, son rôle social, son mystère etc. mais l’inverse n’existe pas : nommer et définir sont l’apanage des dominants.. 

Le fait que des énoncés aussi radicalement contraires à la réalité soient largement acceptés comme véridiques procède évidemment de l’autorité détenue par l’énonciateur: comme le dit Sonia Johnson « la réalité est une construction internalisée définie et contrôlée par le groupe dominant » (16). Un exemple type de ce pouvoir du discours patriarcal d’imposer sa version de la réalité contre toute évidence est cette assertion de l’argumentaire masculiniste qu’on retrouve régulièrement sur les réseaux sociaux: « les femmes sont aussi violentes que les hommes ». Les médias publient tous les jours des articles parlant de viols, de féminicides, de pédophilie, d’inceste, de violences conjugales, de harcèlement, de toutes sortes de violences commises par des hommes. Rien de tel pour les femmes—quoique les rares violences féminines soient justement montées en épingle pour justifier cette affirmation. Pourtant, la thèse de l’égale violence des femmes continue à être soutenue et acceptée—alors que la preuve du contraire s’étale tous les jours dans les médias—parce que le poids de la parole des détenteurs du pouvoir est tel qu’il fait accepter aux dominé.es une version de la réalité en contradiction totale avec celle qu’iels perçoivent. C’est pourquoi un des slogans fondamentaux du féminisme est « trust your perceptions ». 

LE LANGAGE CREE LA REALITE

C’est le langage qui construit cette réalité inversée, et ceux qui ont le pouvoir de la construire sont ceux qui contrôlent le langage : « celui qui détient le pouvoir de nommer détient le pouvoir de faire exister ». Comme le souligne Orwell, le contrôle psychologique des catégories dominées par une réinvention idéologique de la réalité passe par une réinvention du langage—ce qu’il appelle la novlangue dans son livre—langage qui doit être mis au service de la catégorie dominante dans toutes les formes de communication. Cet usage inféodé du langage vise à empêcher les catégories dominées de voir ce qu’elles voient et de penser ce qu’elles pensent et pour cela, à faire en sorte qu’un discours extérieur parasite leur pensée : « on » pense pour elles, le langage même pense pour elles, et comme les mots appartiennent aux dominants, intégrer leurs éléments de langage, c’est intégrer leur pensée. Et ce formatage de la pensée par le langage s’opérant à un niveau-infra-conscient, non seulement « on » pense pour vous mais vous pensez que c’est vous qui pensez : un individu ainsi colonisé mentalement par des pensées-réflexes est inconscient d’être manipulé, il est persuadé d’être libre (« c’est mon choix »). Dans un tel système, la réflexion personnelle n’a plus lieu d’être, l’information acquise par une démarche d’investigation et de réflexion autonome est discréditée—penser individuellement, c’est désobéir, en soi une manifestation d’insubordination—et elle est remplacée par les memes, croyances et mythes collectivement validés.

INVERSER L’INVERSION

Comme le rappelle Maria Mies dans son livre « Patriarchy and Accumulation on the World Scale » (17), le patriarcat est un système de domination des hommes sur les femmes instauré à l’origine par la violence directe et la contrainte physique, auxquelles se substituent peu à peu (mais seulement en partie) la violence institutionnelle (famille, Etat, etc.). Le but de ce système de domination est de s’approprier leurs corps, leur capacité reproductrice, leur sexualité, leur travail et les produits de ce travail : la colonisation de la catégorie des femmes par celle des hommes est le prototype d’une autre institution patriarcale et capitaliste fondatrice– l’esclavage–et les femmes ont été les premières colonisées. Et le lieu de cette spoliation est essentiellement le couple et la famille.

Mies décrit un système de prédation organisée où une classe d’hommes dominants—donc originellement non-producteurs, la dominance va de pair avec la non-productivité, puisqu’on est dominant par le fait même de s’approprier ce que produisent les catégories productrices—femmes, colonisé.es, prolétaires salarié.es etc. Le lien intrinsèque entre non-productivité et appartenance à la catégorie dominante était particulièrement clair sous le système féodal, les règles nobiliaires stipulant que le travail productif entraînait la perte de l’appartenance à la noblesse (dérogeance).  Elle souligne cependant que, selon l’ordre patriarcal,  les prolétaires et colonisés de sexe masculin reçoivent de la classe dominante, en échange de leur propre asservissement, le droit d’asservir les femmes—mais uniquement les femmes de leur classe :  un ouvrier est soumis à celui qui occupe la place du Père dans son entreprise, le patron, et à ses agents d’exécution—mais dans sa famille, c’est lui qui occupe cette place, et en retour de l’autorité patronale et étatique qu’il acceptait, l’Etat n’imposait autrefois aucune limite à son autorité sur sa femme et ses enfants.

