par Hélène Palma.

“Sans rentrer dans une note trop biographique (…) il me semble important de donner des éléments de compréhension sur ma place sociale et comment celle-ci me semble avoir influencé ma prise de conscience des rapports d’oppression qu’exercent les hommes sur les femmes (…). Les violences psychologiques et physiques paternelles envers moi (dès ma petite enfance), (…) la violence et l’exploitation domestique et non-domestique de mon père vis-à-vis de ma mère ont eu des effets importants sur mon rapport à la masculinité et aux rapports hommes-femmes. Une solidarité instinctive avec ce que subissait ma mère au quotidien, ainsi qu’un rejet et une haine puissante envers mon père et ce qu’il représentait au niveau de la masculinité et de l’autorité, ont structuré un développement psycho-sexuel-affectif marginal : dès l’adolescence, l’incapacité de reprendre pleinement à mon compte les normes masculines (…) ainsi qu’un refus (ou échec) d’intégrer pleinement ‘la maison des hommes’ (Godelier), 1980)”, Léo Thiers-Vidal,  De L’Ennemi Principal aux principaux ennemis, position vécue, subjectivité et conscience masculines de domination , Paris : l’Harmattan, 2010.

  1. Léo, une victime du patriarcat.

Léo Thiers-Vidal, décédé tragiquement il y aura dix ans en novembre 2017, fut un infatigable militant de la cause féministe. Engagé très jeune politiquement, témoin et victime, enfant, de violences paternelles qu’il évoque dans l’introduction à sa thèse, Léo a très tôt fait le choix de se positionner auprès des opprimés.

C’est dans le cadre de son action pour aider des mères d’enfants brutalisés lors de droits de visite que je l’ai connu, en 2001. Il avait, un an plus tôt, fondé l’association Mères en Lutte et aidé, de toutes ses forces, des mères d’enfants victimes de divers types de violences paternelles, inceste y compris.
Enfant-victime lui-même, Léo n’avait jamais vraiment guéri. Ses études de philosophie puis de sociologie, son engagement féministe, son application à prendre du recul relativement à son passé l’ont aidé, j’en suis témoin, à résister à l’envie de mourir jusqu’à l’âge de trente-six ans et onze mois. Léo est mort dans la nuit du 11 au 12 novembre 2007[1]. Il aurait eu 37 ans le 15 décembre. Il a sauté du toit de l’immeuble où il vivait, au dernier étage, après avoir accompli l’ultime chose qui lui tenait à cœur : finir sa thèse et la soutenir. Cette mort par suicide, quand on a connu l’homme, quand on connaît son passé et, tout simplement, quand on lit ce qu’il en dit lui-même dans l’introduction à sa thèse, a une explication limpide : on ne guérit pas toujours des blessures subies dans l’enfance. La résilience n’est pas si courante que d’aucuns le prétendent.

Il existe pourtant des profanateurs de tombe. Des militants de « la cause des hommes » (c’est leur nom), qui n’ont pas connu cet homme, ne savent rien de son passé, n’ont pas lu ses écrits (ou ne les ont pas compris), et qui affirment savoir la cause de cette mort. Et cette cause, prétendent-ils, ce serait le féminisme : Léo, affirment-ils, serait mort de « haine de soi ». Il faut oser. Oser s’en prendre à un disparu, oser salir sa mémoire, oser s’emparer d’une vie qu’on n’a pas connue et surtout, oser utiliser comme illustration d’une théorie foireuse un contre-exemple total. Car si Léo est mort, c’est bel et bien de la violence patriarcale. J’invite les défenseurs de « la cause des hommes » à bien relire la citation mise en exergue au-dessus de ce texte, à essayer de la comprendre, et à s’abstenir, s’ils veulent vraiment être crédibles, de falsifier des faits établis, pour les faire correspondre à toute force à leurs obsessions.

« Le patriarcat tue tous les jours », disait Benoîte Groult. Il tue des femmes, mais il tue aussi des hommes. Dont Léo.

  1. L’engagement féministe de Léo.

L’engagement de Léo auprès du féminisme a pris diverses formes. Il a consisté, souvent, à souligner que cette lutte-là ne devait en aucun cas s’effacer devant d’autres, jugées « plus importantes » : cette conviction fut par exemple à l’origine de sa rupture avec le mouvement anarchiste en 1998[2].

Mais son engagement consistait aussi à écouter, soutenir des femmes et à ne jamais parler à leur place. Cette attitude d’écoute attentive lui a permis de s’intéresser à l’histoire d’une mère emprisonnée à Lyon en 1999 pour non-représentation d’enfant alors que les droits de visite posaient de graves problèmes de sécurité. A la suite de cette affaire, ayant collecté le récit de plusieurs autres femmes aux prises avec un ex-conjoint violent ou incapable, Léo a fondé l’association Mères en Lutte qui a permis de dresser un état des lieux en matière de protection des enfants dans le cadre des droits de visite. Son travail faisait écho à celui d’autres collectifs, comme le CFCV, qui a publié plusieurs statistiques alarmantes, à la même période, de cas d’enfants agressés lors de droits de visite mais dont la parole n’était pas entendue[3].

Léo avait une conscience aiguë de la violence subie par les femmes parce qu’il l’avait subie enfant et qu’il avait vu sa mère la subir. Mais il savait aussi que, devenu homme, il était sorti de cette situation d’opprimé :

« Reste quand même le fait que je suis un homme. Que j’ai été éduqué, socialisé et fait membre du groupe opprimant. (..) Je bénéficie de tous les avantages des hommes et de l’oppression quotidienne dans laquelle vivent les femmes ». (‘Anarchisme, féminisme et la transformation du personnel’, in Rupture anarchiste et trahison pro-féministe, écrits et échanges de Léo Thiers-Vidal, Lyon : Bambule, 2013, 59).

Un autre aspect majeur de l’engagement pro-féministe de Léo consistait donc à admettre qu’un homme ne peut pas expérimenter (et donc pas pleinement comprendre) ce qu’est l’oppression patriarcale, et qu’il bénéficie toujours des avantages de ce système. Cette dimension de sa pensée le conduisait à chercher comment déconstruire, du côté des hommes, cette domination. C’est la réflexion qui le mènera à sa thèse, De ‘l’ennemi principal’ aux principaux ennemis : position vécue, subjectivité et conscience masculines de domination :

« Le cheminement empirique tenté aura également permis de mobiliser l’expérience vécue des dominants de telle façon à pouvoir rendre plus accessible leur conscience éventuelle de la domination masculine structurelle et interactionnelle (…) Cette démarche a donc permis de proposer une approche théorique et empirique politiquement innovante. En tentant d’ ‘habiter’ le féminisme matérialiste radical (…) la démarche proposée par ce travail doctoral permet d’imaginer une définition matérialiste des hommes et de la masculinité, c’est-à-dire axée sur les pratiques politiques et la subjectivité corrélée (…) Se dégage ainsi progressivement la possibilité de définir théoriquement et empiriquement les hommes comme ces êtres humains qui occupent une position vécue oppressive selon l’axe du genre (…) ». (De ‘l’ennemi principal’ aux principaux ennemis : position vécue, subjectivité et conscience masculines de domination, Paris : L’Harmattan, 2010, 355).

Pour le dire autrement, sont hommes non pas seulement des personnes de sexe masculin mais surtout des individus qui remplissent « un nombre de critères socio-politiques » parmi lesquels « l’inscription active dans un groupe de pairs politiques, l’adoption continue d’un nombre de pratiques politiques – vis-à-vis de soi et des autres—, et le développement ‘à la limite de la conscience claire’ d’une expertise interactionnelle politique. La spécificité de la qualité politique de chacun de ces éléments étant qu’il s’agit de rapports hiérarchiques et oppressifs vis-à-vis d’humains désignés ‘femmes’ » (De ‘l’ennemi principal’ aux principaux ennemis : position vécue, subjectivité et conscience masculines de domination, Paris : L’Harmattan, 2010, 356).

Cela signifie donc aussi qu’un individu de sexe masculin peut refuser de se comporter comme un ‘homme’ au sens sociologique et politique du terme. Il doit, pour ce faire, prendre conscience de son agentivité politique, c’est-à-dire du fait qu’il bénéficie d’un système dont, sauf à le dénoncer et à le combattre vigoureusement, il est un complice, voire un contributeur actif.

C’est ce pan inexploré des études féministes, « l’étude des hommes non en tant qu’être humains, mais en tant qu’individus genrés »[4], que Léo a contribué à défricher comme le souligne sa directrice de thèse, Christine Delphy.