Ce caractère intrinsèquement prédateur, parasitique et exploiteur de la catégorie dominante, le « sale petit secret » du patriarcat, doit rester secret autant que possible, et c’est là qu’intervient la violence symbolique du discours inversif, dont la fonction est d’opérer une positivation systématique de cette négativité fondatrice. Car ce qui caractérise ce système, c’est que ceux qui s’y donnent comme supérieurs, les plus importants, les plus compétents, les plus socialement indispensables, les plus éthiques, les plus dignes d’admiration, les meilleurs en tout sont en fait les moins… Et les plus dispensables : comme l’a rappelé la crise épidémique actuelle, qui est le plus utile à la collectivité, le trader, le PDG d’une boîte de pub, le cadre dans un bullshit job, ou la caissière de supermarché, l’infirmière ou l’éboueur ? Pourtant, les individus que l’histoire et les médias héroïsent sont habituellement des sociopathes : multimilliardaires rapaces, conquérants brutaux, dictateurs massacreurs dont les millions de morts font passer les serial killers pour des amateurs…  Selon la maxime de Démocrite, « le commandement appartient au meilleur » mais, en système patriarcal, le commandement appartient au pire : ce sont habituellement les plus violents, les plus prédateurs, les plus manipulateurs, les plus corrompus qui sont au pouvoir, et la supériorité des dominants n’est que le corolaire de leur infériorité morale :  au niveau des valeurs mêmes qui fondent son existence, la domination masculine est structurellement inversive.

 Cette inversion fondatrice, le discours inversif a pour fonction de l’inverser, il vise à fabriquer la fiction d’un pouvoir altruiste, intègre et protecteur et à présenter les dominants comme l’incarnation du Bien alors qu’ils règnent par la contrainte, la violence et le mensonge. Dans la pseudo-réalité qu’il propose, la criminalité patriarcale sera présentée comme bienfaisante, la violence masculine sera déclarée utile et civilisatrice (thèse soutenue par Eric Zemmour), l’exploitation capitaliste « trickle up » sera transmuée en « trickle down », un système de prédation et d’exactions au bénéfice de quelques-uns sera présenté comme équitable et opérant dans l’intérêt collectif. On colonise des populations entières et on affirme que c’est pour les libérer et les éduquer : « l’esclavage, c’est la liberté ». On envahit des pays, et on prétend que c’est pour y rétablir l’ordre : « la guerre, c’est la paix ». On affirme que la sexualité est inconditionnellement libératrice pour les femmes pour qu’elles soient plus complètement soumises aux exigences sexuelles masculines. On déclare la soumission BDSM empouvoirante pour les convaincre de se laisser torturer. On légalise la prostitution et le proxénétisme (pour pouvoir les taxer), et on déclare que c’est pour protéger les prostituées. Etc.

Instrument essentiel de contrôle social, l’inversion patriarcale vise à cacher qu’en patriarcat, le monde marche sur la tête : il faut opérer un renversement des valeurs, mettre le monde à l’envers pour dominer. En actant par le langage la transmutation de l’agresseur en victime, du parasite en producteur, du prédateur en protecteur, elle est le masque sous lequel le patriarcat dissimule son imposture fondatrice.  Si Orwell, socialiste convaincu, a discerné et analysé son rôle central dans le discours totalitaire, personne (sauf quelques féministes) n’a remarqué que ce dispositif omniprésent de la novlangue, telle que décrite dans « 1984 », est également central dans le discours patriarcal, au service d’objectifs identiquement de contrôle et d’asservissement : « newspeak is malespeak » a dit Mary Daly. Peut-être est-ce parce que les hommes ont toujours été beaucoup plus prompts à repérer et dénoncer l’asservissement des individus de sexe masculin que celui des femmes.

 Bibliographie

Sonia Johnson

« Wildfire, Igniting the She-volution ». London, Headline Books, 1989.

« The Ship That Sailed Into the Living Room, Sex and Intimacy Reconsidered ». Estancia, Wildfire Books, 1991.

Mary Daly, « Gyn/Ecology, the Metaethics of Radical Feminism ». London, the Women’s Press, 1979.

Maria Mies, Patriarchy and Accumulation On A World Scale: Women in the International Division of Labour. London: Zed Books,1999.

Lucile Peytavin, « Le coût de la virilité », kindle. Paris, Carrière, 2021

Christopher Karpowitz & Tali Mendelberg, « The Silent Sex : Gender, Deliberation and Institutions ». Princeton, Princeton University Press, 2014.

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