  1. L’engagement féministe au masculin.

La trajectoire de Léo et la richesse de sa contribution au féminisme démontrent que les hommes peuvent s’engager aux côtés des femmes dans cette lutte.

La théorisation qu’il nous a léguée démontre aussi que la virilité telle que le patriarcat la conçoit et l’impose aux individus de sexe masculin n’est pas une obligation ni une nécessité et qu’elle peut (et doit) être déconstruite.

L’engagement masculin auprès des féministes est donc possible et souhaitable.
Il passe néanmoins par une très sérieuse remise en cause de ses pratiques individuelles en tant qu’homme. Et c’est là que l’engagement de certains auprès de nous peut réellement poser problème.

Beaucoup d’hommes engagés auprès du féminisme se paient de mots : agir dans le féminisme, cela ne peut pas consister simplement à adhérer à une structure militante et encore moins à y monopoliser la parole pour souligner combien on est un garçon héroïque puisqu’on est venu jusqu’ici.

Cela ne peut pas consister non plus à préciser sans arrêt que certes, 83000 femmes ont été violées en France entre 2010 et 2012[5] mais qu’il ne faut pas généraliser. Le viol, tout militant féministe le sait, est un des outils du patriarcat qui permet de maintenir l’oppression des femmes : si tous les hommes ne violent pas, tous les hommes bénéficient du fait que le viol existe et intimide les femmes.

L’engagement masculin féministe auprès des femmes ne consiste évidemment pas à imposer un point de vue de manière agressive ni violente : c’est hélas le cas de beaucoup trop d’hommes prétendument féministes, qui n’hésitent pas à prendre la tête d’organisations politiques et de groupes féministes, y compris sur les réseaux sociaux, à en définir les objectifs et à y dicter leurs idées de manière autoritaire, au mépris total de celles formulées par des militantes. L’engagement féministe masculin ne peut pas consister à créer, alimenter ou arbitrer des conflits, et il doit bien-sûr s’interdire absolument tout comportement de harcèlement, de drague, de parasitage de l’énergie des femmes qui militent et qui sont fréquemment des survivantes de violences patriarcales (inceste, violences masculines domestiques, viol, harcèlement).

Il doit s’interdire de commenter leurs choix de vie : une femme qui décide de devenir mère n’est pas nécessairement « aliénée » : elle peut aussi tenter de réinventer la maternité et, partant, de changer concrètement la société en élevant son enfant différemment.

De même, une femme qui décide de ne pas avoir d’enfants, le fait pour des raisons personnelles valables, qui ne souffrent ni commentaire ni pression.

Démarche d’appui et de soutien, l’engagement féministe masculin ne peut donc pas consister à tirer un quelconque avantage personnel de cette cause.

Léo se l’interdisait et c’est de son exemple que devraient s’inspirer certains.


[1] https://www.cairn.info/revue-nouvelles-questions-feministes-2008-3-page-88.htm, http://leothiersvidal.unblog.fr/

[2] « Du 8 au 10 mai 1998 ont eu lieu des journées libertaires organisées par la librairie La Gryffe à Lyon.(…) Ces jours ont en fait mis en lumière un paradoxe du mouvement libertaire. (..) La notion de sexisme et de lutte antisexiste telles qu’elles sont utilisées dans le mouvement libertaire, ne rendent aucunement compte de l’existence du patriarcat (…). Cet antisexisme n’est pas suffisant car il ne prend en compte qu’une partie du problème (…). De fait cette lutte antisexiste n’admet pas – contrairement au féminisme— une oppression spécifique des femmes par les hommes », ‘Anarchie ou patriarchie’ in Rupture anarchiste et trahison pro-féministe, écrits et échanges de Léo Thiers-Vidal, Lyon : Bambule, 2013, 69-70-71.

[3] Collectif Féministe Contre le Viol (CFCV), Rapport Agressions sexuelles incestueuses dans un contexte de séparation des parents : déni de justice, Paris, 2000.

[4] De ‘l’ennemi principal’ aux principaux ennemis : position vécue, subjectivité et conscience masculines de domination, Paris : L’Harmattan, 2010, préface, 9.

[5] http://www.haut-conseil-egalite.gouv.fr/violences-de-genre/reperes-statistiques-79/

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